Interview de Mme Ségolène Royal, ministre de l'écologie, du développement durable et de l'énergie, à France Inter le 3 février 2016, sur la gauche et la déchéance de nationalité, l'émission "Cash Investigation" sur les pesticides et le projet d'aéroport de Notre-Dame-des-Landes. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Ségolène Royal, ministre de l'écologie, du développement durable et de l'énergie, à France Inter le 3 février 2016, sur la gauche et la déchéance de nationalité, l'émission "Cash Investigation" sur les pesticides et le projet d'aéroport de Notre-Dame-des-Landes.

Personnalité, fonction : ROYAL Ségolène, COHEN Patrick.

FRANCE. Ministre de l'écologie, du développement durable et de l'énergie;

ti : PATRICK COHEN
Bonjour Ségolène ROYAL.

SEGOLENE ROYAL
Bonjour.

PATRICK COHEN
Avant d'aborder vos dossiers, nombreux, sur des questions d'environnement, quelques mots sur l'ambiance, délétère en apparence, au sein de la gauche de gouvernement. Le départ de Christiane TAUBIRA, « sur un désaccord politique majeur » a-t-elle dit, la nouvelle charge de Cécile DUFLOT, « à force de reprendre toutes les thématiques de la droite, voire de l'extrême droite avec la déchéance, Manuel VALLS a fait disparaître la gauche » dit-elle dans Paris-Match. Vous vous sentez à l'aise, toujours, dans ce gouvernement ?

SEGOLENE ROYAL
Ecoutez, de quoi s'agit-il. Il s'agit de faire en sorte que la France adopte un dispositif législatif, et j'allais même dire de civilisation finalement, de société, par rapport aux défis nouveaux auxquels nous avons à faire face. Personne n'a pensé que ce serait facile, donc il faut trouver un juste équilibre entre le renforcement des règles de droit qui permettent de contrôler et de protéger la sécurité des Français, et, en même temps, la tradition, philosophique, juridique, historique de la France, qui est la patrie des droits de l'Homme, des droits humains. Donc c'est ce travail qui est en cours et finalement ce n'est pas anormal qu'il y ait des dialogues, ses soubresauts, des ajustements, même si c'est regrettable par rapport à ceux qui veulent attaquer, agresser, les auteurs des attentats effroyables, nous voudrions qu'en face d'eux il y ait une république solide, unie, ferme, forte.

PATRICK COHEN
Ce sont plus que des soubresauts Ségolène ROYAL, c'est un débat qui, sinon fracture, qui aggrave en tout cas les fractures de la gauche, vous le voyez bien, et qui a provoqué le départ d'une ministre très importante du gouvernement.

SEGOLENE ROYAL
Oui, ce qui est dommage d'ailleurs, Christiane TAUBIRA est une personnalité tout à fait appréciée, c'est une femme cultivée, en ce qui me concerne c'est une amie de longue date, mais ce qu'il faut dans l'intérêt général…

PATRICK COHEN
Vous en avez discuté avec elle ?

SEGOLENE ROYAL
Oui, bien sûr.

PATRICK COHEN
Dans la période avant sa démission ?

SEGOLENE ROYAL
Ce que je veux dire, ce qu'il faut, dans l'intérêt général du pays, c'est qu'un juste équilibre, maintenant, soit trouvé. Que ce processus de discussion, qui est tout à fait légitime, d'ailleurs le président de la République a dit que le dialogue était tout à fait légitime, et d'ailleurs les observations qu'a faite Christiane TAUBIRA, et qu'ont fait d'autres parlementaires, ont été prises en considération puisque le texte a beaucoup évolué, avec l'idée qu'il faut atteindre le même objectif, mais en levant toutes les ambigüités qui ont été soulevées de façon tout à fait légitime. Donc, ce processus continue puisque le texte va ensuite venir en débat, venir au vote des parlementaires, et moi je pense que nous allons trouver un juste équilibre qui va permettre de rassembler les républicains de notre pays pour que nous soyons forts face au terrorisme.

PATRICK COHEN
La gauche, ça veut encore dire quelque chose ?

SEGOLENE ROYAL
Bien sûr, la gauche ça veut dire quelque chose…

PATRICK COHEN
Et si oui, où est-elle ?

SEGOLENE ROYAL
Où est-telle ?

PATRICK COHEN
Où est la gauche ?

SEGOLENE ROYAL
Elle est dans les actions quotidiennes, elle est sur le terrain, elle est même dans la volonté de débattre, sans faux-semblant, sans caporalisme. Le débat il est sur la place publique, il concerne aussi les Français qui ont le droit de comprendre…

PATRICK COHEN
Donc la gauche est au gouvernement ?

SEGOLENE ROYAL
La gauche est au gouvernement, la gauche est à l'Assemblée nationale, la gauche est aussi au Sénat, au Sénat, même si elle est dans l'opposition au Sénat. Mais ce que je veux dire par-là c'est que j'observe, en tout cas sur les sujets qui sont les miens, mais pas seulement, que les républicains, qu'ils soient de droite, de gauche, du centre, savent se rassembler lorsqu'il y a de grands enjeux. Je le vois sur la question de la conférence sur le climat, la COP21, où il y a eu un grand rassemblement, je le vois sur les textes qui sont venus à l'Assemblée, que j'ai porté, sur la transition énergétique ou sur la biodiversité, qui étaient des sujets très conflictuels au départ entre les tenants de l'énergie nucléaire, ceux qui étaient contre, j'ai réussi à rassembler. Sur la biodiversité entre ceux qui sont contre la chasse, ceux qui sont pour… qui aurait pu penser qu'ils allaient voter le même texte. Donc vous voyez que les parlementaires, de toutes sensibilités politiques, ont la force, ont la capacité de se tirer vers le haut lorsqu'il faut projeter la France dans le futur.

PATRICK COHEN
Je reviens d'un mot sur ma première question, êtes-vous à l'aise dans ce gouvernement, et à l'aise dans la place que vous occupez aujourd'hui, c'est-à-dire à l'aise à l'écologie et avec l'envie d'y rester ?

SEGOLENE ROYAL
Non seulement à l'aise, mais consciente des responsabilités, aussi de la chance qu'il y a de diriger, de gouverner, de décider un pays. Etant donné que le problème principal aujourd'hui, et ceux sur lesquels les Français sont extrêmement vigilants, et je le vois pour avoir rassemblé plus de 100 « territoires à énergie positive », c'est-à-dire des élus de toutes sensibilités qui sur le terrain font des choses formidables, les « territoires zéro gaspillage pour le climat » qui font des choses extraordinaires, de citoyenneté, de mobilisation, d'invention du futur, c'est que nous avons la responsabilité de faire en sorte que les Français comprennent quel est ce nouveau modèle économique, de société, culturel, qui est en train d'émerger ; dans le monde entier d'ailleurs, il suffit de parcourir un peu la planète pour voir que la France est extrêmement bien placée.

PATRICK COHEN
Ah, vous avez dit parcourir la planète.

SEGOLENE ROYAL
Oui, parce qu'on a travaillé sur la conférence climat pendant 1 an, ça ne vous a pas échappé.

PATRICK COHEN
Oui, je sais, ça ne m'a pas échappé.

SEGOLENE ROYAL
Eh bien écoutez, je vais vous dire…

PATRICK COHEN
Pas plus que votre présence en Inde, ou votre accueil de Raoul CASTRO… c'est des rumeurs, le Quai d'Orsay, ça peut se refuser ?

SEGOLENE ROYAL
Ne gadgétisons pas les choses…

PATRICK COHEN
Le Quai d'Orsay, Ségolène ROYAL, ça peut se refuser ?

SEGOLENE ROYAL
Ce n'est pas le sujet, honnêtement, la politique ne se gère pas de cette façon-là. ce que je veux dire par là c'est que les Français peuvent être fiers de ce qu'ils sont, parce que lorsque, précisément, on se déplace un peu, on voit la qualité, la force de la France c'est l'innovation, ce sont ses ingénieurs, c'est son intelligence, c'est sa capacité d'inventer l'avenir, d'investir dans les projets du futur. Les entreprises françaises sont les premières entreprises au monde dans tous les sujets relatifs à la transition énergétique, à l'environnement, à la question urbaine, au traitement de l'eau, au traitement des déchets, la question de l'urbanisme, la question de la construction. Je lance 1000 kilomètres de route solaire, nous détenons l'innovation mondiale de la route solaire qui va devenir une solution extraordinaire sur la question de la production d'énergie à partir du soleil, c'est-à-dire qui va régler à la fois la question du réchauffement climatique et en même temps qui va créer des activités et des emplois, mais c'est extraordinaire, mais il faut aussi regarder ce qui se passe par rapport à tout ce qui se construit, ce qui s'invente…

PATRICK COHEN
Et puis il y a… regardons ce qui se passe, il y a ce que beaucoup de Français, de téléspectateurs, on a découvert sans doute hier soir dans l'émission « Cash Investigation », le fait que la France est le premier utilisateur de pesticides en Europe, et les Français, donc, les premiers consommateurs de pesticides. C'est un poison…

SEGOLENE ROYAL
Un poison…

PATRICK COHEN
Votre collègue Stéphane LE FOLL a promis de réduire cette utilisation. Vous avez vu cette émission, cette enquête ?

SEGOLENE ROYAL
Oui, et je me réjouis de voir que la télévision traite ces sujets-là, qui ont été souvent tabous, qui ont fait l'objet de combats. Je vois avec quelles difficultés j'ai pu interdire l'épandage aérien des pesticides, ça a été très difficile, j'ai pris cette interdiction. Avec quelles difficultés j'ai interdit l'utilisation de pesticides dans les espaces verts, puisque j'ai fait voter dans la loi de transition énergétique l'interdiction de l'utilisation des pesticides dans les espaces verts et dans les jardins privés, à compter de l'été prochain. J'ai fait retirer de la vente, des jardineries, la vente en direct du Roundup, qui est un pesticide extrêmement violent. Et le lobby de la production des pesticides est un lobby, en France, très puissant, et il est temps que…

PATRICK COHEN
Vous convenez qu'il reste beaucoup à faire ?

SEGOLENE ROYAL
Il reste beaucoup à faire, mais j'ai déjà fait beaucoup, et je me réjouis de voir que Stéphane LE FOLL aussi s'engage, c'est la première fois qu'un ministre de l'Agriculture affronte aussi le lobby des pesticides dans le milieu agricole. Et je dis aux agriculteurs que c'est leur intérêt aussi de réduire les pesticides car quand on voit les cancers, le nombre de cancers chez les agriculteurs qui utilisent les pesticides, ça, jamais ça ne leur avait été dit et aujourd'hui ils prennent conscience de cela. Et en plus, là aussi par rapport à ce que je disais tout à l'heure sur l'investissement de la France dans des nouvelles filières de production, d'emplois non-délocalisables, nous connaissons maintenant des produits de substitution aux pesticides dangereux, et la France au lieu de devenir le premier pays consommateur de pesticides peut devenir le premier pays producteur et consommateur de produits de substitution aux pesticides qui ne portent pas atteinte à la santé publique. Ça c'est un défi que nous allons relever.

PATRICK COHEN
Qui décide dans le projet du dossier d'aéroport de Notre-Dame-des-Landes ?

SEGOLENE ROYAL
C'est un projet d'Etat, puisque c'est un ouvrage d'Etat, qui a été concédé maintenant à une entreprise privée, donc l'entreprise concessionnaire…

PATRICK COHEN
Donc le Premier ministre.

SEGOLENE ROYAL
Mais, vous savez, moi ces sujets-là, vous me connaissez, ils doivent être traités dans une délibération collective. Ça suffit ces oppositions, des uns, des autres, des gens figés sur des attitudes qui ne mènent à rien. Il y a des irrégularités, il y a une occupation illégale du domaine public…

PATRICK COHEN
Oui, mais vous avez dit qu'il n'y aurait pas d'évacuation par la force.

SEGOLENE ROYAL
Oui, il n'y a pas d'évacuation… ça c'est le bon sens, moi je suis une femme de bon sens.

PATRICK COHEN
Ça veut dire, soit vous allez demander aux occupants d'évacuer gentiment les lieux, « s'il vous plaît, est-ce que vous voulez bien quitter l'endroit », soit vous renoncez aux travaux, à l'aéroport.

SEGOLENE ROYAL
Est-ce que vous pensez qu'on peut envoyer des CRS pour évacuer par la force ? Je ne le pense pas et personne ne le croit. Donc peut-être que je dis les choses peut-être plus clairement, plus simplement, que d'autres, mais honnêtement…

PATRICK COHEN
Donc vous pensez qu'il n'y aura pas d'aéroport ?

SEGOLENE ROYAL
Ce n'est pas le sujet.

PATRICK COHEN
Si, le sujet c'est de savoir s'il y aura un aéroport ou pas.

SEGOLENE ROYAL
Moi mon souhait, et je l'ai démontré tout à l'heure en vous parlant de la façon dont j'avais géré les débats sur la loi de transition énergétique, sur la biodiversité ou sur d'autres sujets, ou sur Sivens où j'ai réussi à réconcilier… mon travail c'est de réconcilier et de faire émerger l'intérêt général en faisant en sorte que chacun abandonne une part de son obsession ou de sa vérité pour construire une vérité commune, et sur ce sujet-là c'est ce qu'il faut absolument faire. Le problème c'est la desserte aéroportuaire du Grand Ouest, comment est-ce qu'on fait pour desservir de façon aéroportuaire le Grand Ouest, pour faciliter, pour développer l'activité économique, et ça c'est une préoccupation légitime des élus, mais comment on fait aussi pour sortir du blocage. Enfin, il y a une question aussi de gestion opérationnelle du sujet.

PATRICK COHEN
On va y revenir.

SEGOLENE ROYAL
Donc là il y a encore des procédures qui sont en cours, il y a une mise en demeure de la Commission européenne qui date, qui est toute récente, qui date d'avril 2014, sur lesquelles il faut encore un certain nombre de réponses. Il y a une mise à plat, puisqu'il y a des conflits selon lesquels les gens sont persuadés qu'il y a des solutions alternatives, j'ai dit mais remettons à plat et regardons ce qui a été dit…

PATRICK COHEN
Il y a eu des dizaines d'enquêtes là-dessus…

SEGOLENE ROYAL
Non, justement pas.

PATRICK COHEN
Des expertises à foison, des enquêtes publiques, des expertises, enfin j'ai toute la liste si vous voulez, il y en a eu beaucoup, on peut en refaire sans doute, mais…

SEGOLENE ROYAL
Oui, il y en a eu beaucoup… je vais vous dire ma conviction profonde, c'est que si les blocages avaient été levés beaucoup plus tôt, si les gens s'étaient parlés beaucoup plus tôt, il y a plusieurs années, eh bien je pense que l'on n'en serait pas. Et donc la leçon que nous devons tirer de cela, d'abord c'est que les gens se respectent, et l'Etat doit être là pour faire en sorte que les gens se respectent les uns et les autres, d'une part. D'autre part, que toutes les ambigüités soient levées au bon moment, ça n'a pas été fait, et donc ça doit servir aussi de leçon pour les autres infrastructures. Et pour avoir construit une ligne TGV dans ma région – vous savez, c'est terrible une ligne TGV, ça coupe des villages en deux, etc. – il n'y a eu aucune opposition, aucune contestation. parce que chaque fois qu'il y a eu une question qui a été soulevée par une association, quelle qu'elle soit, par un riverain, par un élu rural, on se mettait autour de la table, on répondait à cette question, on lui accordait de l'intérêt, du respect, et on apportait des solutions, et quand on pouvait faire on faisait, quand on ne pouvait pas faire on expliquait pourquoi on ne pouvait pas faire. Ça s'appelle de la démocratie participative, de l'intelligence collective, du respect des citoyens, et je suis convaincue qu'on peut très bien articuler l'autorité de l'Etat et le respect des citoyens.

PATRICK COHEN
Eh bien nous aurons de la radio participative dans quelques minutes avec vous et les questions des auditeurs d'Inter.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 10 février 2016

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