Déclaration de M. Patrick Kanner, ministre de la ville, de la jeunesse et des sports, sur les valeurs de la gauche et la lutte contre le racisme, Paris le 24 mai 2016. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Patrick Kanner, ministre de la ville, de la jeunesse et des sports, sur les valeurs de la gauche et la lutte contre le racisme, Paris le 24 mai 2016.

Personnalité, fonction : KANNER Patrick.

FRANCE. Ministre de la ville, de la jeunesse et des sports

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Je crois que nous traversons une période de grande confusion idéologique. A tel point que je ne saurais dire avec assurance à quelles Gauches nous faisons référence en parlant « des Gauches »…

La question est-elle : l'extrême-gauche et la gauche de gouvernement ont-elles les mêmes valeurs ?
Le Parti socialiste et ses alliés communistes et écologistes ont-ils les mêmes valeurs ?
La majorité du groupe socialiste et les « frondeurs » ont-ils les mêmes valeurs ?
Manuel Valls et Emmanuel Macron ont-ils les mêmes valeurs ?

Au-delà de la provocation, j'ai l'impression qu'il faut parfois descendre au niveau des individus pour avoir une chance de trouver une certaine cohérence idéologique – et encore quand je vois les trajectoires de certains… – tant les organisations sont, elles, traversées par des lignes de fractures nombreuses.

Il y a de cela quelques années, quand je me suis engagé au Parti socialiste, les points d'achoppements entre « les Gauches » n'étaient sans doute pas moins saillants qu'aujourd'hui.

La rivalité entre la gauche communiste et la gauche socialiste était d'une grande intensité.
Au sein même de la gauche socialiste, des courants structurés et puissants organisaient la vie du parti, dans une concurrence féroce.

Nationalisation partielle ou totale, loi versus contrat, rôle de l'Etat et des contre-pouvoirs, autogestion, Europe, alliances… tous ces sujets donnaient lieu à de vifs débats, des débats qui n'ont rien à envier à ceux actuels.

Aucun Premier Ministre n'a utilisé le 49-3 comme Michel Rocard à qui on a pu reprocher beaucoup de choses, mais pas son autoritarisme…

Jamais, en revanche, l'idée d'une motion de censure de Gauche n'aurait pu émerger.
Jamais 5% des parlementaires socialistes auraient pu pousser imaginer mettre en difficulté 95% du groupe, et ce faisant l'exécutif. Cela est inédit.
Alors, les antagonismes idéologiques sont-ils plus forts à Gauche aujourd'hui qu'hier ?
Je ne le crois pas.

Y a-t-il eu un glissement sur certains sujets que vous mettez en avant ?
Je n'en suis pas sûr.

Souvent à Gauche, on pointe l'opposition entre les pragmatiques et les idéologues. En fait, je ne vois que très peu d'idéologie et il me semble que c'est bien là le problème.

Les réflexes l'ont emporté sur la réflexion.
Les postures sur les positions.
L'opportunité sur l'exigence.

Aussi, mon hypothèse est la suivante : la situation de confusion actuelle est le résultat d'une certaine paresse intellectuelle, qui n'est pas l'apanage de tel ou tel mais un constat structurel.

Il faut se remettre à penser, il faut se remettre à faire de l'idéologie. Sans cela, nous sommes démunis face aux bouleversements du monde.

L'un des bouleversements les plus considérables que nous ayons à affronter, c'est l'essor et l'expansion de l'islam politique, c'est-à-dire de l'islamisme.

Le monde a basculé le 11 septembre 2001. Nous avons regardé ce basculement stupéfaits depuis la France, pour certains solidaires de nos frères américains, pour d'autres certains que cette violence était la rançon de leur impérialisme.

S'il y avait un doute, l'histoire a tranché : partout dans le monde, et à commencer par le monde musulman, cet islamisme tue, violente, humilie, asservit.

En Europe, l'Angleterre, l'Espagne, la Belgique, la France ont été attaquées de manière spectaculaire. Spectaculaire oui, car cela fait partie de la tactique de nos assaillants que de vouloir frapper les esprits et mettre en scène leurs exactions.

Les tenants de cette idéologie macabre – parce qu'eux sont des idéologues –, comme pour toute guerre, cherchent à recruter. Comme je le dis souvent : ils sont des prédateurs qui cherchent des proies.

Il est de la responsabilité de Jean-Yves Le Drian et de Bernard Cazeneuve, notamment, de lutter contre les prédateurs. Pour ma part, je dois protéger les proies, ou plus exactement éviter que de jeunes gens deviennent des proies.

Car voilà, il se trouve que l'islamisme étant un dévoiement de l'islam, il s'adresse pour ainsi dire de manière privilégiée à des jeunes qui ont grandi dans la culture musulmane, même si leur propre pratique religieuse est parfois distante de l'orthodoxie.

Cela ne veut pas dire que d'autres proies n'existent pas dans d'autres milieux, mais disons que c'est un terrain de prédilection.

Et il se trouve que l'histoire française récente est telle que beaucoup de nos concitoyens de culture musulmane vivent dans les quartiers de la politique de la ville.

Parce que la Gauche n'a pas fait le travail intellectuel qu'elle aurait dû ces dernières années, cette situation la plonge dans un grand désarroi.

Son combat juste pour l'égalité, et donc contre le racisme, contre la relégation des Français venus d'Afrique, l'empêche de voir que parfois, dans certaines circonstances, les victimes d'une oppression peuvent elles-mêmes être les porteurs d'une autre oppression.

Cela oblige à repenser nos luttes pour l'émancipation de manière multidimensionnelle : il faut tout à la fois articuler la lutte contre les injustices économiques, celle contre le racisme, celle contre l'antisémitisme, celle contre l'oppression des femmes, celle contre la stigmatisation des homosexuels, etc. et cela demande un effort intellectuel car cette articulation ne va pas de soi.

Quand l'expérience de terrain, les remontées des préfets et de certaines associations, les enquêtes sociologiques convergent pour dire que des thèses réactionnaires, notamment antisémites, machistes, homophobes, progresse chez certains français de confession musulmane, il ne s'agit pas de regarder le plafond ou d'être dans le déni parce que ces mêmes personnes ont souffert ou souffrent encore du racisme et de la relégation symbolique et territoriale.

On peut penser, comme je le pense, que le sort qui a été réservé aux immigrés du Maghreb, singulièrement d'Algérie, et à leurs descendants est injuste – et en tant que ministre de la ville, je peux dire que c'est peu ou prou ma mission que de réparer cette injustice – et refuser que certains profitent de cette relégation pour propager des théories aberrantes, des idéologies nauséabondes.

Dire cela, ce n'est certainement pas stigmatiser les français de confession musulmane, ce n'est assurément pas faire un amalgame entre les habitants de ces quartiers et les prêcheurs de haine, c'est au contraire vouloir les en protéger.

Je constate qu'ils sont visés par une idéologie qui s'oppose en tout point aux valeurs de la Gauche, alors en tant qu'homme de Gauche, j'estime que mon devoir, et le devoir de ma famille politique, est de faire barrage à cette idéologie.

Et je suis forcément désolé quand je vois que certains des membres de cette belle famille se fourvoient dans une sorte de concurrence des causes.

Comment peut-on sérieusement se dire féministe quand on fait preuve de complaisance à l'égard des tenants d'un islam fondamentaliste ?

Comment peut-on se revendiquer de l'égalité républicaine quand on ne condamne pas systématiquement et inconditionnellement les actes antisémites ?
Le combat pour une Palestine souveraine – que je partage ! – ne justifiera jamais l'agression de Juifs en France.

Par rapport à ces principes de base, il n'y a pas plusieurs gauches : il y a ceux qui sont à Gauche et ceux qui trahissent la Gauche.
Parce que moi, je crois à « LA » Gauche.

Je crois à un mouvement, certes hétéroclite, mais uni dans un combat commun pour l'émancipation des individus contre les déterminismes et les assignations.

Je suis pour ma part très à l'aise dans le Gouvernement et dans la Gauche de François Hollande, de Manuel Valls, de Bernard Cazeneuve ou encore de Jean-Yves Le Drian.

Certains se mettent par leur comportement hors la Gauche.
Une clarification idéologique est sans doute nécessaire ; elle commence par la réaffirmation de ce qu'est notre idéologie.

Je ne vais pas être beaucoup plus long. La salle Colbert ne sera pas pour moi le Mont Beuvray, et je n'ai l'ambition de mettre en marche personne…

Simplement préciser que de mon point de vue, notre idéologie est fondamentalement humaniste.
Nous avons perdu de vue cette perspective, cette philosophie et ce qu'elle entraîne en pratique.
Donc voici une première piste de clarification : renouer avec l'humanisme et en donner notre interprétation moderne.


Source http://www.patrickkanner.fr, le 14 juin 2016

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