Déclaration de Mme George Pau-Langevin, ministre des outre-mer, sur l’investissement dans la jeunesse, l’équipement du territoire en infrastructures structurantes et les mesures en faveur de la reconnaissance et du respect des populations amérindiennes de Guyane, à Cayenne le 31 mars 2016. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de Mme George Pau-Langevin, ministre des outre-mer, sur l’investissement dans la jeunesse, l’équipement du territoire en infrastructures structurantes et les mesures en faveur de la reconnaissance et du respect des populations amérindiennes de Guyane, à Cayenne le 31 mars 2016.

Personnalité, fonction : PAU-LANGEVIN George.

FRANCE. Ministre des outre-mer

Circonstances : Rencontre avec les représentants du Conseil Consultatif des Populations Amérindiennes et Bushinenge, à Cayenne (Guyane) le 31 mars 2016

ti : Madame et Messieurs les parlementaires,
M. le président de la collectivité territoriale,
Madame et Messieurs les Maires,
M. le président du conseil consultatif des populations amérindiennes et bushininguées,
Mmes et MM les membres du Conseil,
Mmes et MM les représentants des associations,
Mme la déléguée régionale du Défenseur des Droits,
Mesdames et Messieurs


Il était important pour moi d'être parmi vous aujourd'hui, comme je l'avais promis, pour prendre le temps de vous écouter, de discuter avec vous et de vous restituer le travail qui a été réalisé depuis notre dernière rencontre et vous annoncer les mesures que nous avons d'ores et déjà décidé de mettre en place.

La raison qui nous réunit ici est sans doute la plus grave qu'un ministre puisse rencontrer : celle du suicide de jeunes gens qui n'ont pas encore atteint l'âge adulte, et dont le désarroi et le désespoir sont tels qu'ils préfèrent en finir avec notre monde plutôt que d'en souffrir plus longtemps le quotidien.

Cette douleur d'exister, qui les pousse à commettre sur eux-mêmes le seul acte irréparable dans une vie humaine, nous confronte à notre propre dénuement et à notre propre responsabilité d'hommes et de femmes.

Ces adolescents, pour certains encore des enfants, nous appellent par delà leur mort. Ils s'adressent à nous dans ce que nous avons de plus intime et de plus décisif : notre souci de l'autre, notre souci pour celui qui souffre et que personne ne semble ni pouvoir entendre dans son manque à être, ni pouvoir aider dans son insoutenable détresse.

Nous parents, nous responsables politiques, associatifs ou institutionnels, nous adultes, nous gardiens du monde en somme, avons pour mission d'introduire ces enfants dans notre monde, de les y accueillir avec bienveillance et de leur permettre à leur tour de trouver une place dans notre société et, au-delà, au sein de notre communauté humaine. Reconnaissons sans fard la vérité à laquelle nous sommes confrontés : nous n'avons pas été à la hauteur, collectivement, de cette responsabilité.

Le suicide d'un être humain, plus encore celui d'un enfant est toujours une catastrophe pour le monde humain. Dans certains villages de l'Oyapock ou du Maroni, cette catastrophe se produit dix fois à vingt fois plus souvent que dans le reste de la Guyane ou que dans l'Hexagone. Les trois peuples qui vivent sur le haut des grands fleuves, au Sud de la Guyane, sont particulièrement frappés par ces tragédies : les Wayampis du Haut Oyapock, les Wayanas du Haut Maroni et les Tékos présents sur les rives des deux fleuves. Les Kali'na, les Palikur et les Arawack sont également concernés. Je n'aurai garde d'oublier les cas de suicides également observés dans la population bushininguée et mon propos s'étend à toutes celles et tous ceux de nos compatriotes de l'intérieur ou du littoral qui sont représentés dans cette instance que constitue le CCPAB.

L'État démocratique et républicain, force est de le reconnaître, a longtemps regardé de loin ce terrible phénomène, avec un manque de préoccupation et une légèreté qui ont confiné à la faute morale. Et, lorsque les autorités régaliennes ont enfin commencé à prendre la mesure du drame qui se déroulait sur le territoire de notre République, leurs actions ont été de si peu d'effet que le phénomène a perduré, quand il ne s'est par encore accentué, dans une alternance d'accalmies et de résurgences.

Face à ce désaveu, le Premier ministre, par décret en date du 30 mai 2015, a nommé deux parlementaires, Aline Archimbaud et Marie-Anne Chapdelaine, afin de réaliser, en étroite collaboration avec mon ministère, une étude extrêmement approfondie de la situation à laquelle nous devons faire face.

Ce rapport, remis au mois de novembre dernier, est remarquable de travail, d'exigence, d'intelligence et de souci de l'humain. Je tiens à le redire devant vous : c'est un rapport qui compte et dont la qualité sera d'un appui décisif pour l'avenir.

Les membres de la mission ont rencontré et se sont entretenus longuement avec les personnes concernées, les personnels médicaux et administratifs, les habitants, les parents, les adolescents, à Maripasoula, à Antecume Pata, à Talhuen-Twenké, à Kayodé, à Elahé, à Saint Georges de l'Oyapock, à Trois Palétuviers, à Camopi, à Awala-Yalimapo et bien sûr à Saint-Laurent du Maroni et à Cayenne. Vous le savez d'ailleurs d'ores et déjà, puisque vous avez accueilli la mission à l'occasion de l'une de vos séances solennelles en septembre dernier.

Les causes du suicide de ces adolescents sont nombreuses et diverses : isolement géographique, désœuvrement et absence de perspectives, raisons économiques et sociales, causes sanitaires, identitaires et culturelles, violences intrafamiliales, alcoolisme, grossesses précoces. A ces troubles s'ajoutent des conditions très dégradées d'accès aux droits fondamentaux et aux services publics les plus élémentaires qui font cruellement défaut sur le haut des fleuves. Sur la terre de Guyane qui porte les exploits européens de la conquête spatiale, où sont tirées les fusées Ariane ou Soyouz, il n'existe pas, pour les populations de la forêt et des fleuves d'accès permanent à l'eau potable, à l'électricité, au téléphone ou à internet.

Comment dès lors mettre en place une mesure élémentaire, comme celle de rappeler régulièrement toutes les personnes ayant fait une tentative de suicide, quand l'absence de ligne téléphonique ne permet même pas d'appeler tout simplement ? Comment faire en sorte, comme dans l'Hexagone, que soit dépêchée sur place une cellule d'urgence médico-psychologique, quand il n'existe aucun moyen de transport pratique et immédiat pour permettre à une équipe professionnelle de se mettre à pied d'œuvre ?

Ces remarques nous renvoient à la question de l'accès de tous les citoyens à l'ensemble des services publics et à l'obligation qui nous est faite, tant sur un plan politique que sur un plan purement éthique, de ne pas laisser des disparités inacceptables se développer entre les membres du corps social à raison de leur lieu de résidence. Le thème de l'égalité réelle trouve ici une singulière et très forte résonance et je considère qu'il est de ma responsabilité, en tant que ministre des outre-mer, d'avoir sur ce sujet le langage de vérité que la situation impose.

J'ai relevé à cet égard plusieurs pistes de travail qui me paraissent extrêmement pertinentes dans le rapport qui a été remis au Défenseur des Droits par Yvette MATTHIEU. Et je vous remercie, Madame la déléguée régionale, pour la présentation que vous en avez faite. Les objectifs qui, aux termes de ce rapport, pourraient être assignés aux équipes du Défenseur des droits sont de trois ordres :

- asseoir sa présence sur le territoire guyanais par une meilleure couverture territoriale
- animer un réseau de référents qu'il convient de faire désigner par les administrations et conventionner sur ces bases ;
- programmer une diffusion plus large et soutenue de l'information et de la promotion du Défenseur des droits.

J'encouragerai donc le renforcement du nombre de délégués et d'animateurs, afin notamment de tenir compte de l'expansion de l'ouest guyanais. Je soutiendrai le conventionnement avec les mairies, pour une meilleure interaction entre les maisons des quartiers, les permanences du centre départemental d'accès au droit et les délégués du Défenseur des Droits. De même, l'Etat s'associera aux efforts pour susciter des actions de formation aux droits fondamentaux sur l'ensemble du territoire, et en particulier en direction des plus jeunes.

De nombreuses autres pistes ont été développées dans le rapport de la mission de Mmes CHAPDELAINE et ARCHIMBAUD. Toutes ne sont pas immédiatement susceptibles d'êtres mises en œuvre, mais j'avais annoncé, dès la parution de ce rapport, que je prendrai le temps d'examiner celles qui me paraissent les plus urgentes et que je viendrai ici, en Guyane, devant vous, pour en discuter. L'annonce de ces premières mesures ne constitue pas, de toute évidence, un aboutissement et c'est au contraire un point de départ pour que l'essentiel des recommandations du rapport trouvent une application pratique.

La situation des jeunes qui souffrent d'un déracinement profond lorsqu'ils quittent leur famille pour poursuivre un cycle d'études secondaire est à mes yeux une priorité. Il s'agit pour moi de lutter contre le décrochage scolaire et le sentiment d'abandon pour ces adolescents. Aussi, afin de permettre à ces élèves de pouvoir étudier dans les meilleures conditions scolaires, mais également environnementales, une solution d'hébergement sera mise à la disposition de cinquante lycéens du fleuve scolarisés à Cayenne. Les enfants seront désormais hébergés par le lycée Melkior-Garré de Cayenne les week-end et à la Maison familiale et rurale de Régina durant les vacances scolaires. Les jeunes seront par ailleurs intégralement pris en charge par le personnel des CEMEA, tant en termes d'hébergement, de restauration que d'accompagnement éducatif. Ce projet pilote, s'il s'avère concluant, sera étendu à d'autres établissements, afin d'accueillir un plus grand nombre d'élèves.

Le rapport pointe par ailleurs les difficultés rencontrées en matière de formation directe pour l'emploi et d'insertion professionnelle. Sur les 600 jeunes formés chaque année au sein du RSMA de Guyane, nous comptions plus d'une vingtaine de jeunes issus des communes du fleuve. Avec un taux d'intégration excellent, proche des 75%, ce sont quinze jeunes par an qui sont embauchés à l'issue de leur formation, majoritairement par des entreprises du littoral. Ceux qui ne trouvent pas à s'employer directement à l'issue de leur formation, retournent sans emploi dans leur village, avec un fort sentiment d'échec aux conséquences dépressives importantes. Beaucoup de jeunes qui ont eux travaillé dans des entreprises du littoral, mais qui n'ont pas pu ou voulu continuer dans ce nouveau mode de vie, rentrent également dans leur communauté d'origine. Malheureusement, les savoir faire acquis par ces jeunes gens durant leur formation sont aujourd'hui souvent trop généralistes et ne correspondent pas bien à ce qui pourrait leur être utile dans l'environnement qui est celui des communes de l'intérieur. Il me parait capital d'offrir à ces jeunes des perspectives au sein de leur village mais également de permettre à leur communauté de bénéficier de la formation qu'ils ont pu acquérir au sein de leur parcours. Grâce à leur formation, l'amélioration du cadre de vie ainsi que la création d'une activité économique au sein des villages sera encouragée et facilitée.

C'est pourquoi j'ai décidé de demander au commandement du RSMA, en étroite collaboration avec les communautés et avec le Parc Amazonien de Guyane, de mettre sur pied une nouvelle filière, offerte notamment aux Jeunes de l'intérieur, qui formera notamment à la réparation des moteurs, à la construction des pirogues traditionnelles mais aussi de carbets, à la rénovation des écoles et à toute une série de savoir faire artisanaux directement utiles à la vie des communautés villageoises. Cette formation acquise, les jeunes qui ne voudront pas s'employer directement au sein d'entreprises pourront ainsi être employés par les communes pour des chantiers spécifiques ou créer leur propre entreprise, projet pour lequel ils seront directement accompagnés par le Pôle emploi.

Une autre des priorités que j'ai identifiée dans le rapport de Mmes CHAPDELAINE et ARCHIMBAUD est celle de la santé. Il y a beaucoup à faire et, comme je l'indiquais tout à l'heure, nous sommes au commencement du travail de mise en œuvre de ces différentes recommandations. Mais il m'a semblé qu'il y avait urgence à ce que les conditions sanitaires rencontrées dans les communes de l'intérieur soient améliorées, en lien direct avec les priorités que j'ai fixées pour l'ensemble des outre-mer en ce qui concerne l'accès à l'eau potable.

C'est pourquoi j'ai décidé que des opérations d'urgence seront réalisées à Grand Santi sur le bassin du Maroni et à Trois-Saut dans la haute vallée de l'Oyapock. A Grand Santi, nous réaliserons trois forages profonds situés en direction du village Pascal-Kondé et nous veillerons à raccorder les pompes au nouveau réservoir du bourg. Les pistes routières d'accès aux sites de forages seront également aménagées. L'électricité proviendra du réseau géré par EDF qui passe à proximité et des branchements seront réalisés. A Trois-Saut, le réseau de Roger-Zidock sera renforcé avec la mise à disposition pour chaque famille d'un point d'eau ; il sera étendu jusqu'au village de Miso. Un réservoir de plus grande capacité sera construit et nous renforcerons les performances du forage actuellement existant pour sécuriser la production à partir de deux ressources différentes. L'alimentation électrique des pompes sera réalisée à partir de panneaux photovoltaïques. Pour le Village de Pina, la pompe à motricité humaine sera remplacée par une pompe électrique alimentée par des panneaux photovoltaïques, et l'eau sera distribuée par des bornes-fontaines à chaque famille.

Voilà, Mmes et MM les premières décisions qui ont été prises pour l'application du rapport rendu en décembre dernier et je souligne que la concertation entre l'Etat et les collectivités, notamment la collectivité territoriale, devra se poursuivre pour que les autres recommandations du rapport soient mises en œuvre.

J'en viens cependant au point central qui est celui du rôle du CCPAB dans les institutions guyanaises, dans le contexte de la mise en place de la collectivité unique et des débats sur la préservation et la valorisation du patrimoine naturel de la Guyane, autour du projet de loi biodiversité. Le message essentiel que je suis venu délivrer, Mmes et MM, est un message fort de responsabilité et de cohésion. Responsabilité parce que nous ne viendrons à bout des difficultés auxquelles sont confrontées les populations de la forêt et du fleuve que si elles sont placées en situation d'être les acteurs de leur destin, et si au travers de leurs institutions représentatives, elles nous disent elles mêmes ce qui est important pour leur propre épanouissement. Cohésion parce qu'il doit être clair pour tout le monde qu'il ne s'agit pas d'opposer une catégorie de citoyens à une autre et que tous les guyanais sans exception ont des droits égaux à se dire les enfants du pays.

Permettez moi de développer quelques instants ces deux idées, en rappelant que les élus ont un rôle essentiel.

Le CCPAB apporte dans les institutions locales l'avis des populations de la forêt et du fleuve et dans cette mission, il doit pouvoir disposer de financements suffisants, pour les déplacements à l'intérieur de la Guyane de ses membres et pour la programmation des études qui seront nécessaires. Il doit être également, par les propositions opérationnelles qu'il pourra formuler, un acteur de premier plan dans la lutte contre les fléaux qui conduisent les jeunes aux comportements suicidaires que nous déplorons. La loi organique de 2011 lui assigne un rôle important auprès de l'assemblée territoriale et il est fondamental qu'il soit en état de le remplir. Aussi j'annonce que dès 2016, le CCPAB bénéficiera d'un financement affecté de 50K€ annuel afin de lui permettre de remplir l'ensemble de ses missions. Le préfet en sera l'ordonnateur.

Par ailleurs, vous le savez, le projet de loi sur la biodiversité qui viendra prochainement à l'examen au Sénat prévoit la mise en place d'un dispositif d'accès aux ressources génétiques et de partage juste et équitable des avantages (APA), qui consacre de grandes avancées en matière de reconnaissance des savoirs traditionnels détenus par les communautés d'habitants. Je ne suis pas opposée à ce que le CCPAB, soit l'organe permettant d'exprimer l'avis des populations intéressées sur l'utilisation des savoirs traditionnels pour les amérindiens et les bushiningués, sans que cette approche soit exclusive. Toutefois, l'absence de personnalité morale constitue actuellement un obstacle juridique à ce que le CCPAB puisse être force de proposition au sens de la loi. Il appartiendra aux parlementaires, à la Collectivité Unique de Guyane et l'ensemble des acteurs concernés de faire de propositions permettant d'évoluer sur ce point, y compris, si vous l'estimez nécessaire, en adaptant le cadre juridique .

Cette réflexion devra faire l'objet d'un large consensus dans la société guyanaise car, et c'est à mes yeux très important, il y a en Guyane plusieurs communautés avec des histoires et un contexte de vie parfois différents, mais il n'y a pas de guyanais de première ou de seconde zone. Il y a face à nous des hommes et des femmes qui, dans le respect de nos valeurs fondamentales, ont accès, dans les mêmes conditions et sans la moindre réserve, aux mêmes droits et aux mêmes obligations que l'ensemble des citoyens français.


Tel est le message d'universalité, d'égalité et de fraternité qui est celui de notre République.

Je vous remercie.


Source http://www.outre-mer.gouv.fr, le 6 avril 2016

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