Interview de Mme Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche à LCI le 7 janvier 2016, sur les attentats de janvier 2015 et la lutte contre le terrorisme. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche à LCI le 7 janvier 2016, sur les attentats de janvier 2015 et la lutte contre le terrorisme.

Personnalité, fonction : VALLAUD-BELKACEM Najat, CHABOT Arlette.

FRANCE. Ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche;

ti :


ARLETTE CHABOT
Bonjour Najat VALLAUD-BELKACEM.

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Bonjour.

ARLETTE CHABOT
Alors, oui, il y a 1 an, l'attentat, Charlie Hebdo, et puis ceux qui ont suivi les attentats, et le 22 janvier le président de la République, vous étiez à côté de lui, a annoncé une grande mobilisation de l'école pour les valeurs de la République. Alors, 1 an après, est-ce qu'effectivement on peut parler de liberté d'expression, de laïcité, de tolérance, voire de terrorisme, sereinement dans les écoles ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
On peut dire en tout cas clairement que l'école s'est mobilisée depuis 1 an sur ces sujets, comme elle ne s'était, sans doute, jamais mobilisée. Pourquoi est-ce qu'elle l'a fait ? Parce qu'au lendemain des attentats de janvier tous les regards se sont tournés vers elle. Ça pouvait paraître pesant à certains moments, notamment pour les enseignants en première ligne, et en même temps moi j'ai trouvé ça très vertueux parce que c'était une façon de dire que finalement les terroristes avaient cherché à nous faire peur, eh bien nous on mettait nos espoirs dans l'école pour faire en sorte que ça ne puisse plus se reproduire.

ARLETTE CHABOT
Et ces terroristes étaient passés aussi par l'école française et la formation, donc il y avait quelque chose qui n'allait pas, dans le système.

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Bien sûr, mais j'allais dire l'école, à ce titre, était interrogée comme beaucoup d'autres institutions, l'aide sociale à l'enfance, enfin nos politiques sociales de manière générale, donc oui, la société française, dans son ensemble, est interrogée quand c'est en son sein que naissent des terroristes. Mais pour en revenir à l'école, ce qui s'est passé en janvier a été très fort puisque finalement tellement d'espoirs se sont tournés vers cette école, qu'il a fallu que l'on réagisse. On a réagi de deux façons. D'abord en se demandant si nos enseignants étaient suffisamment armés pour parler avec les élèves de tous ces sujets, liberté d'expression, règles, droits et devoirs dans la société, vivre ensemble de manière générale, ou pas, la réponse a été non. C'est pour ça que l'enseignement moral et civique a vu le jour en cette rentrée scolaire, de la classe de CP jusqu'à la classe de terminale, pour tous les élèves. A raison de quelque 300 heures, sur une scolarité entière, les élèves sont amenés à avoir des débats où ils s'interrogent justement sur ce que c'est que la liberté d'expression, sur ce que c'est que le vivre ensemble, sur ce que c'est les limites qui s'imposent à chacun d'entre nous pour permettre la liberté des autres, et ça je crois que c'est une vraie nouveauté et que c'est très important.

ARLETTE CHABOT
Débats sans conflit ? Dans des écoles on se souvient qu'il y avait à peu près 200 cas signalés où la minute de silence n'avait pas été respectée après Charlie hebdo, on peut aujourd'hui débattre sans que ça crée des chocs terribles à l'intérieur des classes ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
D'abord sur les 200 cas signalés de contestation de la minute de silence de Charlie Hebdo il faut dire les choses clairement, chacun de ces cas a été suivi. Je crois que c'est aussi ça qui est assez nouveau dans l'Education nationale, c'est pour ça que moi j'accepte quand on nous dit que tout n'est pas parfait, que les choses sont encore mitigées, mais sachons aussi reconnaître les progrès considérables qui ont été accomplis depuis janvier, précisément parce que le choc a été si grand. Et donc, depuis, des consignes très claires ont été passées aux chefs d'établissement, pour que plus rien ne soit minimisé, mis sous le tapis, banalisé, et que chacun de ces incidents, qu'il s'agisse des plus graves type apologie du terrorisme, ou qu'il s'agisse simplement d'incident révélant un malaise d'un élève par rapport à ces règles de vie en société que j'évoquais tout à l'heure, puisse être traité, suivi en profondeur. Quand les personnels de l'établissement n'y suffisent pas nous faisons intervenir dans l'établissement scolaire des référents laïcité qui viennent en professionnels aguerris pour apporter des réponses, et donc rien n'est plus minimisé de ce point de vue. Et puis il y a la question de la laïcité, vous l'avez dit vous-même, la laïcité, parce qu'il est vite apparu que justement dans les incompréhensions des élèves, au fond, il y avait beaucoup de choses qui avaient trait à cette laïcité, qui peut paraître comme, parfois, comme une laïcité agressive, qu'ils sentent comme en conflit avec, par ailleurs, un système de valeurs qui est le leur.

ARLETTE CHABOT
Pour eux c'est une interdiction de pratiquer la religion.

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Absolument.

ARLETTE CHABOT
Pour certains en tout cas, c'est comme ça qu'ils le traduisent, qu'ils le perçoivent.

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
C'est comme ça qu'ils l'aperçoivent, et donc il nous est apparu essentiel de remettre de l'ordre dans ce qu'est la laïcité, pour qu'ils la comprennent mieux, et qu'ils y adhérent, et qu'ils l'aiment, parce que la laïcité est une chose aimable – pardon pour l'expression – mais quand on comprend qu'elle est là pour nous protéger et pour permettre à chacun d'avoir la confession, ou l'absence de confession, de son choix, oui on aime la laïcité. J'ai eu mille fois l'occasion de m'en rendre compte dans des établissements scolaires, quand ce travail est fait, les jeunes, quel que soit leur âge, arrivent à comprendre à quel point c'est une chose précieuse. C'est pour cela que les enseignants sont désormais formés à ces questions de laïcité, pour pouvoir les porter à leur tour auprès des élèves.

ARLETTE CHABOT
Najat VALLAUD-BELKACEM, il y a aussi les parents. Les parents on leur a demandé de signer une charte de laïcité.

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Et les parents sont associés.

ARLETTE CHABOT
Tous l'ont acceptée, tous signée ? Et ceux qui ne la signent pas ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Alors, cette question de la signature de la charte de la laïcité, d'abord c'est une nouveauté que de dire, à la rentrée scolaire, désormais on présente la charte de la laïcité aux parents, pour qu'ils sachent ce qu'il y a dedans, les règles sur lesquelles ils doivent eux aussi s'engager, qu'ils portent le même discours que les enseignants auprès de leurs enfants, et on leur demande de la signer. Ce n'est pas une obligation, entendons-nous bien, nous n'avons pas créé une obligation au terme de laquelle, si la charte n'était pas signée, l'enfant serait exclu, ce n'est pas comme ça que ça marche. C'est une démarche proactive d'information pour créer finalement une communauté de réflexions sur ce sujet, donc dans l'immense majorité des cas…

ARLETTE CHABOT
Mais les parents sont reçus… ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Dans l'immense majorité des cas les parents signent la charte sans aucune difficulté, lorsqu'il y a des interrogations de leur part ils sont reçus par les chefs d'établissement, qui peuvent leur expliciter certains points, en effet. Et je crois que c'est très vertueux, là encore, parce que ça permet de ne pas avoir de malentendu sur ce qu'est la laïcité, parce qu'il n'y a rien de pire pour un enfant que d'entendre une version portée par son enseignant en classe, puis le contraire quand il rentre chez lui le soir.

ARLETTE CHABOT
Alors, il y a un deuxième point, c'est celui de la détection d'éventuelle évolution des élèves, la radicalisation de certains. Est-ce que ça marche, est-ce que les profs n'ont pas le sentiment de dénoncer, d'être des balances, quand ils regardent un peu des élèves, comme ça, et trouvent que le comportement change ? Ils le font ou pas ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
D'abord vous posez une question très juste, c'est que, en effet, le rôle d'un professeur est d'enseigner, d'éduquer, enfin d'enseigner plus exactement, et donc il faut toujours faire attention à ne pas demander aux enseignants de faire le travail qui est celui qui relève des forces de l'ordre ou de la justice, ou des services sociaux. Mais, dans un cas aussi grave que les mécanismes de radicalisation, et considérant que l'école a la chance de voir passer toute une classe d'âge, nous avons considéré que c'était un lieu où on pouvait détecter en effet des signes avant-coureurs qui doivent absolument être transmis en temps utile au ministère de l'Intérieur, en l'occurrence, pour qu'elles puissent être traitées à temps, ces situations. Et donc, nous avons adressé à tous les chefs d'établissement, là encore, des livrets de détection de la radicalisation, à partir d'un certain nombre de signaux, de repli sur soi de l'élève, de comportements qui permettent au chef d'établissement, et aux professionnels de l'établissement, de faire la part des choses entre ce qui est de l'ordre de la recherche de soi au moment de l'adolescence, on connaît tous cela, et puis ce qui est plus grave, pour avoir ensuite un référent au ministère de l'Intérieur, auquel s'adresser, prévenir à temps et puis faire le suivi.

ARLETTE CHABOT
On dit 857 cas détectés, c'est ça, c'est le chiffre ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
857 cas, en effet, ce sont les derniers chiffres, mais qui sont réactualisés régulièrement, qui ont été remontés, donc qui ont été considérés comme suffisamment graves. Ça ne veut pas dire, pardonnez-moi, que chacun de ces jeunes se seraient radicalisés au point de partir en Syrie ou de devenir terroristes, mais ça veut dire que ça a été des situations suffisamment préoccupantes pour les chefs d'établissement.

ARLETTE CHABOT
Alors, tout ça se met en route, il faudra à peu près quoi, 10 ans, 15 ans, 20 ans, pour que les choses changent vraiment à l'école ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Oui, l'école c'est toujours un temps long, et en même temps on voit, franchement, on voit des résultats aussi, soyons un peu optimistes, assez rapides. Par exemple sur la question de l'éducation aux médias et à l'information, parce qu'on parlait de liberté d'expression tout à l'heure, on voit bien comment en quelques séances, en quelques interventions, par exemple de journalistes dans les classes, c'est ce que nous avons voulu permettre avec la Réserve citoyenne…

ARLETTE CHABOT
Ça ne marche pas justement la Réserve citoyenne…

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Si ça marche.

ARLETTE CHABOT
Il y a 5000 candidatures, il y en a très peu qui vont vraiment dans les classes parce que, au fond, les profs ils n'aiment pas toujours que des « étrangers » viennent à l'école.

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Non. Moi, vraiment sur ces sujets, il faut toujours avoir de la mesure quand on juge ce qui se passe à l'école, parce que l'école il ne faut jamais oublier, d'abord qu'il y a une grande diversité à l'école. On parle d'1 million de fonctionnaires, d'accord, donc c'est massif, on parle de 12 millions d'élèves, donc il y a des choses qui se passent dans l'école, certaines qui vont très bien, d'autres qui peuvent être améliorées, mais on ne peut pas porter un jugement rapide sur ce qui s'y passe. S'agissant de la Réserve citoyenne par exemple, le fait d'avoir pu, en quelques mois seulement, mobiliser en effet plus de 5000 de nos concitoyens…

ARLETTE CHABOT
Ça c'est la bonne volonté, il faut les utiliser les bonnes volontés.

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Oui, absolument. Mais attendez, les mobiliser, mais aussi créer sur le territoire, dans chaque académie, un maillage qui permette de recourir à ces réservistes citoyens et puis de connaître les besoins des établissements. Parce que, ce qu'il faut comprendre, c'est que ces réservistes seront amenés à intervenir dans les établissements en fonction des besoins des établissements, c'est important de laisser les enseignants, en effet, exprimer le manque qui peut être le leur. Et donc, ce qui se passe aujourd'hui, c'est que vous avez eu tout simplement, la Réserve citoyenne a commencé à fonctionner à partir de la rentrée scolaire, septembre la rentrée scolaire, les enseignants vous comprenez bien qu'ils sont un petit peu occupés par cette rentrée. Novembre il y a eu les attentats…

ARLETTE CHABOT
Donc ça va marcher ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Donc c'est en train de se mettre en place, il faut être patient, mais des réservistes sont déjà intervenus, et notamment au moment de la Journée de la laïcité du 9 décembre dernier, que nous avons instaurée, précisément pour parler de ce sujet.

ARLETTE CHABOT
Deux choses rapidement. Les territoires perdus de la République ne sont plus perdus, ils sont retrouvés, là où il y avait intolérance, antisémitisme et racisme, oui, non, à quel horizon ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Je crois que…

ARLETTE CHABOT
On parle depuis 2002 de ces territoires perdus.

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Oui, oui, absolument. Je pense qu'avec les mesures que nous avons mises en place depuis 1 an, et que nous allons continuer à amplifier, qu'il faudra amplifier avec le temps, nous avons en effet toutes les chances de reconquérir les territoires perdus de la République, parce que nous n'acceptons plus aucune entorse à la République.

ARLETTE CHABOT
Débat sur la déchéance de nationalité, vous avez aussi, vous, une binationalité, vous êtes née au Maroc, vous êtes aussi française. Il n'y aura pas de déchéance pour tous les Français, est-ce que vous acceptez cette différence, parce qu'on ne veut pas créer d'apatrides, comme dit le Premier ministre, ou vous trouvez qu'il y a discrimination à l'égard des binationaux ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Non, moi je veux être claire sur ce sujet. D'abord, il ne fait aucun doute pour moi que le président de la République a raison parce qu'il considère la nationalité comme une chose si précieuse, que lorsqu'on commet des choses aussi abjectes que du terrorisme, eh bien on puisse la perdre. Vraiment, ça ne fait aucun doute pour moi. Ensuite, je vais peut-être vous surprendre, mais je trouve que le débat public du moment, notamment venant de la gauche qui demande à ce que le texte qu'on s'apprête à adopter soit exemplaire, est bénéfique, vraiment, ce débat public est bénéfique. Parce que, au fond, ces voix à gauche qu'est-ce qu'elles disent ? Elles ne s'opposent pas à la perte de nationalité sur le motif du terrorisme, comme je viens de le dire, elles comprennent ça, elles disent simplement que cette conséquence-là doit pouvoir être tirée pour tous les individus et pas simplement pour ceux qui auraient une binationalité ou ceux qui auraient acquis la nationalité par le droit du sol et pas par le droit du sang. Eh bien moi je trouve que cette parole-là, rappeler cette valeur-là qui est que finalement la nationalité doit revêtir la même force quelle que soit la façon dont elle a été acquise, je trouve que c'est quelque chose d'important, je suis heureuse de l'entendre dans le débat public. Et c'est rappelé aussi sous la plume du Premier ministre lorsqu'il signe ses tribunes.

ARLETTE CHABOT
Et vous, vous ne vous sentez pas, ou vous ne pensez pas que les binationaux peuvent se sentir particulièrement exclus de la société avec cette disposition. Oui, non ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Ah non, parce que, vous savez, c'est une disposition qui s'adresse aux terroristes, ce n'est pas parce qu'on est binational qu'on est terroriste.

ARLETTE CHABOT
Donc ça ce n'est pas un argument.

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Enfin, vraiment, si je peux faire un témoignage en ma qualité de binationale, je ne me sens pas concernée quand on me parle de terrorisme, non.

ARLETTE CHABOT
Merci Najat VALLAUD-BELKACEM.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 8 janvier 2016

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