Entretien de M. Jean-Yves le Drian, ministre de la défense, dans "Le Figaro" du 15 février 2016, sur la lutte contre le terrorisme et sur la participation du président de la République aux célébrations des accords d'Evian sur l'Algérie du 19 mars 1962. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de M. Jean-Yves le Drian, ministre de la défense, dans "Le Figaro" du 15 février 2016, sur la lutte contre le terrorisme et sur la participation du président de la République aux célébrations des accords d'Evian sur l'Algérie du 19 mars 1962.

Personnalité, fonction : LE DRIAN Jean-Yves.

FRANCE. Ministre de la défense

ti :
* Lutte contre le terrorisme - Sécurité intérieure - Proche-Orient - Afrique

Q - Quatre mois après les attaques du 13 novembre, quelle évaluation faites-vous de la sécurité intérieure ?

R - Nous avons la mémoire courte, comme si les fêtes de fin d'année avaient balayé les émotions et l'ampleur de ce qu'ont vécu les Français. Or, la menace est toujours là, elle reste ma principale préoccupation. Depuis le 13 novembre, nous avons déjoué plusieurs pistes d'attentats majeurs qui auraient pu être dramatiques. Et les traumatismes de ces attaques sont toujours sensibles. Il y a actuellement encore vingt-trois personnes blessées le 13 novembre dans nos seuls hôpitaux militaires.

Q - Certains doutent que les armées soient réellement efficaces pour lutter contre le terrorisme sur le territoire national...

R - Il y a aujourd'hui davantage de militaires engagés sur le territoire national qu'en opérations extérieures (Opex). C'est un fait important par la présence de ces 10.000 hommes en France. La menace à laquelle nous sommes confrontés a deux caractéristiques nouvelles. Premièrement, elle s'est militarisée. Deuxièmement, il s'avère que cette menace militarisée est la même à l'intérieur et à l'extérieur de nos frontières. Pour remplir leurs missions sur ces deux fronts, les armées ont des atouts spécifiques et qui leur sont consubstantiels - leur aptitude au combat, à l'observation, à la dissuasion et à la surprise.

Nous l'avons constaté lors de l'incident qui s'est produit au début de l'année devant la mosquée de Valence. Les trois soldats du 93e régiment d'artillerie de montagne de Varces (Isère) qui ont été agressés ont tiré. Les règles sont claires. Lorsqu'elles interviennent sur le territoire national, les forces armées sont sous le pilotage du ministre de l'intérieur. Le rôle du ministre de la défense est de veiller à ce que ces forces soient prêtes pour assurer leurs missions. S'il a pu y avoir, au départ, quelques incompréhensions, la situation est actuellement d'une grande clarté. Mes relations avec Bernard Cazeneuve sont confiantes et très professionnelles.

Q - Les conditions de vie des militaires de l'opération «Sentinelle» sont-elles désormais satisfaisantes ?

R - Quatre-vingt-dix pour cent des 6.500 militaires déployés à Paris sont logés correctement. Il est vrai qu'au début on manquait de lieux de casernement. Des indemnités spécifiques ont été créées, correspondant à peu près à celles dont bénéficient les militaires en Opex. Il s'est aussi avéré nécessaire de clarifier les missions. Auparavant, les forces armées avaient deux «postures» de sécurité intérieure: l'une de sécurité aérienne, l'autre de sécurité maritime. Quatre «postures» vont être ajoutées: elles concernent les forces terrestres, le cyber - cette dimension a été très renforcée -, la santé et les essences, ce dernier dispositif permettant à nos armées d'être approvisionnées en carburant en toutes circonstances.

Q - Depuis janvier 2015, 10.000 militaires ont été déployés en France. Est-ce suffisant ?

R - Dans l'état actuel des choses, oui. La difficulté réside dans le fait que «Sentinelle» remplit ses missions avec les effectifs tels qu'ils étaient avant l'actualisation de la Loi de programmation militaire (LPM) intervenue en juillet 2015. Le président de la République a décidé que la force opérationnelle terrestre (les militaires pouvant effectivement être déployés sur le terrain, NDLR) passerait de 66.000 à 77.000 hommes. En 2015, 5.600 militaires supplémentaires ont été recrutés et autant le seront en 2016. Mais il faut les former. Avant qu'ils n'arrivent concrètement sur le terrain, les effectifs sont un peu sous tension. Nous gagnerons en souplesse à partir de l'été. Par ailleurs, les réserves passeront de 28.000 actuellement à 40.000 en 2018. L'objectif est d'avoir 1.000 réservistes présents en permanence sur «Sentinelle».

Q - Combien coûte «Sentinelle» ?

R - Hors effectifs supplémentaires, le surcoût de «Sentinelle» a été, l'an dernier, de 171 millions d'euros, primes comprises.

Q - Le budget de la Défense sera-t-il suffisant pour assurer toutes ces missions ?

R - Les budgets prévus par la LPM sont suffisants, compte tenu de ce que nous avons obtenu jusqu'en 2018. Si les menaces et les périls augmentaient, la question se reposerait. Je souhaite attirer l'attention sur le fait que certaines opérations ont une fin. En Centrafrique, «Sangaris» a compté jusqu'à 2.500 hommes. Ce chiffre va décroître progressivement pour atteindre 200 ou 300 hommes parce que notre mission est achevée.

«Daech recule. Nous avons obtenu des avancées significatives, comme à Ramadi, en Irak, et plus récemment à Hassaké et à Chaddada, deux villes syriennes qui ont été reprises à Daech grâce aux combattants kurdes»

Q - Ce n'est pas le cas au Levant, où l'horizon de la fin de la crise apparaît lointain...

R - Le Levant, c'est d'abord une capacité de frappes. Depuis que le porte-avions Charles-de-Gaulle a quitté le Golfe, début mars, nous avons renforcé la présence de l'armée de l'air sur les deux bases de Jordanie et des Émirats, précisément pour garantir notre capacité de frappes. Celles-ci ont été au nombre de 550 depuis le mois de novembre - dont des missiles Scalp -, et elles se poursuivent. Daech recule. Nous avons obtenu des avancées significatives, comme à Ramadi, en Irak, et plus récemment à Hassaké et à Chaddada, deux villes syriennes qui ont été reprises à Daech grâce aux combattants kurdes. Lors d'une réunion de la coalition qui s'est tenue à Paris, le 20 janvier, coprésidée par mon homologue américain Ashton Carter, nous avons décidé d'accélérer les opérations.

Je pense que nous pouvons atteindre les objectifs que nous sommes fixés: les reprises de Raqqa et de Mossoul. Les préparatifs avancent, notamment à Mossoul, qu'il faudra reprendre quartier par quartier. L'évolution sur le terrain est donc plutôt positive même si des difficultés demeurent. Des problèmes concernent notamment une portion de la frontière turco-syrienne, où Daech fait face aux Turcs. Ceux-ci ne veulent pas que cette zone de jonction avec leur territoire soit reprise par les Kurdes. Les Russes, quant à eux, ont quasiment cessé de frapper les «insurgés» modérés. Ils frappent un peu Daech. C'est dans leur intérêt car l'État islamique compte de nombreux russophones.

(...)

Q - Au Sahel, les djihadistes ont changé de méthode et continuent à frapper. Que faire?

R - Les groupes armés terroristes sont dans un nouveau type de fonctionnement qui résulte de l'ampleur des opérations que nous avons menées, quelque 150 l'an dernier. Comme nous avons pu le constater en Côte d'Ivoire dimanche, nous n'avons plus affaire à des groupes structurés et équipés de pick-up, mais à du «terrorisme à l'ancienne»: quelques individus cherchent à faire le maximum de victimes. Nous allons aider les pays du G5 Sahel (Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger, Tchad) à lutter contre ces nouvelles formes de terrorisme à laquelle ils ne sont pas habitués. (...)./.


* Lutte contre le terrorisme - Libye - Daech

(...)

Q - Que pouvons-nous faire en Libye, où la mise en place d'un gouvernement d'union nationale se fait attendre ?

R - Il y a aujourd'hui en Libye entre 4.000 et 5.000 combattants de Daech, dont beaucoup de Maghrébins et d'Égyptiens. Il n'y a quasiment pas d'Européens, mais cela pourrait venir. À l'ouest, Daech est présent à Sabratha et à Syrte, la zone la plus importante. Vers le sud, son influence s'étend sur tout un pan du territoire, jusqu'à Koufra. À l'est, Daech opère à Derna et à Benghazi, où des combats importants se déroulent actuellement. Il faut impérativement que le gouvernement de Fayez el-Sarraj soit reconnu dans les plus brefs délais. Seule la composition d'un gouvernement d'union nationale, reconnu internationalement, permettra d'engager le processus permettant d'enrayer la progression de Daech.

Q - Quel processus?

R - Le plus urgent, c'est que l'opération «Sophia» de l'Union européenne puisse étendre sa zone d'activité. Son siège est à Rome, depuis l'été 2015. Elle regroupe six ou sept bateaux. Son objectif est de stopper les passeurs. Il faut qu'elle puisse se déployer dans les eaux territoriales libyennes, voire sur le littoral, comme le prévoit son mandat, pour faire cesser les trafics et empêcher des milliers de migrants de se lancer en Méditerranée à partir des zones côtières tenues par Daech. Il existe un risque majeur que Daech organise le passage des migrants vers Lampedusa. Le dispositif est prêt mais «Sophia» ne peut aller dans les eaux territoriales libyennes sans une demande du gouvernement ou un accord international.

Deuxièmement, il existe un dispositif international, appelé Liam (Libyian International Assistance Missions), lui aussi basé à Rome, qui travaille sur les moyens d'aider le gouvernement national libyen, une fois que celui-ci aura été mis en place. Il prépare des plans de soutien et de sécurisation de cette autorité politique. Mais il ne s'agit pas de plans d'intervention. L'objectif est de cristalliser les groupes libyens, dont certains combattent déjà Daech. Le général Khalifa Haftar, dans la partie est du pays, est parmi nos interlocuteurs, mais il n'est pas le seul. Il faut aussi faire en sorte que les tribus de l'Ouest appuient Fayez el-Sarraj et que son gouvernement puisse aller siéger à Tripoli. Ce scénario est en préparation au sein du Liam.

Troisièmement, il y a le contre-terrorisme. On ne peut agir que si le gouvernement nous appelle. Là encore, il ne s'agit pas d'aller au sol. Ces trois dimensions s'imbriquent mais il faut commencer par l'acte principal: la décision politique. Nous n'en sommes pas loin. L'envoyé spécial de l'ONU, Martin Kobler, a fait des propositions. Une majorité des députés y sont favorables mais pour le moment ils n'arrivent pas à se réunir. La solution serait peut-être de considérer que la majorité parlementaire est acquise. Il y a des récalcitrants dans les deux camps mais chacun se rend compte qu'il n'y aura pas entre eux de victoire militaire et que le seul gagnant risque d'être Daech.

Q - La France est-elle présente militairement en Libye ?

R - La France agit à travers les trois aspects que j'ai cités : «Sophia», Liam et le contre-terrorisme. Nous faisons des vols de reconnaissance. Je ne peux pas en dire plus. (...)


* Algérie - Accords d'Évian

(...)

Q - Pour la première fois, un président de la République participera aux célébrations des accords d'Évian du 19 mars 1962 au terme desquels devait intervenir un cessez-le-feu. Pourquoi François Hollande a pris cette décision alors que François Mitterrand y était lui-même opposé? La polémique enfle parmi les anciens d'Algérie.

R - Le temps passe et nous avons un devoir de transmission à l'égard des plus jeunes générations. Le principal risque aujourd'hui est celui de l'oubli. Les accords d'Évian devaient mettre fin à un terrible conflit qui avait touché l'ensemble des sociétés algérienne et française. Ils ont marqué un tournant, mais n'ont pas empêché que de trop nombreuses atrocités soient commises après le 19 mars 1962.

Alors que la guerre d'Algérie est depuis longtemps entrée dans les livres d'histoire, d'une manière qui n'est plus contestée, nous devons travailler à l'apaisement des mémoires. Toutes ont leur place dans cette cérémonie. (...).


source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 16 mars 2016

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