Déclaration de M. Bernard Cazeneuve, ministre de l'intérieur, sur l'engagement des protestants français dans la vie de la cité, à Paris le 20 janvier 2016. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Bernard Cazeneuve, ministre de l'intérieur, sur l'engagement des protestants français dans la vie de la cité, à Paris le 20 janvier 2016.

Personnalité, fonction : CAZENEUVE Bernard.

FRANCE. Ministre de l'intérieur

Circonstances : Discours de voeux à la Fédération protestante de France, à Paris le 20 janvier 2016

ti : Monsieur la Président de la Fédération protestante de France,
Monsieur le Président de la Fondation du Protestantisme,
Monsieur le Ministre,
Mesdames et Messieurs,


L'année 2015 a été marquée par des événements d'une gravité exceptionnelle, qui ont laissé dans nos coeurs des sentiments de chagrin et de révolte, ils ont également soudé un peuple parfois divisé plus que de raison.

En ces temps difficiles, les différentes familles spirituelles ont eu un comportement admirable, comme l'a souligné le président de la République lors de ses voeux aux autorités religieuses le 5 janvier dernier. Les représentants des cultes ont eu des paroles de compassion, de ferveur et d'apaisement pour les victimes et leurs familles endeuillées ainsi que pour nos compatriotes saisis de stupeur. En ces circonstances, il n'y avait plus de croyants ou de non croyants, il y avait seulement des Français, des citoyens, des hommes et des femmes exprimant leur juste indignation.

Vous avez su trouver les mots justes, Monsieur le président, aussi bien à la Fédération protestante de France qu'à la Conférence des représentants de culte en France, à l'unisson des dignitaires des autres cultes ici présents. Croyez bien que nous avons tous été touchés par cette attitude responsable, lucide et profondément humaniste et qu'elle a été un réconfort pour tous nos compatriotes.


Le temps de la commémoration a été l'occasion de nous pencher sur ces valeurs qui constituent les fondements de notre pays et que les agresseurs ont souhaité mettre à mal. La devise de la République française les résume. Et nos adversaires, qui ne s'y trompent pas, voudraient remplacer la liberté par la tyrannie, l'égalité par la soumission du faible au fort, la fraternité par la guerre civile.

Ce soir, à l'occasion de ces vœux, je voudrais m'étendre quelques instants sur l'égalité et sur ce qu'elle signifie pour nous aujourd'hui et pour la place des religions dans notre société.

L'égalité pouvait paraître chimérique sous l'Empire romain, lorsque s'est répandue il y a près de 2000 ans une parole nouvelle porteuse d'immenses transformations. Quand Saint Paul écrit aux Galates « il n'y a plus ni juif ni grec, il n'y a plus ni esclave ni homme libre, il n'y a plus l'homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu'un », son message revêt une portée révolutionnaire. Nos sociétés en sont encore marquées et n'en ont pas fini d'en vivre les conséquences.

Près de quinze siècles plus tard, comme vous le savez, la Réforme a poursuivi cette entreprise d'émancipation de l'être humain. Martin Luther expose qu'il n'y a ni prêtre ni laïc et affirme l'égalité foncière des créatures tempérée par la diversité des caractères et des talents. Jean Calvin adresse au roi en 1536 son ouvrage L'institution de la religion chrétienne. L'historien Marcel Prélot remarquait que sa dédicace au souverain était pleine de respect mais aussi dépourvue de la servilité si fréquente dans ce genre d'écrit. « Cette façon d'adresser une salutation est celle d'un homme libre et presque déjà d'un citoyen ». Il y a là un programme qui est une marque de fabrique du protestantisme français.

L'égalité nous fait un devoir de traiter de façon équivalente tous les cultes. Aussi notre Constitution proclame-t-elle solennellement que la France est une République laïque, qu'elle assure l'égalité de tous les citoyens sans distinction de religion et qu'elle respecte toutes les croyances. La République a fait autrefois prévaloir ce principe au sein d'une société très majoritairement acquise à la religion catholique, où les minorités protestante et juive avaient durement souffert. Ce principe doit naturellement s'appliquer aujourd'hui dans une société désormais marquée par le pluralisme religieux et par une sécularisation telle que ceux qui ne pratiquent pas sont désormais majoritaires en son sein.

Certes, nous savons tous que toutes les religions peuvent, comme d'autres doctrines et courants de pensée, être la proie de leurs propres démons et prétendre à la vérité de façon exclusive et agressive. Elles négligent alors la valeur d'égalité. Et les protestants français savent à quels risques expose ses semblables celui qui prétend détenir la vérité, lorsqu'il s'imagine devoir l'imposer à autrui.

L'année écoulée a ainsi été marquée par des crimes prétendument commis au nom de Dieu. Mais nul ne peut invoquer la religion pour commettre des actes barbares qui révoltent la conscience. Nul ne peut, toujours au nom de la religion, s'ériger en justicier et en bourreau des hommes. Il faut savoir dire au contraire, comme le pasteur de Pressensé face à la chambre de l'Ordre moral : « L'honneur d'une religion est qu'on puisse ne pas la pratiquer ».

Cette conception élevée de la religion, je la retrouve lorsque je vois des esprits comme les vôtres aller à la rencontre des autres religions, nouer des relations confiantes et cordiales, dans une approche positive du dialogue au service des hommes, sans renoncer pour autant aux convictions qui sont les leurs. Il y a dans cette démarche, dans ce dialogue, que vous pratiquez naturellement au sein de la CRCF, une force qui agit pour la pacification des esprits. Il s'agit là d'une tradition particulièrement ancrée dans le monde protestant et auquel le développement récent des Eglises évangéliques donne une vigueur particulière.


A mes yeux, l'ambition politique, qui consiste à vouloir bâtir un monde meilleur et plus équitable, n'entend pas priver les cultes de leur justification ni de ce supplément d'âme qu'ils apportent aux hommes.

Il y a assurément des ambitions communes entre le messianisme religieux qui envisage la cité idéale et l'engagement politique qui ambitionne de changer la cité terrestre. Ces deux visions ont pu être rivales et s'affronter parfois sans merci. Mais l'une et l'autre me semblent se compléter, s'épauler aujourd'hui sans pour autant se confondre. Les Eglises participent activement aux débats contemporains, sans que cette situation aboutisse à l'intrusion de l'Etat dans les affaires religieuses ou à la subordination de la politique aux visées confessionnelles.

C'est pourquoi la valeur d'égalité nous oblige, les uns comme les autres. Elle nous commande en particulier d'être attentifs à notre monde, d'écouter les plus pauvres, d'ouvrir les yeux sur ceux qui siègent à la dernière place, de veiller sur toutes les générations, d'accueillir dignement ceux qui cherchent refuge sur notre sol. Parce qu'il en va de la dignité première de chaque homme et de chaque femme.

Sur chacun de ces sujets, je me félicite de l'éthique de conviction et de responsabilité qui anime les cultes, et notamment le protestantisme français qui se perçoit, selon vos propres termes, Monsieur le président, comme co-producteur de la laïcité, compagnon de route de la République et de son histoire, y compris dans ses derniers combats qu'elle a du mal à remporter sur elle-même après les avoir énoncés : égalité homme femme, exclusion, pauvreté, éducation, asile, sexualité, questions liées à la fin de vie, écologie, et bientôt, transhumanisme ». De cette conception se déduit l'engagement des protestants français dans la vie de la cité, qui ne se substitue pas à l'action de l'Etat et ne le dégage pas de ses responsabilités, mais qui lui apporte un précieux concours.

Que serait en effet une foi comme la vôtre sans les oeuvres ? Les religions ne se contentent pas de donner du sens à la vie humaine. A l'unisson d'autres forces spirituelles, intellectuelles, politiques et sociales, elles oeuvrent pour que le monde ne témoigne pas seulement de la présence divine, mais qu'il soit aussi plus humain, plus juste et plus beau.


De quoi sera faite l'année 2016 ? Nous l'ignorons. Mais nous pouvons faire en sorte que le souvenir des tristes événements de l'an dernier nous amène à chérir davantage encore notre pays et ses valeurs et renforce notre résolution à les défendre, comme nous y ont exhorté les millions d'amis étrangers qui ont manifesté leur soutien à la France endeuillée.

Permettez-moi de conclure en citant une très haute figure du protestantisme français, le pasteur Marc Boegner, qui commentait ainsi la Première guerre mondiale le 17 octobre 1917.

« Rendre le bien pour le mal, laisser à Dieu le soin d'appliquer les sanctions nécessaires : tel est le principe. Il vaut pour la vie individuelle. Mais peut-il valoir dans la vie sociale, dans la vie des nations ? Ceux qui à l'occasion de la guerre l'ont invoqué me paraissent errer complètement. Je n'entends pas par là qu'une nation doive rendre le mal par le mal. J'ai horreur de ce que l'on appelle représailles. Mais une nation, personne morale chargée de la protection, de la sauvegarde, responsable de la vie de ses membres, a le devoir de mettre hors d'état de nuire une autre nation qui se jette sur elle, cherche à l'écraser et entend faire passer sur un peuple un joug politique let économique intolérable. Si l'on appliquait aux relations entre les peuples le principe de non résistance aux méchants, la porte serait ouverte aux pires brigandages et c'en serait fait de la sécurité dans le monde ».

Sans doute ne sommes-nous pas en 1917. Mais le principe de résistance aux méchants qu'invoquait le pasteur Boegner conserve toute son actualité, au même titre que l'horreur que lui inspiraient les représailles. C'est dans cette combinaison entre la résolution, nécessaire à la résistance, et la conscience de devoir absolument préserver nos valeurs que nous devons trouver encore aujourd'hui le moyen de défendre la République.


C'est dans cet esprit que je vous adresse mes meilleurs voeux pour l'année 2016.


source http://www.protestants.org, le 27 janvier 2016

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