Interview de M.Thierry Mandon, secrétaire d'Etat à l'enseignement supérieur et à la recherche à France-Info le 23 décembre 2015, sur la révision constitutionnelle et notamment l'abandon de la déchéance de nationalité et la situation économique. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M.Thierry Mandon, secrétaire d'Etat à l'enseignement supérieur et à la recherche à France-Info le 23 décembre 2015, sur la révision constitutionnelle et notamment l'abandon de la déchéance de nationalité et la situation économique.

Personnalité, fonction : MANDON Thierry, ACHILLI Jean-François .

FRANCE. Secrétaire d'Etat à l'enseignement supérieur et à la recherche;

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JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Bonjour Thierry MANDON. Vous confirmez donc ce qui vient d'être annoncé par Nicolas TEILLARD, à savoir que cette déchéance de nationalité serait abandonnée, elle ne figurerait plus dans la réforme constitutionnelle qui est présentée ce matin en Conseil des ministres.

THIERRY MANDON
Je ne confirme rien du tout. Dans quelques minutes on sera en Conseil des ministres où la décision sera prise, délibérée collectivement.

NICOLAS TEILLARD
Vous confirmez que Christiane TAUBIRA a parlé trop vite, du coup ?

THIERRY MANDON
Eh bien elle a parlé, en tout cas, avant l'heure, ça c'est sûr.

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Alors, si je vous pose la question, c'est tout simplement parce que le président, François HOLLANDE, avait déclaré ceci le 16 janvier dernier, devant le Congrès à Versailles, écoutez-bien.

FRANÇOIS HOLLANDE
Cette révision de la Constitution doit s'accompagner d'autres mesures, il en va de la déchéance de nationalité. Nous devons pouvoir déchoir de sa nationalité française, un individu condamné pour une atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation, ou un acte terroriste, même s'il est né français, dès lors qu'il bénéficie d'une autre nationalité.

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Alors, Thierry MANDON, c'est un peu compliqué de commenter ça ce matin, pour vous, vous êtes membre du gouvernement. Nous étions, à l'époque, trois jours après les attentats, sous le coup de l'émotion, cette émotion est toujours perceptible aujourd'hui. Est-ce à dire que le président pourrait changer d'avis sur une telle annonce aussi forte ?

THIERRY MANDON
Le président, il a deux boussoles en tête : l'efficacité des mesures prises, il faut qu'elles soient… le caractère symbolique c'est bien, mais ce qui compte c'est que ça marche, ça serve à quelque chose, et c'est pour ça que la Constitution va être révisée, la garantie d'un certain nombre de libertés fondamentales, donc toutes les mesures qu'il envisage de prendre, sont toutes passées au tamis de ces deux boussoles-là, est-ce qu'elles sont efficaces et est-ce qu'elles ne foulent pas au pied un certain nombre de garanties fondamentales, que la Constitution doit garantir, voilà, et donc il est susceptible, jusqu'à la dernière minute, jusqu'à notre débat collectif tout à l'heure, de donner un texte qui ne soit pas totalement conforme à ce qu'il envisageait d'ici un an.

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Votre regard, vous, sur l'efficacité de cette éventuelle mesure, est-ce qu'elle peut se montrer dissuasive, à l'égard de ces jeunes-gens qui partent faire le djihad ?

THIERRY MANDON
Eh bien ce sont souvent des Français, donc ils ne sont pas concernés par cette mesure, c'est bien le problème. Si on était sûr qu'elle soit efficace, il n'y aurait aucune hésitation. Si on réfléchit, c'est parce que, alertés par un certain nombre de chercheurs en sciences sociales et humaines, qu'il faut écouter, beaucoup d'ailleurs quand on prend des décisions dans la vie politique.

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Ils ne sont pas assez consultés vous trouvez ?

THIERRY MANDON
Oui, je trouve qu'on travaille mal avec les experts de la société civile, comme d'ailleurs on travaille mal avec les experts d'usage, c'est-à-dire les Français qui connaissent des choses, mais c'est un autre débat. En tout cas, ceux qui partent, ne sont pas concernés par cette mesure, ça c'est sûr.

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Alors justement, c'est la garde des Sceaux, Christiane TAUBIRA, c'était rappelé à l'instant, qui a vendu la mèche, hier, à Alger, sur une radio, Chaine 3, que l'exécutif, donc, renonçait à cette disposition, c'est elle qui l'a annoncée, méthode assez inhabituelle, c'était prévu comme ça ?

THIERRY MANDON
Ah non, ça je ne suis pas certain que ce soit prévu, parce que généralement, ce qui est débattu en Conseil des ministres et qui fait le PV du Conseil des ministres, c'est les décisions, c'est pas avant, donc ça a du être un peu improvisé.

GUY BIRENBAUM
Mais, Thierry MANDON, vous êtes trop sensible à la réforme de la vie publique, pour pas mesurer que la parole du président, trois jours après les attentats, devant les Congrès, ça engage.

THIERRY MANDON
Oui, c'est des déclarations fortes. C'est des intentions, ce n'est que des intentions et elles étaient toutes soumises, je vous le rappelle, au Conseil d'Etat, et le président a bien précisé, sur un certain nombre de points, dont celui-ci, qu'il demanderait l'avis préalable au Conseil d'Etat. Et quand vous lisez de près, ce que vous avez probablement fait, l'avis du Conseil d'Etat, vous voyez que c'est quand même un avis qui est assez ambigu, donc qui de là parle de décideurs publics, qui ne peuvent pas se précipiter sous le coup de l'émotion, à prendre des décisions trop rapides, mais qui doivent quand même un peu réfléchir, cette mesure mérite réflexion, cette réflexion aboutit dans quelques instants au Conseil des ministres, où le périmètre définitif de la révision constitutionnel sera arrêté.

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Alors, la droite se sent trahie, Thierry MANDON, au moment où Jean-Pierre RAFFARIN fait des offres de services au gouvernement pour lutter contre le chômage, sur l'emploi, vous comprenez cette espèce d'émotion qui s'est emparée de l'opposition depuis hier ?

THIERRY MANDON
Oui, mais on doit gouverner surtout sur ces sujets de sécurité, encore une fois avec des dispositifs qui marchent, qui servent à quelque chose, pas qui font plaisir à telle ou telle catégorie de l'échiquier politique ou de la population. Ça c'est de la bonne gouvernance, de réfléchir avant de prendre des décisions, qu'elles vont être efficaces, qu'on ne fait pas plaisir, encore une fois à la scène politique, mais que…

GUY BIRENBAUM
De réfléchir avant de parler, aussi.

THIERRY MANDON
Mais vous pouvez envisager des mesures, 48 heures après des attentats aussi dramatiques, vous pouvez faire le recensement d'une batterie de mesures, et puis les soumettre à expertise, les soumettre à débat collectif, et décider. Moi je trouve que c'est de bonne politique, que de réfléchir avant de faire.

NICOLAS TEILLARD
La droite, notons-le, qui avait fait marche arrière également sur la déchéance de nationalité, c'était en 2011, peu de temps après le discours de Grenoble, me semble-t-il.

THIERRY MANDON
Oui, ce qui prouve bien que c'est une mesure qui n'est pas évidente et dont l'efficacité est contestée.

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Est-ce à dire, Thierry MANDON, que le président, en prévision de ce qui va nous arriver, vous savez, l'élection présidentielle de 2017, serait en train de soigner sa gauche, puisqu'on sait aujourd'hui qu'une partie de la gauche, et du PS, aurait voté contre une telle mesure, puisqu'il faut la majorité des 3/5ème devant le Congrès ?

THIERRY MANDON
Non mais en fait, ce n'est pas le sujet, le vrai sujet c'est la société. Si vous prenez cette mesure, vous donnez un message à un certain nombre, à une partie importante de la population française qui est binationale, que ça n'est pas tout à fait des Français comme les autres. C'est ça le fond du débat. Et est-ce que pour quelques cas individuels, très peu nombreux, parce que dans tous les attentats que l'on a parlé, tout les auteurs d'attentats dont on a parlé, il n'y a pas de binationaux, est-ce que, pour quelques cas peu nombreux, vous pouvez vous permettre d'adresser un message aussi insécurisant à des dizaines de milliers de Français binationaux ? Voilà. C'est ça le problème, c'est pas de faire plaisir à X, Y ou Z sur l'échiquier politique, c'est de savoir si le jeu en vaut la chandelle. Et ça, ça mérite question.

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
C'est-à-dire ne pas insulter les binationaux…

THIERRY MANDON
Eh ben oui. Il n'y a pas trois catégories, on est Français ou on n'est pas Français, et on ferait une troisième catégorie « ah mais vous êtes binationaux, c'est-à-dire vous êtes Français, mais vous avez pas tout à fait les mêmes droits que les Français ».

NICOLAS TEILLARD
Thierry MANDON, secrétaire d'État à l'Enseignement supérieur, à la Recherche, vous ne bougez pas, on continue cette discussion dans une minute.

- Pause -

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Thierry MANDON, vous êtes donc en charge de ce portefeuille, l'Enseignement supérieur. Les jeunes, aujourd'hui, sont inquiets pour leur avenir, ils sont déboussolés, confrontés au chômage de masse, certains, on le sait, on le dit, on le répète tous les jours, dans les quartiers, se tournent vers les conflits, vers le djihad. La jeunesse française a le sentiment d'avoir été laissée sur le bord du chemin, c'était une des priorités, la priorité du quinquennat de François HOLLANDE. Échec pour l'instant ?

THIERRY MANDON
Alors, d'abord, il ne faut quand même pas transformer tous les quartiers en fournisseurs de masse de djihadistes, il faut rester un peu mesuré, il y a heureusement, il y a de très nombreux jeunes dans les quartiers, qui travaillent, qui vont à l'université…

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Et ça se passe très bien.

THIERRY MANDON
… et qui font … et ça se passe très bien.

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Il faut le rappeler.

THIERRY MANDON
Oui. C'est dur pour la jeunesse. C'est dur pour deux raisons. D'abord parce que le chômage, vous avez fait référence, un chômage encore trop élevé, même s'il s'est à peu près stabilisé pour les jeunes depuis le début du quinquennat, mais beaucoup trop élevé parce que ça fait quand même 15 ans que ça dure, ça fait pas trois mois que ça dure, et puis deuxièmement, parce que, et c'est la difficulté notamment que les jeunes étudiants rencontrent, parce que le monde du travail est en bouleversement complet. C'est-à-dire que, à cette difficulté objective, qui est un taux de chômage trop élevé des jeunes, dans tous les pays européens, dont la France, s'ajoute ne deuxième difficulté, c'est que tous les repères traditionnels dans le monde du travail, dans l'entreprise, dans ce que sera ma carrière professionnelle dans les 15 ans qui viennent, tout ça est devenu incertain, et donc il y a cette angoisse-là à traiter, moi je crois qu'on commence à la traiter d'abord, en travaillant beaucoup plus sur l'orientation, avant de faire des choix, fondamentaux, qui vont dicter une partie de votre vie, donner aux jeunes les outils et les appuis, pour bien décider le parcours dans lequel ils s'engagent.

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Thierry MANDON, il faut que l'entreprise soit plus présente aujourd'hui, dans les universités, dans les grandes écoles ?

THIERRY MANDON
Oui, c'est…

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Parce qu'on dit ça, on répète ça depuis des années. On a l'impression que le système est figé, qu'il y a cette barrière infranchissable après le diplôme.

THIERRY MANDON
Alors, ça c'est exact, ça a bougé ces dernières années sur un point, c'est-à-dire que les entreprises ont maintenant compris qu'elles devaient se rapprocher des universités, pour utiliser, pour améliorer leurs produits, ce que la recherche dans les universités produit, donc ça, ça fonctionne, mais sur l'orientation professionnelle, les évolutions des filières, des métiers, ça il y a encore un peu de travail à faire.

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
C'est un problème de confiance, c'est quoi ?

THIERRY MANDON
D'abord c'était un problème de… il fallait que les deux animaux, celui de l'université, de la recherche publique, et celui de l'entreprise, s'apprivoisent, comprennent leur logique respective, acceptent que l'un ne soit pas sur la même logique que l'autre. L'entreprise, elle est là pour faire des bénéfices, et c'est comme ça que l'économie marche, et l'université elle est là pour qualifier sur la base d'un service public. Maintenant qu'ils ont appris, depuis dix ans, à faire ça, il faut renforcer des passerelles entre eux, c'est ce que nous essayons de faire sur la formation professionnelle. Il y a un paradoxe, dans les universités on a tout, des professeurs de qualité, des diplômes délivrés de différentes manières, y compris numériques, des amphithéâtres….

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Mais pas le monde du travail.

THIERRY MANDON
Et il n'y a pas de formation professionnelle, c'est 1,5 % du budget de la formation professionnelle. Donc une des pistes que nous développons, dès le mois de janvier nous allons sélectionner une quinzaine d'universités pilotes pour ça, c'est de développer massivement la formation professionnelle. Pourquoi ? Parce que ça fait rentrer le monde de l'entreprise et les gens de l'entreprise dans l'université.

GUY BIRENBAUM
Alors, il y a une note passionnante de France Stratégie, qui est le Commissariat général à la stratégie et à la prospective, qui est malheureusement sortie le 10 novembre, dans laquelle on voyait à quel point, c'est le territoire français qui pose question, les inégalités en fait entre les enfants d'ouvriers et d'employés, et leurs chances d'ascension sociale, qui varient selon les régions. Patatras les attentats, tout ça est passé par pertes et profits, malheureusement, mais est-ce qu'il n'est pas là, votre boulot, au coeur de cette note ?

THIERRY MANDON
Si, il l'est absolument. Cette note est une note remarquable, vous faites très bien de la citer, et ça a plusieurs conséquences. La première c'est qu'on a aujourd'hui 77 universités en France, répartie sur tout le territoire. Il ne faut pas abandonner les universités des petites et des moyennes villes, il ne faut pas concentrer l'université dans les grandes villes. Première priorité, donc ça, ça implique budgétairement des efforts, que nous sommes en train de faire. Deuxième priorité, il faut que ces universités de petite et moyenne taille, qui permettent à des couches modestes de s'élever, soient raccrochées à des pôles universitaires moteur, d'excellence, c'est ce qu'on appelle nous les COMUE, enfin, peu importe, c'est-à-dire que nous sommes en train de travailler à 25 regroupements en France, d'universités de petites ou moyennes tailles, avec des grandes écoles, pour tirer tout cela vers le haut. Bref, qu'est-ce qu'il faut faire en universités, et c'est le plus difficile, démocratiser, garantir l'accès au plus grand nombre possible, de jeunes à l'université et qualifier le système, faire de… être exigeant. Démocratie…démocratisation, exigence, c'est les deux boussoles pour notre travail.

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Thierry MANDON, une question très politique, finalement, pour chapeauter tout ça. Si la courbe du chômage ne baisse pas en 2016, vous savez, on parle de… c'est le serpent de mer, c'est pourtant une tragédie nationale, ça veut dire quoi ? Que François HOLLANDE ne peut pas se représenter à la présidentielle de 2017 ? C'est un peu le pari.

THIERRY MANDON
Je crois qu'il l'a dit lui-même. Eh bien il l'a dit lui-même, je ne vais pas parler mieux, il a dit lui-même que la boussole, ce qui qualifiera son quinquennat, c'est l'évolution de cette courbe.

GUY BIRENBAUM
Mais parfois il dit des trucs, et après il fait autre chose, vous nous l'avez montré tout à l'heure.

THIERRY MANDON
Alors, écoutez…

GUY BIRENBAUM
Pardonnez-moi, hein.

THIERRY MANDON
Moi, en tout cas, toute l'énergie dont je dispose, c'est de faire en sorte que, contribuer à ma place et faire en sorte qu'elle baisse.

NICOLAS TEILLARD
Thierry MANDON, secrétaire d'État à l'Enseignement supérieur et à la Recherche au gouvernement, vous avez rendez-vous en Conseil des ministres, je crois, dans quelques heures. Merci d'avoir été notre invité sur France Info.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 24 décembre 2015

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