Déclaration de M. Jean-Marc Ayrault, ministre des affaires étrangères et du développement international, sur l'aide au développement, à Paris le 1er juin 2016. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Jean-Marc Ayrault, ministre des affaires étrangères et du développement international, sur l'aide au développement, à Paris le 1er juin 2016.

Personnalité, fonction : AYRAULT Jean-Marc.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères et du développement international

Circonstances : Rencontre avec les «jeunes ambassadeurs» de l'ONG «One», à Paris le 1er juin 2016

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Chers «Jeunes Ambassadeurs», je suis très heureux de retrouver quelques uns d'entre vous,

Madame la Directrice, je vous avais rencontré très peu de temps après ma prise de fonction et, à cette occasion, j'avais aussi reçu certains d'entre vous. Mais aujourd'hui, vous êtes près de 250 «jeunes ambassadeurs», représentant 50 nationalités, et vous êtes très mobilisés. Vous l'êtes à travers le programme de «ONE» que vous portez sur votre coeur et qui est un signe de votre sincérité à vous mobiliser comme des citoyens à part entière. Des jeunes hommes et des jeunes femmes qui ne veulent pas subir le monde tel qu'il est, qui veulent le faire changer et qui n'ont pas peur de se battre pour des causes universelles comme la lutte contre l'extrême pauvreté, la lutte contre les inégalités entre les sexes, mais toutes les formes d'inégalité, avec bien sûr la lutte pour les droits et notamment le droit à la santé, ou encore l'exigence démocratique de transparence dans la vie économique. Ce qui implique évidemment, et j'y reviendrai, une lutte accrue contre toutes les formes de corruption, de fraude fiscale, comme par exemple les Panama Papers l'ont révélés récemment à nouveau.

Vous êtes donc engagés et vous êtes au coeur d'une question essentielle de la diplomatie comme «jeunes ambassadeurs» : c'est la question du développement.

L'actualité internationale nous le montre chaque jour, il ne peut y avoir de séparation entre la politique étrangère et la politique de développement. Le développement en général mais en particulier le développement dans les pays les plus pauvres.

On voit les effets du changement climatique qui est à l'oeuvre et qui touche les plus vulnérables. On voit les drames souvent associés aux migrations. Regardez ce qui s'est passé encore en Méditerranée centrale et en Libye ces derniers jours. On le voit aussi à travers les grandes pandémies, comme le SIDA qui mobilise fortement mais aussi Ébola qui nous a beaucoup mobilisé et qui doit continuer à le faire ou encore Zika qui malheureusement est aussi un nouveau défi. Donc nous avons la responsabilité, tous ensemble, de répondre aux crises. Pour y répondre durablement, il faut aller à la source, il faut aller aux causes et mettre en oeuvre des politiques à échelle mondiale, des politiques de développement.

La communauté internationale doit donc se donner les moyens d'affronter ces défis majeurs, non seulement en période de crise mais également de façon structurelle, dans la durée, pour que ce développement soit durable et universel.

Alors, il y a des choses qui avancent, il y a des institutions internationales, l'ONU en fait partie avec ses différents thèmes d'action et organisations. En 2015, il y a eu des avancées par la voie de la négociation et de la mobilisation des États mais aussi du poids qu'ont les ONG sur ces États. C'est le cas avec la conférence d'Addis Abeba sur le financement du développement en juillet, suivie par l'adoption de l'agenda 2030 du développement durable à New York en septembre et bien entendu par l'accord historique de Paris pour le climat en décembre.

Vous me direz que ce sont des textes, des engagements, des discours, y a-t-il l'action après ? C'est cela la responsabilité. Il faut signer des accords parce que les négociations ne se font pas toutes seules, elles nécessitent beaucoup de travail. C'est à la fois un travail des gouvernements, des diplomates mais aussi de la société civile qui crée, non seulement un rapport de force, une exigence, mais qui veille aussi à ce que les accords signés deviennent réalité. C'est une difficulté d'aujourd'hui.

Si on remonte dans l'Histoire, quand on parle de Verdun et de la guerre de 1914 et de ce que cela a produit ensuite, on se demande pourquoi les États n'ont pas négocié la paix. C'est parce que nous n'étions pas organisés pour cela. Il y a aujourd'hui des choses que l'on peut faire, des drames que l'on peut éviter, des conflits que l'on peut régler, mais, même lorsque l'on signe des accords après la négociation, ce n'est pas fini, cela commence souvent.

C'est déjà une étape extraordinaire. L'accord de Paris et les autres que j'ai mentionnés sont des étapes essentielles.

Aujourd'hui, la question du développement durable est évoquée partout. Récemment j'étais en Chine et nous en avons parlé. Les Chinois savent que leur survie passe par une politique offensive en matière de lutte contre le réchauffement climatique, contre la pollution et contre un certain modèle économique. Des choses progressent et c'est tant mieux mais restons vigilants. Chacun des États a son rôle à jouer.

La France doit montrer l'exemple car il faut qu'elle soit fidèle aux discours qu'elle proclame. Le discours que la France proclame est à portée universelle, il porte des valeurs qui conduisent à notre engagement partout dans les organisations internationales. Aux Nations unies où, depuis aujourd'hui, la France préside le conseil de sécurité, je le présiderai effectivement le 10 juin prochain à New York. Mais la France est aussi présente dans l'Union européenne. Tout cela nous confère une responsabilité particulière.

L'aide au développement : je ne vais pas me vanter, je pense que nous faisons beaucoup mais que nous ne faisons pas assez. Malgré tout j'en parle, c'est mon devoir. Aujourd'hui, la France se situe au cinquième rang mondial des contributeurs à l'aide publique, et ce que nous faisons c'est peu par rapport à notre richesse.

Quelques exemples concrets de cette aide : entre 2013 et 2015, la France a contribué à la scolarisation de 2,6 millions d'enfants, à l'accès à l'eau potable de 3,8 millions de personnes et au développement de 150.000 petites entreprises. C'est concret, ce ne sont pas que des chiffres ou des statistiques.

Nous souhaitons aller plus loin. Le président de la République française, François Hollande s'est engagé à ce que nous atteignions d'ici 2020 un niveau de 4 milliards d'euros de financement public additionnel par an en faveur du développement durable.

Notre politique vise en priorité à aider les pays les plus démunis, les populations qui souffrent de l'extrême pauvreté et des maux qui l'accompagnent.

Donner l'exemple, c'est aussi mobiliser les financements innovants. Je pense notamment à la promotion et à la mise en oeuvre de mécanismes concrets pour aider à la création d'entreprises par exemple ou de développement de certains projets.

C'est là que nous demandons que tout le monde participe. En particulier, et c'est un combat qui ne se fait pas tout seul, nous devons mettre à contribution les entreprises et les secteurs économiques ayant le plus bénéficié de la globalisation de l'économie et canaliser les ressources vers des investissements pour le développement.

À l'échelle nationale, grâce à une taxe sur les transactions financières (TTF), c'est modeste mais c'est un premier pas qui permet de dégager des moyens financiers. Mais nous voudrions aller plus loin et nous continuons à nous battre pour que cette taxe sur les transactions financières soit établie à l'échelle de l'Europe pour les pays qui veulent bien s'engager. Ce n'est pas facile, je peux vous le dire, il y a de la résistance. C'est à vous de nous aider par votre engagement, c'est à la société civile de continuer à exiger que cela se fasse pour que les politiques entendent le message et qu'ils secouent les conservatismes et les habitudes.

Enfin, la France est mobilisée sur les différents enjeux que vous allez évoquer tout au long du sommet.

Les droits des femmes constituent une priorité, et vous avez raison de dire que la «pauvreté est sexiste» puisque les femmes représentent 70% de la population pauvre dans le monde.

Au-delà, elles sont particulièrement exposées, plus que les hommes encore, aux grandes pandémies et sont les principales victimes des catastrophes naturelles le risque de décès est 14 fois plus élevé pour les femmes que pour les hommes, c'est incroyable mais c'est la réalité.

Enfin, elles sont victimes de violence, sexuelle notamment, notamment les enfants et d'oppression. Je pense en cet instant aux jeunes filles du Nigéria, de Chibok, otages des barbares de Boko Haram. Je sais que certains «jeunes ambassadeurs» viennent de ce pays ; qu'ils sachent que nous sommes à leurs côtés.

Il y avait récemment un sommet au Nigéria sur la lutte contre Boko Haram et la France était représentée par le président de la République en personne. Le Nigéria, c'est le paradoxe. C'est un pays qui voit sa population croître. À la fin de ce siècle, ce pays sera l'un des plus peuplés du monde avec près d'un milliard d'habitants. C'est considérable. Personne n'en parle, personne ne sait ; je vous le dis mais vous, vous le savez certainement parce que vous êtes sensibilisés. Le Nigéria est aussi un pays riche qui pourrait faire plus et mieux pour lutter contre les inégalités, quels que soient les territoires, entre le nord et le sud, mais aussi, pour tout le monde en se dotant d'une politique de santé publique par exemple. C'est un combat qui se mène à l'échelle de la planète, pour la justice contre les inégalités, contre l'oppression, mais qui se mène aussi dans chacun des pays.

Je ne fais pas la leçon, mais je dis simplement que les choses peuvent changer partout et que faire reculer l'oppression, la violence, la misère, c'est possible.

En tout cas, nous essayons de prendre notre part pour faire avancer cette cause, et en particulier les droits des femmes partout. Nous le faisons dans toutes les enceintes internationales l'ONU, l'Union européenne et dans nos relations bilatérales. Nous le redisons chaque fois.

Je voudrais juste vous dire que dans l'accord de Paris sur le climat que j'ai évoqué il y a quelques instants, la question de l'égalité entre les femmes et les hommes est explicitement mentionnée - et c'est une première historique - comme l'un des éléments des inégalités liées au climat.

Il y a la question de la santé mondiale que je viens juste d'aborder. Aujourd'hui, près d'un milliard de personnes n'ont pas accès aux services de santé de base. Cette situation est totalement inacceptable. Nous avons d'ailleurs voulu faire de la couverture universelle de santé l'une des priorités de la France que nous défendons partout.

Le président de la République l'a évoqué au sommet du G7 de la semaine dernière C'était important que je vous le dise aujourd'hui parce que, dans ces sommets, on croit que l'on ne parle pas de ces questions. En tout cas, la France a voulu que ce soit à l'agenda.

Je pense aussi à la lutte contre les maladies transmissibles qui est une autre priorité de notre politique de santé mondiale.

Il y a la résurgence et la mondialisation de ces maladies, la France s'est, dès 2001, engagée dans la lutte contre les épidémies et contre les maladies vectorielles.

Elle est le deuxième contributeur au Fonds mondial contre le sida, la tuberculose et le paludisme et finance pour moitié UNITAID. La France soutient également l'alliance pour la vaccination et l'immunisation (GAVI). Ce combat contre le sida, ce combat contre le paludisme, je crois que nous allons le gagner. Après il y aura d'autres combats que j'ai mentionnés, ce n'est jamais fini. Il y a le combat contre les inégalités et celui pour l'éducation de tous les enfants, et notamment des jeunes filles. Tout cela fait partie d'un tout. Mais si j'évoque la lutte contre le fonds mondial, c'est parce que c'est une priorité. C'est vrai que la tentation est grande quand il y a des discussions internationales, de voir où l'on va faire des économies. Il faut se battre, lorsque le Fonds mondial se réunit, pour que l'on ne baisse pas la contribution des uns et des autres. C'est une bataille politique qu'il faut mener.

Il y a l'autre bataille politique que j'évoquais au début de mon propos, c'est celle pour la transparence ; j'ai évoqué les Panama Papers mais il y a beaucoup d'autres choses. Les lanceurs d'alertes qui font un travail souvent courageux et dangereux même, nous rappellent que la transparence est une exigence croissante et légitime des sociétés dans lesquelles nous vivons, partout dans le monde car c'est la base de la confiance. La corruption est la pire des choses.

Quand un État, même s'il est démocratique, est corrompu au travers de ses élites, de ses représentants, alors la démocratie ne fonctionne pas, elle ne peut pas fonctionner. Tout est faussé.

C'est donc un combat pour la liberté, un combat pour l'égalité, un combat pour la démocratie que nous devons mener. Derrière l'opacité, c'est le détournement illégal des richesses de l'humanité qui se produit, et c'est toujours au détriment des plus pauvres. Cette opacité sert de paravent à l'évasion fiscale, la corruption et aussi aux financements de ce qu'il y a de pire : les trafics humains, le trafic de drogue, le trafic des armes et donc le terrorisme. Tout se tient. Il n'y a pas d'un côté le terrorisme et tout le reste. Quand nous discutons avec des États pour que l'on se mobilise contre le terrorisme, il faut aussi mettre sur la table ces questions. Ce n'est pas toujours simple parce que parfois, on veut les occulter.

Mais, en tout cas, c'est notre devoir, nous ne serions pas alors conformes à nos valeurs universelles si nous n'étions pas capables de mener ce combat. C'est ce que je souhaite en tout cas en tant que représentant de la France à cette tribune. Des progrès ont été réalisés, nous ne partons pas de rien, il y a beaucoup d'échanges d'informations entre les pays, notamment en matière bancaire, fiscale, à travers la décision de l'OCDE, du G20, encore récemment au G7 cette question a été abordée. Mais l'Europe peut faire mieux encore et en tout cas la France a fait des propositions qui seront à l'ordre du jour du prochain G20 présidé par la Chine. Nous verrons ce que les autres disent, mais nous ne cesserons pas de nous mobiliser.

Enfin, vous êtes des hommes et des femmes conscients de tout cela, je ne vous apprends rien, vous savez déjà tout et peut-être plus que moi sur bien des questions. Vous êtes ce qui redonne de la confiance à tous ceux qui doutent de la capacité de changer les choses. Nous voulons donner à la jeunesse plus d'espace, plus de capacité à exercer ses talents, à prendre des initiatives et des responsabilités. Toute la question de l'éducation que j'évoquais s'adresse à tous les jeunes. En Europe, nous avons Erasmus. C'est très bien, mais cela concerne les étudiants. Et quand je rencontre des jeunes qui ont fait ces échanges dans les universités européennes, ils sont tous heureux de l'avoir fait, ils ont appris et ont fait des connaissances. Ils ont découvert d'autres manières de penser même s'il y a des choses en commun qui sont supérieures dans la façon de faire et d'apprendre. Ils ont partagé des ambitions et des idéaux.

Mais ce que je voudrais, et c'est important que ce combat soit mené, c'est qu'Erasmus, cette possibilité d'échanger et d'apprendre, de découvrir, de se sentir mieux soi-même et plus confiant dans l'avenir, que cela touche toute la jeunesse, pas seulement les étudiants mais les travailleurs, les apprentis, les jeunes des collèges et des lycées. Ce combat doit être mené à l'échelle européenne et je pense qu'il est indispensable si nous voulons avancer dans la bonne direction.

Voilà ce que je voulais vous dire, j'ai déjà été un peu trop long, on me dit que vous aviez quelques questions à me poser.

Bravo pour «One» et ceux qui s'engagent, Madame la Directrice, bravo à vous, bonne chance, on a besoin de vous.

Je vous remercie.

(Intervention de la directrice)

J'aimerais juste dire un mot sur le lieu où nous sommes. La France a pris l'initiative d'organiser un rassemblement politique des États, pour relancer un processus de paix au Proche-Orient, pour redonner une perspective positive au projet de deux États : Israël, Palestine, vivant côte-à-côte et en sécurité avec des projets de développements.

Cette conférence a lieu en ces lieux vendredi prochain. C'est une conférence internationale un peu comme vous, mais j'espère que nous serons à la hauteur comme vous l'êtes.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 3 juin 2016

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