Interview de Mme Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche à RFI le 23 mars 2016, sur la défense des valeurs de la République et la montée du terrorisme et de la radicalisation. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche à RFI le 23 mars 2016, sur la défense des valeurs de la République et la montée du terrorisme et de la radicalisation.

Personnalité, fonction : VALLAUD-BELKACEM Najat, RIVIERE Frédéric.

FRANCE. Ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche;

ti :


INTERVENANT
7 h 50 à Paris ! Votre invitée Frédéric RIVIERE, vous recevez ce matin la ministre française de l'Education nationale Najat VALLAUD-BELKACEM.

FRÉDÉRIC RIVIERE
Bonjour Najat VALLAUD-BELKACEM.

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Bonjour.

FRÉDÉRIC RIVIERE
Pour François HOLLANDE c'est l'Europe qui a été visée à travers les attentats de Bruxelles, est-ce que c'est aussi comme ça que vous voyez les choses ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Oui. J'ai été je pense comme tout le monde sous le choc hier de ces attentats, pas simplement parce qu'ils ont fait renaître des souvenirs très douloureux pour les Français que nous sommes mais aussi parce que ce qu'ils nous disent c'est que ça va se produire et ça va se reproduire sans aucune et qu'en effet c'est bien l'Europe qui est visée, c'est-à-dire un mode de vie européen, des valeurs, des libertés fondamentales que ces terroristes exècrent de tout leur être et donc je comprends tout à fait lorsque le président de la République exprime que, puisque c'est l'Europe qui est visée, l'Europe doit se donner les outils de sa sécurité et donc au niveau européen nous avons un certain nombre de mesures à adopter pour renforcer notre protection.

FREDERIC RIVIERE
Le ministre de l'Intérieur a annoncé hier un renforcement d'un certain nombre de mesures. Le Premier ministre disait lundi qu'il y a des « Molenbeek » en France, le secrétaire général de Synergie officiers Patrice RIBEIRO allait plus loin encore dans Le Figaro, selon lui il y a partout des « Molenbeek » en France, il citait notamment Roubaix dans le Nord, Le Mirail à Toulouse, Trappes en région parisienne, comment a-t-on pu laisser faire ça ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
En tout cas c'est une question que la société toute entière doit se poser ! Moi, en ma qualité de ministre de l'Education nationale, je me la pose tout particulièrement à l'école : comment en effet est-ce que nous avons pu voir passer dans nos établissements scolaires des jeunes gens à qui nous avons appris les valeurs de la France, que nous sommes censés en tout cas avoir appris les valeurs de la France, de la République, la liberté, la démocratie et qui peuvent s'engager dans des projets aussi terribles, aussi mortifères que ceux-là ? Donc, à cette question, la meilleure des réponses c'est précisément d'organiser un cadre pour l'avenir qui puisse prévenir le maximum possible la tentation de la radicalisation. Or la meilleure façon de préparer ce cadre c'est de faire en sorte déjà que chaque enfant en France puisse se sentir partie prenante de ce pays, avoir un rôle à y jouer, une place à y trouver et donc faire en sorte que finalement aucun sentiment d'être exclu ne vienne alimenter la haine des autres, or on voit bien que c'est souvent des choses qui ont joué, même si après comme le dit le Premier ministre lui-même - et il a raison - il ne faut pas forcément chercher à excuser les comportements avec ce type d'explication, mais je crois vraiment que nous avons une responsabilité désormais dans l'Education nationale comme dans les autres services publics et dans la société plus générale c'est de veiller à ce que nous n'organisions pas les ferments sur lesquels les gens peuvent se sentir exclus et donc nourrir de la haine à l'égard de leur pays.

FREDERIC RIVIERE
Pour mieux lutter contre ce que Manuel VALLS avait appelé « l'apartheid social » notamment ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Par exemple. Moi je le répète souvent, des enfants auxquels par exemple on passe notre temps à l'école à parler des valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité mais qui en même temps au quotidien n'en font pas l'expérience dans leur vie personnelle parce qu'ils sont dans des établissements ségrégés, dans des territoires ghettoïser, qu'ils ont l'impression de n'avoir aucune perspective de réussite, eh bien c'est des enfants qui non seulement ne vont pas adhérer spontanément aux valeurs de la République en question mais qui en plus même vont nourrir une défiance à l'égard des institutions et de ceux qui portent cette parole qui est terrible parce que c'est sur la défiance qu'ensuite naissent tous les rejets et les haines. Donc, je crois que c'est très important pour les responsables politiques de prendre à bras le corps le sujet de la mixité sociale, de la lutte contre la ségrégation, contre la ghettoïsation.

FREDERIC RIVIERE
Le gouvernement donc renforce les mesures de sécurité, le ministre de l'Intérieur l'a annoncé hier, de votre côté en effet l'Education nationale a un rôle à jouer très important dans l'éveil des consciences, dans la mise en garde, est-ce que vous allez prendre des mesures concrètes et rapides pour renforcer les dispositifs ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Nous, nous avons d'ores et déjà beaucoup travaillé sur cette question de la prévention de la radicalisation et puis la détection de la radicalisation dans nos établissements scolaires, pourquoi ? Parce que l'école c'est quand même un laboratoire d'une certaine façon où on voit passer toute une classe d'âges et donc c'est aussi le meilleur lieu pour repérer quand un enfant, un jeune, un adolescent est en train de tomber dans une certaine dérive. Donc pour ce faire, d'abord la prévention il n'y a rien de mieux, le fait que désormais à l'école vous ayez des cours d'enseignement moral et civique, des cours d'éducation média et à l'information où on va justement apprendre aux élèves à se méfier de ce qu'ils lisent sur Internet, à confronter des opinions diverses sans tomber dans la violence, etc., c'est très important parce que c'est la meilleure façon de prévenir cette tentation-là ; La deuxième chose, c'est l'identification des cas problématiques et nous avons adressé à nos chefs d'établissement en particulier un certain nombre d'outils, de guides pour savoir identifier ce qui relève de la radicalisation et ce qui peut relever du simple mal-être adolescent – c'est pas simple parfois à repérer – et, à partir du moment où ce type de comportement est repéré chez un élève, eh bien il y a tout un protocole d'actions qui se met en place avec un référent radicalisation qui a été installé dans chaque académie et qui devient l'interlocuteur du chef d'établissement pour qu'il puisse lui dire : « j'ai un problème avec tel ou tel élève », avec une cellule qui au niveau préfectoral se met en place pour suivre la situation de cet élève, pour voir quelle est la situation de sa famille - enfin allez vérifier qu'il n'y ait pas d'effets graves derrière - et en tout état de cause un suivi de sa scolarité qui est adaptée pour justement l'accompagner de beaucoup plus près pour éviter qu'il ne tombe dans la radicalisation. C'est l'occasion d'ailleurs pour nous de constater que cette radicalisation quand même la plupart du temps c'est sur Internet qu'elle se fait, j'insiste vraiment sur ce point, parce que finalement ça nous ramène à ce que je disais sur l'éducation média et à l'information.

FRÉDÉRIC RIVIERE
Absolument ! Et sur Internet se développent régulièrement des théories du complot, on l'a vu encore hier avec l'arrestation de Salah ABDESLAM, on a vu lors des images qu'un morceau de papier tombe de son pantalon, immédiatement tout un tas de théories se sont développées autour de ce petit détail, sur ce point-là il faut aller plus loin, plus fort, pour lutter contre ce qu'on pourrait appeler la « jihadosphère » (phon) ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Oui, c'est un point absolument essentiel, moi je considère que c'est l'un des défis majeurs auxquels malheureusement l'école doit se confronter aujourd'hui.

FREDERIC RIVIERE
Et là les médias ont un rôle à jouer aussi d'ailleurs ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Et les médias ont un rôle à jouer. Pourquoi est-ce que c'est un des défis majeurs ? Parce qu'en fait on a changé d'époque, soyons clairs, je veux dire on n'est plus dans cette époque où le seul et unique vecteur d'information, de connaissance, de savoir était l'enseignant et les parents, non aujourd'hui les vecteurs sont absolument multiples, donc les enfants, les élèves trouvent des informations qu'ils croient être des informations qui sont en réalité de la désinformation massive sur Internet et leur retirer ça de l'esprit vraiment c'est une tâche monstrueuse qui est très, très difficile à faire au quotidien pour nos enseignants - c'est pour ça qu'il fallait outiller nos enseignants – et en même les outiller en leur expliquant aussi ce que nous avons fait récemment dans une journée que j'organisais sur le sujet que quand les élèves sont persuadés qu'il y a eu un complot ou une conspiration sur tel ou tel sujet ça ne sert à rien de venir contre-argumenter pied à pied sur les éléments de ce « complot », par exemple le rétroviseur dans les attaques de Charlie hebdo ou ce que vous venez de dire du papier de Salah ABDESLAM. Ce qu'il faut faire avec ces élèves c'est leur démontrer comment est-ce qu'une théorie du complot nait pour qu'ils comprennent les mécanismes, qu'ils apprennent à les décrypter et qu'ils apprennent à se méfier systématiquement la fois suivante où ils sont confrontés à de telles histoires sur Internet et ça, pour le coup, ça passe beaucoup par l'enseignement moral et civique.

FREDERIC RIVIERE
Le président de la République reçoit ce matin le Premier ministre, le président de l'Assemblée nationale et celui du Sénat pour ce qui, selon toute vraisemblance, devrait être le dernier acte de la déchéance de nationalité puisqu'il n'est pas possible manifestement de mettre les deux chambres du Parlement d'accord, François HOLLANDE devrait enterrer cette disposition. Ça vous inspire quoi, du regret ou du soulagement ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Ecoutez d'abord les choses ne sont pas figées à ma connaissance à cette heure-ci, il y a un travail qui est fait entre le Sénat et l'Assemblée nationale pour rapprocher les points de vue, et je crois vraiment que plus encore après les attentats bruxellois d'hier nous devons avoir à l'esprit cette unité nationale et cette capacité que nous avons tous à faire du lien, à faire en sorte que nous prenions ensemble nos responsabilités sans tomber dans les clivages politiciens auxquels nous nous sommes trop habitués ces dernières décennies, les Français nous regardent, nous attendent sur ces sujets – celui-là comme sur d'autres- donc essayons le maximum possible de trouver un compromis entre les deux assemblées.

FREDERIC RIVIERE
Merci Najat VALLAUD-BELKACEM…

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Merci à vous.

FRÉDÉRIC RIVIERE
Bonne journée.

INTERVENANT
Najat VALLAUD-BELKACEM, la ministre française de l'Education nationale.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 24 mars 2016

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