Interview de Mme Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche à RTL le 11 janvier 2016, sur la laïcité et l'enseignement de l'histoire. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche à RTL le 11 janvier 2016, sur la laïcité et l'enseignement de l'histoire.

Personnalité, fonction : VALLAUD-BELKACEM Najat, MAZEROLLE Olivier.

FRANCE. Ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche;

ti :


YVES CALVI
Olivier MAZEROLLE, vous recevez ce matin Najat VALLAUD-BELKACEM, ministre de l'Education nationale.

OLIVIER MAZEROLLE
Bonjour Najat VALLAUD-BELKACEM.

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Bonjour.

OLIVIER MAZEROLLE
Ce soir, vous serez avec le président de la République pour sa présentation des voeux à la jeunesse. Et vous avez amené avec vous Louane qui va chanter « Un automne à Paris », musique du trompettiste Ibrahim MAALOUF, paroles de son oncle, l'écrivain membre de l'Académie française Amin MAALOUF.

(…) Extrait chanson

OLIVIER MAZEROLLE
Quel message voulez-vous adresser à la jeunesse française ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
D'abord c'est une superbe chanson, vraiment merci d'en avoir passé un morceau. L'idée est née justement après les attentats de janvier, vous vous souvenez que l'école a été très mobilisée, qu'on a demandé beaucoup de choses aux enseignants, d'expliquer aux élèves, de lever leurs angoisses, qu'on a mis à leur disposition des ressources pédagogiques qui étaient souvent très sérieuses, très lourdes. Et pour l'anniversaire des 1 an de Charlie, on s'est dit : on va essayer de leur procurer à ces enseignants et à ces élèves un autre type de ressource, quelque chose de beau, une création musicale artistique faite exprès pour eux. Et Ibrahim MAALOUF, le trompettiste vraiment de talent, son oncle Amin MAALOUF, c'est la première fois qu'ils collaborent ensemble, un grand écrivain, grand académicien comme vous l'avez dit. Amin MAALOUF a écrit donc le texte, Ibrahim l'a mis en musique et Louane a accepté de le chanter. Et ça vous fait une chanson qui est pleine de sens sur ce qu'est la France, les valeurs de la France, sur ce qu'est l'avenir aussi parce que quand on en est à l'étape de l'anniversaire de la commémoration, il faut savoir se tourner vers l'avenir aussi avec l'envie de se battre. Et c'est ce message-là qu'on passe aux jeunes et on leur dit : sur cette chanson, toutes les classes pourront se la réapproprier parce qu'il y a un quatrain sans paroles sur laquelle elles pourront venir rajouter leurs propres paroles, et puis la faire chanter dans les chorales, l'étudier en classe.

OLIVIER MAZEROLLE
Alors j'avais raison, c'est une très belle chanson mais qui touche effectivement aux sentiments. Et on attend aussi du concret de la part de l'exécutif, on attend la suite. Je voudrais vous faire entendre ce que disait Daniel BALAVOINE à François MITTERRAND il y a 36 ans, ce sont des paroles qui semblent prémonitoires.
(…)

OLIVIER MAZEROLLE
Alors à l'époque le terrorisme était gauchiste, aujourd'hui il est islamiste et il n'embrigade pas seulement des jeunes d'origine musulmane. Que fait l'école pour convaincre nos jeunes de résister à cet appel de l'intégrisme islamique et montrer que notre société vaut la peine d'être défendue ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
D'abord, j'ai envie de vous dire que c'est la mission première de l'école d'une certaine façon, que de donner un sens pour les élèves à ce que nous avons à faire ensemble dans cette société. Et c'est la raison pour laquelle l'école – vous le savez, nous avons cette chance en France – c'est une école laïque, gratuite, obligatoire dans laquelle toute une classe d'âges passe et donc toute une classe d'âges fait l'expérience du vivre ensemble. Et donc que fait l'école aujourd'hui confrontée à ce défi considérable qu'est la radicalisation et le terrorisme ? Elle veille à transmettre des valeurs, c'est la raison pour laquelle notamment depuis un an on insiste tellement sur l'enseignement moral et civique. Vous avez vu qu'en cette rentrée 2015, il est entré en vigueur de toutes les classes, de la classe de CP jusqu'à la classe de terminale, tous les élèves ont des temps d'enseignement moral et civique qui n'est pas un enseignement théorique mais des temps de débat pour justement parler de valeurs, pour confronter des opinions diverses et pour comprendre qu'on peut vivre ensemble même si on n'est pas d'accord. C'est 300 heures sur l'ensemble d'une scolarité pour un élève, donc ça c'est une nouveauté importante.

OLIVIER MAZEROLLE
Est-ce qu'on sait donner aux élèves français une sorte de fierté d'être dans la continuité de l'histoire de ce pays, par exemple on a exhumé hier un texte de Victor HUGO pour la commémoration place de la République, pourquoi on n'en débat pas, pourquoi on ne se sait pas de ce texte pour dire que Victor HUGO pouvait dire « sauver Paris c'est sauver le monde » et expliquer pourquoi il pouvait le dire et en débattre ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Tout à fait, mais c'est à ça que sert l'enseignement moral et civique. En fait cet enseignement, comment il se passe concrètement…

OLIVIER MAZEROLLE
L'enseignement moral et civique, c'est des préceptes.

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Non, non, pas du tout justement, comment… ce n'est pas de l'instruction civique telle qu'on la connaissait autrefois. Si on a changé les choses, c'est qu'on considérait que ça ne répondait pas à notre demande. Comment se passe un enseignement moral et civique ? On entre en classe, on est installé d'abord non pas comme dans un cours magistral, le professeur devant les élèves mais on est installé en groupe pour pouvoir se parler, se regarder droit dans les yeux. On part d'un outil qui peut être aussi bien un texte, celui de Victor HUGO pourquoi pas qu'à quelque chose d'actualité, un événement qui s'est passé dans l'actualité. Et on commence à commenter, à essayer de comprendre, à analyser, à lever toutes les théories du complot qui circulent tellement parmi la jeunesse, avec l'aide d'un enseignant qui a été formé pour cela et qui a des ressources pédagogique pour l'aider, qui soit là pour développer l'esprit critique des élèves. Donc c'est vraiment cette nouveauté, j'insiste parce que vous savez, on est blasé de tout mais enfin depuis septembre 2015 il y a quelque chose de nouveau dans nos établissements, c'est cet enseignement moral et civique dans lequel on apprend des choses qu'on n'apprenait pas auparavant, notamment l'éducation aux médias et à l'information pour apprendre à se méfier de certaines images, pour apprendre à se méfier de ce qui passe sur internet.

OLIVIER MAZEROLLE
Alors nous avons des jeunes qui sont d'origine étrangère, pourquoi on ne parvient pas à enseigner l'histoire commune de la France et du Maghreb, montrer comment elles se sont mêlées ces deux histoires et qu'il n'y a pas forcément uniquement du bien d'un côté, du mal de l'autre, que c'est beaucoup plus complexe que cela et montrer que finalement les jeunes, qu'ils soient d'origine maghrébine ou qu'ils soient d'origine hexagonale finalement peuvent partager une même histoire.

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
C'est très important l'histoire, vous vous souvenez que c'est toujours un sujet passionnel. Récemment lorsqu'on a réformé les programmes de la scolarité obligatoire, il a beaucoup été question d'histoire. On est fort heureusement arrivé à une réforme, à une révision de ces programmes d'histoire qui va dans le bon sens, c'est-à-dire qu'on parle de toute l'histoire désormais. Je vous invite à consulter les nouveaux programmes qui, eux, rentreront en vigueur à la rentrée prochaine, qui n'occultent aucune période de l'histoire et qui font en sorte en effet que chaque élève puisse se reconnaître dans l'histoire qu'on lui raconte. Je pense que c'est ça en effet qui permet à chacun de se sentir citoyen ensemble de ce pays.

OLIVIER MAZEROLLE
La laïcité, on veut la défendre mais il y a des professeurs qui disent être perdus, par exemple ils disent : on ne sait pas ce que veut le gouvernement, Najat VALLAUD-BELKACEM elle est d'accord pour que les femmes portant un foulard participent aux sorties scolaires et d'autres sont contre, alors qu'est-ce qu'on doit faire.

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Alors la laïcité d'abord, c'est un sujet sur lequel on a considérablement progressé depuis le début du quinquennat, depuis 2012 la laïcité à l'école. Si je devais résumer les choses, je dirai que ce dont on a beaucoup pâti ces dernières années, c'est que le thème même de la laïcité a été dévoyé dans le débat public, il a trop souvent servi à certains partis politiques d'instrumentalisation, d'outil contre l'islam. Et c'est ainsi qu'il a été présenté dans le débat public et ce faisant, beaucoup de jeunes dans nos écoles ont fini par considérer la laïcité comme une atteinte intolérable à ce…

OLIVIER MAZEROLLE
Moi j'ai entendu « à bas la calotte» aussi, ce n'est pas l'islam en l'occurrence !

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Oui, enfin soyons honnêtes, ces dernières années dans le débat public c'est essentiellement contre l'islam que la laïcité a pu être présentée par certains, je ne dis pas par tous, il y a des gens qui défendent honnêtement la laïcité mais beaucoup l'ont utilisée à ce dessein-là. Et beaucoup de jeunes du coup ont fini par être convaincus que la laïcité s'opposait à ce qu'ils étaient, à ce qu'étaient leurs familles, à ce qu'étaient leurs convictions religieuses. Et donc, l'école a dû depuis 2012 faire un travail considérable pour réexpliquer de façon beaucoup plus pédagogique ce qu'est la laïcité…

OLIVIER MAZEROLLE
Vous vous rendez compte, vous avez formé 1.200 formateurs qui vont à leur tour former les enseignants un an et demi après Charlie Hebdo.

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Non mais je crois que… pardon, c'est vous qui ne vous rendez pas compte de ce que ça signifie dans l'école que de reprendre à zéro ce sujet de la laïcité, que de former en effet les enseignants. 1.200 formateurs, comprenons-nous bien, ça veut dire 1.200 formateurs qui ensuite sillonnent toute la France pour former à leur tour des enseignants. C'est 300.000 enseignants qui seront formés sur les questions de laïcité, il y en a déjà plusieurs dizaines de milliers qui l'ont été ces derniers mois et ça va continuer. Mais c'est aussi la Journée nationale laïcité qui a lieu le 9 décembre pendant laquelle dans toutes les classes, dans tous les établissements les élèves comprennent le sens de la laïcité parce qu'ils y travaillent. C'est ce que nous avons fait… le Livret laïcité que nous avons adressé aux chefs d'établissement pour qu'ils puissent répondre à des questions basiques qui se posent : comment je réagis quand tel élève me parle de créationnisme par exemple ou quand un élève refuse d'aller faire un cours de sport, avec des questions auxquelles on rapporte des réponses simples et juridiques leur permettant de ne pas se sentir seuls. Donc oui, sur ce champ de la laïcité, nous avons beaucoup avancé mais il faut continuer le travail, ce n'est pas fini.

OLIVIER MAZEROLLE
Merci Najat VALLAUD-BELKACEM.

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Merci.

YVES CALVI
Merci à tous les deux.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 12 janvier 2016

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