Interview de Mme Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche à France-Inter le 13 janvier 2016, sur l'antisémitisme et la sécurité des enseignants. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche à France-Inter le 13 janvier 2016, sur l'antisémitisme et la sécurité des enseignants.

Personnalité, fonction : VALLAUD-BELKACEM Najat, COHEN Patrick.

FRANCE. Ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche;

ti :


PATRICK COHEN
Bonjour Najat VALLAUD-BELKACEM.

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Bonjour.

PATRICK COHEN
Enlever la kippa, se cacher un petit peu en attendant des jours meilleurs, pour les Juifs de Marseille, quel effet ça fait d'entendre cela en 2016 dans la bouche d'un responsable religieux, en l'occurrence le président du Consistoire de Marseille ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
J'ai été surprise, pour le moins, et ce n'est sûrement pas le conseil que j'aurais donné à titre personnel. Après, que le président du Consistoire de Marseille cherche à protéger les siens, ça part forcément d'une bonne intention, mais ce n'est pas ce qu'il faut envoyer comme message, évidemment, et sûrement pas en ce moment. La protection elle doit venir de l'Etat, des pouvoirs publics, et c'est ce que nous assurons, et tout est mis en oeuvre aujourd'hui pour faire en sorte que l'auteur de ces actes soit puni, sanctionné. Je vous rappelle d'ailleurs qu'à Marseille-même, au mois de décembre, il y avait eu un précédent acte antisémite, vous vous souvenez, on en avait déjà parlé, et que l'auteur de cet acte-là a écopé de 2,5 ans de prison, donc voilà. Il faut que chacun se sente rassuré sur le fait que quand une agression comme celle-là se déroule, les forces de l'ordre sont là pour que la sanction puisse tomber derrière par la justice.

PATRICK COHEN
Rassuré, vous pensez que les Juifs n'ont pas de raison d'avoir peur ? L'enseignant agressé a cru qu'il allait se faire décapiter à la machette, vous avez entendu ce témoignage.

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Oui, bien sûr, l'enseignant a été très ému, en effet, et surtout terrorisé, il faut dire les choses telles qu'elles sont, et il a des raisons de l'être. Le jeune homme, ça a été suffisamment dit, fait partie de ces personnes qui se sont radicalisées toutes seules, donc c'est particulièrement compliqué, c'est dire la complexité de ce sujet, c'est-à-dire que ce n'est pas en fréquentant un lieu de culte ou en fréquentant de mauvaises personnes dans son entourage, c'est simplement devant un écran, un site Internet, que ce jeune homme, qui était sans histoire jusqu'à présent, est tombé dans cette folie-là. Et donc ça dit l'importance, comme le fait Bernard CAZENEUVE, comme nous l'avons voulu avec la loi Renseignement, de mieux appréhender ceux qui, sur Internet, tombent dans ces dérives.

PATRICK COHEN
En attendant il faut augmenter la protection aux abords des écoles, est-ce que l'Etat fait ce qu'il faut pour protéger ceux qui sont menacés ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Bien sûr que les écoles doivent être protégées, et notamment parce qu'elles ont fait l'objet d'une menace très nette, je vous rappelle un document de Daesh qui a circulé il y a quelques mois, qui a d'ailleurs provoqué beaucoup d'émotion dans les équipes enseignantes, et on comprend. Et donc, l'école est protégée aujourd'hui, avec le ministère de l'Intérieur nous avons beaucoup travaillé, notamment pour faire en sorte que les équipes dans les établissements scolaires sachent comment agir si d'aventure un malheur se produisait. C'est pour ça que des exercices, à la fois d'évacuation, de confinement, ont été réalisés, à chaque niveau d'ailleurs, à l'école primaire comme dans le second degré, pour que chacun connaisse son rôle, sa place, et que surtout les relations avec, la préfecture, les services de police, soient le plus fluides possible pour que les alertes puissent remonter rapidement. Enfin, bien sûr des patrouilles de police passent régulièrement devant les établissements scolaires.

PATRICK COHEN
Après les attaques de janvier, il y a 1 an, vous aviez annoncé une grande mobilisation de l'école pour les valeurs de la République, 11 mesures, priorité à la maîtrise du français, lutte contre le décrochage etc., et 1 an après finalement pas grand chose de concret. La Réserve citoyenne, elle, est bien en place, mais comment se fait-il que les 5000 et quelques volontaires soient aussi peu sollicités dans les écoles et dans les classes ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
D'abord, pardonnez-moi, mais je ne peux pas laisser votre première phrase sans réponse, 11 mesures et pas grand chose de concret.

PATRICK COHEN
Oui, c'est ce que disent la plupart des intervenants scolaires, Le Figaro…

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Oui, je sais, c'est que ce que dit Le Figaro, voilà, mais ce n'est pas la vérité, donc on va reprendre maintenant, à peu près objectivement, la vraie réalité…

PATRICK COHEN
Aussi des responsables syndicaux de l'Education nationale.

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Non, pas du tout.

PATRICK COHEN
Si.

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Donc, qu'est-ce qui a été annoncé au lendemain des attentats de janvier. Il a été annoncé d'abord une mobilisation, c'est-à-dire que, sur l'ensemble du territoire il y a eu, au printemps dernier, tenez-vous bien, plus d'1 millier de réunions publiques. Ce n'est pas moi avec moi-même, c'est plus d'1 millier de réunions publiques, qui ont rassemblé 80.000 personnes, la communauté éducative, c'est-à-dire à la fois des enseignants, des parents d'élèves, des associations, des entreprises, sur chaque territoire, pour se demander comment l'école peut mieux transmettre les valeurs de la République et comment chacun peut y contribuer car les enseignants ne peuvent pas être seuls pour le faire. Première étape donc, ces réunions publiques, mobilisation. Deuxième étape, ce qui est ressorti de ces réunions publiques c'est on a un vrai travail sur la laïcité parce que c'est le sujet sur lequel les enseignants nous disent être démunis devant leurs classes lorsqu'on leur pose des questions sur la liberté d'expression, sur pourquoi est-ce qu'on nous impose de ne pas porter de signe religieux, etc., etc.

PATRICK COHEN
Combien d'enseignants ont été formés depuis ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Exactement ce que nous avions dit, c'est-à-dire que nous avons commencé au printemps par former ce qu'on appelle des formateurs, c'est comme ça que ça marche dans l'Education nationale, 1500, ces 1500 formateurs sillonnent aujourd'hui le pays, dans les établissements scolaires, pour former à leur tour. Et d'ores et déjà des dizaines de milliers d'enseignants ont été formés par ces formateurs.

PATRICK COHEN
Donc à l'heure où nous parlons il y a 1200 ou 1500 enseignants formés ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Non, non, formateurs, derrière des dizaines de milliers d'enseignants qui ont été formés par ces formateurs. Donc la phrase… non, mais je vous en donne un exemple et je m'arrête là-dessus, c'est pour vous dire, quand je parle d'allégations mensongères je sais de quoi je parle. Quand on dit seul 1 millier d'enseignants ont été formés sur la laïcité, c'est faux, c'est 1500 formateurs qui à leur tour forment des enseignants. Donc aujourd'hui c'est plusieurs dizaines de milliers d'enseignants qui ont été formés…

PATRICK COHEN
Plusieurs dizaines de milliers ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Et d'ici la fin de l'année ce sera 300.000 enseignants, c'est ça notre objectif, qui auront été formés. Alors formés à quoi ? C'est plutôt ça le sujet. Parce que quand on dit formés à la laïcité, on ne va pas leur apprendre les grands textes, etc., les enseignants sont capables d'y faire appel tout seul. C'est plutôt former, finalement, aux nouvelles problématiques, à ces élèves qui se retrouvent le soir devant leur écran Internet, Facebook, etc., qui voient passer des vidéos, des argumentaires tout faits qui nourrissent la théorie du complot, et qui le lendemain, dans leur salle de classe, rétorquent, à chaque fois que l'enseignant leur dire quelque chose, par un argumentaire tout fait auquel l'enseignant ne sait pas forcément comment répondre. Donc, c'est former finalement intellectuellement à venir répondre à ces argumentaires tout faits qui circulent sur Internet et auxquels les enseignants n'étaient peut-être pas familiarisés spontanément.

PATRICK COHEN
La Réserve citoyenne, pourquoi les réservistes ne sont-ils pas plus sollicités ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
La Réserve citoyenne, même chose. Donc, en janvier dernier j'annonce cette belle idée parce que je vois bien qu'il y a une volonté citoyenne de venir s'impliquer davantage aux côtés des enseignants. En février on ouvre les inscriptions, en mai on adopte les textes, la circulaire qui permet de sécuriser juridiquement la Réserve citoyenne, de créer partout sur le territoire, dans les académies, des référents qui vont pouvoir mettre en lien les établissements et les réservistes citoyens. Et à l'été on est capable de dire il y a plus de 5000 personnes qui se sont inscrites à la Réserve citoyenne. Donc, vous comprenez bien, dans le fonctionnement de l'Education nationale, que les choses ne peuvent commencer qu'à la rentrée, elles ne vont pas commencer pendant le mois d'août. Donc, à la rentrée 2015, qu'est-ce qui se passe ? Oui, la rentrée, les enseignants sont un peu préoccupés par leur rentrée, ce n'est pas tout de suite qu'ils vont faire appel à des réservistes. Les attentats de novembre, et notamment à Paris, font que l'école se referme un peu sur elle-même, par souci de protection, on l'évoquait tout à l'heure, donc c'est normal, et c'est maintenant que la Réserve citoyenne entre dans les faits, et oui, il y a des réservistes qui interviennent. Maintenant pour répondre à votre question, est-ce que tous les 5000 réservistes sont déjà intervenus ? Non, parce que les réservistes, de toute façon, n'interviennent que sur sollicitation des enseignants, on ne va pas imposer à un enseignant d'accueillir un réserviste dans sa classe s'il n'en n'éprouve pas le besoin. Donc, vraiment, il faut être un peu sérieux quand on juge de ce dispositif et du fonctionnement de l'école.

PATRICK COHEN
Encore une question avant…

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Mais bien sûr, pour simplement compléter mon propos, moi je souhaite que les choses marchent, je prends les critiques et je fais en sorte que ça s'améliore. Donc, par exemple, s'agissant de la Réserve citoyenne, nous développons l'information qui est envoyée aux enseignants pour rendre plus attrayant pour eux le recours à cette Réserve citoyenne. Et je peux vous dire, je suis persuadée que dans quelques années ça paraîtra une évidence que de faire appel à cette Réserve citoyenne, mais il faut le temps que ça s'installe.

PATRICK COHEN
On va revenir sur les questions d'éducation dans quelques minutes avec les auditeurs d'Inter qui nous appellent Najat VALLAUD-BELKACEM, encore une question avant la revue de presse. Elle sert à quoi Christiane TAUBIRA au gouvernement ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Elle est ministre de la Justice, garde des Sceaux.

PATRICK COHEN
Oui, mais si, quand il y a modification législative dans son secteur c'est le Premier ministre qui s'y colle, à quoi elle sert ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Ecoutez, c'est elle qui portera la partie du texte qui porte sur la procédure pénale.

PATRICK COHEN
Ah oui, ça sera découpé en tranches ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Non, mais simplement c'est un sujet tellement important, on ne fait pas de révision constitutionnelle tous les quatre matins, donc que ce sujet puisse être présenté au Parlement par le Premier ministre lui-même, ça me paraît bien naturel.

PATRICK COHEN
Naturel, c'est une situation naturelle, qui ne vous choque en aucune façon, d'avoir un ministre chargé d'un secteur qui soit à ce point, qui manifeste son désaccord sur une disposition aussi importante ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Qui manifeste son désaccord et qui en même temps dit sa loyauté au président de la République, au Premier ministre, au gouvernement, donc moi c'est ce que je retiens. Je retiens cette formule de Christiane qui, comme souvent, a trouvé les bons mots…

PATRICK COHEN
Ah, pour trouver des mots, oui, ça…

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
« La parole première est celle du président de la République, la parole dernière est celle du président de la République. »

PATRICK COHEN
Najat VALLAUD-BELKACEM, invitée de France Inter ce matin, ministre de l'Education, on vous retrouve tout à l'heure.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 14 janvier 2016

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