Déclaration de Mme Laurence Rossignol, ministre des familles, de l'enfance et des droits des femmes, sur le réseau d'entraide pour les familles monoparentales, Paris le 28 juin 2016. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Déclaration de Mme Laurence Rossignol, ministre des familles, de l'enfance et des droits des femmes, sur le réseau d'entraide pour les familles monoparentales, Paris le 28 juin 2016.

Personnalité, fonction : ROSSIGNOL Laurence.

FRANCE. Ministre des familles, de l'enfance et des droits des femmes

ti :

En septembre dernier, après une première rencontre, nous étions convenu de nous donner un nouveau rendez-vous pour évaluer l'opportunité de déployer un réseau d'entraide aux familles monoparentales à l'échelle nationale après plus de six mois d'expérimentation. C'est tout l'objet de notre rencontre d'aujourd'hui qui marque une nouvelle étape dans la constitution de ce réseau, « Parents solos et compagnie ».

Je suis heureuse que nous soyons si nombreux pour cette journée de restitution. Il est important que nous soyons tous réunis : parents, associations, élus, représentants de l'Etat, des caisses d'allocations familiales, opérateurs privés…. Le nombre et la diversité des acteurs réunis aujourd'hui témoignent de l'importance de ce projet, qui vise à mieux prendre en compte les réalités des familles monoparentales. Notre société doit en effet construire et apporter des réponses nouvelles à des besoins sociaux qui évoluent. Aujourd'hui, une famille sur cinq est monoparentale. Cela concerne à 85 % les femmes.

[La diversité des familles monoparentales – la lutte contre les stéréotypes]

Les réalités de ces familles sont multiples. Les familles monoparentales sont aussi diverses que tout autre famille. Aucune n'est identique, que cela soit en termes de revenus, de pratiques éducatives ou de vécus. L'enjeu de ce réseau d'entraide pour les familles monoparentales repose sur un équilibre subtil : sortir ces familles de l'invisibilité dans laquelle elles se trouvent sans pour autant les catégoriser. Nous sommes en effet héritiers de représentations stéréotypées de la monoparentalité. On ne pointe certes plus du doigt la « fille-mère » ou la « femme divorcée », mais nous devons encore lutter contre un certain nombre de stéréotypes persistants, comme la présomption de difficultés éducatives. Les parents solos doivent plus souvent se battre pour faire reconnaître leurs qualités. On attend beaucoup plus de ces parents qui sont souvent victimes de regards jugeants et déqualifiants. Cela doit changer, car les enfants des familles monoparentales ne sont ni mieux ni moins bien élevés que n'importe quel autre enfant. Un parent solo n'est ni plus, ni moins présent qu'un autre. Il n'y a pas plus de carences d'autorité que chez d'autres familles. En revanche, il existe une différence majeure : ce que d'autres peuvent faire à deux, les parents solos le font seuls. On parle parfois de double journée pour les femmes mais qu'en est-il des mères seules ? Vous êtes, les parents solos, des femmes ou des hommes forts qui arrivez à gérer de front ce que beaucoup d'autres font à deux. Je sais que chacun de vous ici en est conscient.

[Une certaine solitude des parents solos]

Ce que les parents seuls réussissent, ils le payent au prix fort, au détriment de leur vie personnelle. Lorsque vous devez, dans une même journée, déposer votre enfant à l'école, partir travailler, le récupérer, parfois enchaîner avec un deuxième emploi, assurer la logistique (les courses, la cuisine, les machines à laver, les devoirs…), il ne reste pas de temps à soi, pour s'investir pleinement dans sa vie professionnelle (limitant ainsi les évolutions carrière, soyons honnêtes), ou dans sa vie sociale (voir ses amis ou rencontrer quelqu'un…). On s'épuise et se sent seule. Pour les parents solos, c'est un combat de tous les jours pour joindre les deux bouts, pour gérer la vie quotidienne et l'éducation des enfants. L'absence de temps pour souffler, pour prendre soin de soi, pour se faire plaisir peut engendrer un ras-le-bol général, voire une véritable souffrance.

[Les familles monoparentales plus touchées par la précarité]

A cela peut s'ajouter une certaine précarité économique. L'équation est simple mais préoccupante :

- Prenez un seul revenu pour assurer les charges courantes de toute la famille ;
- Diminuez d'autant les ressources en cas d'impayés de pensions alimentaires ;
- Ajoutez à cela des ressources plus faibles liées à la situation des femmes sur le marché du travail (temps partiel, interruptions professionnelles, écarts de rémunération entre les hommes et les femmes, moindre accès aux responsabilités).

Les familles monoparentales sont souvent plus vulnérables que d'autres. En 2013, le taux de pauvreté de ces foyers atteignait 32,5 % (contre 14 % dans l'ensemble de la population).

[Des mesures en faveur des familles monoparentales]

Soucieux d'adapter les politiques publiques aux réalités que connaissent les familles monoparentales, le gouvernement et leur a donc porté une attention particulière. En partenariat avec la branche famille, plusieurs mesures ont été prises pour les soutenir :

- Nous avons renforcé les prestations familiales en revalorisant notamment l'allocation de soutien familial (ASF) de 25 % sur cinq ans.

- Nous avons aussi mis en place la garantie contre les impayés de pensions alimentaires (GIPA), qui permet aux Caisses d'allocations familiales d'améliorer le recouvrement des pensions alimentaires impayées. Aujourd'hui, on estime à 30% le nombre de pensions impayées et cela est intolérable. Le Président de la république s'est exprimé à ce sujet le 8 mars dernier en annonçant la création prochaine d'une agence de recouvrement des pensions alimentaires.

Au-delà du recours aux prestations familiales, qui sont des modes d'actions importants mais « traditionnels » des pouvoirs publics, les chef(fe)s de famille monoparentale ont besoin de temps et lien.

C'est dans cette logique que nous soutenons le développement des crèches à vocation d'insertion professionnelle (VIP) qui permettent l'accueil en crèche d'un enfant de moins de trois ans tout en proposant un accompagnement à son parent solo, pendant plusieurs mois, pour l'aider à retrouver un emploi.

La réponse aux défis que rencontrent les parents solos ne peut pas reposer strictement sur des prestations. Il faut agir au-delà de la précarité économique à laquelle ces parents doivent parfois faire face.

C'est tout l'objet du réseau d'entraide pour les familles monoparentales, « Parents solos et compagnie » : offrir des temps de répit aux parents seuls, changer le regard que la société et les institutions portent encore trop souvent sur ces cheffes de familles.

[Une logique partenariale avec les associations]

Ce réseau « Parents solos et compagnie », je ne l'ai pas pensé seule mais avec les associations et les parents eux-mêmes. C'est l'illustration de l'autre conception des politiques publiques que je défends.

Dès le début, l'initiative a été portée par le gouvernement avec huit associations partenaires : l'Association de la Fondation Etudiante pour la ville (AFEV), Grands Parrains, la Fédération des centres sociaux et socioculturels de France (FCSF), La Fondation pour l'Enfance, France Parrainages, La Ligue de l'Enseignement, Parrains par mille et l'Union Nationale des Associations Familiales (UNAF).

Ces ne sont pas des associations spécialisées dans la monoparentalité mais elles connaissaient bien les réalités des familles monoparentales. Ces familles forment une partie des publics à qui s'adresse leurs actions, qu'il s'agisse de soutien scolaire au domicile des familles, de parrainages de proximité, de soutien à la parentalité, d'aide au départ en vacances, de soutien aux initiatives des familles elles-mêmes et, de façon générale, à toute forme d'entraide.

Je tiens à remercier chacune des associations impliquées dans le projet pour leur dynamisme et leur engagement lors de cette expérimentation. Cette mise en réseau s'est concrétisée sur le terrain avec une réelle émulation associative dont j'ai pu être témoin en mars dernier à Lille.

Dans la formation de ce réseau, je tiens à préciser que l'Etat ne cherche pas à préempter ce que font les associations. L'Etat, dans cette démarche, se pose en véritable partenaire. Il a participé aux comités de pilotage mais ne les a pas présidés, et cela continuera ainsi. L'Etat a investi financièrement dans le réseau pour le faire vivre (230 000€ fin 2015), de façon à donner au monde associatif et aux familles les capacités de porter l'innovation sociale, loin des contraintes administratives et de la logique de dispositif, dans une dynamique de co-construction des politiques publiques.

La diversité des acteurs est une des forces de ce projet. Le décloisonnement des approches associatives et institutionnelles permet le croisement des regards et l'émergence de solidarités nouvelles. Ce réseau innove en faisant ré-émerger et en structurant les solidarités que certains veulent nous faire croire disparues. Ce qu'il encourage, c'est le collectif et l'entraide !

[Réaffirmer le pouvoir d'agir des parents solos]

Ces nouvelles formes de solidarités, c'est en premier lieu les familles elles-mêmes qui les font vivre : en se dépannant mutuellement de façon informelle mais aussi en s'organisant et en se structurant en associations de parents solos. C'est par exemple le cas depuis longtemps à Nantes où a été créée la Fédération syndicale des familles monoparentales présidée par Madame Eliane LARBOULETTE. De nouvelles initiatives voient le jour comme « Les fourmilles argentées » à Fontenay sous bois, fondée par Madame Béatrice HENRY. C'est une des ambitions du réseau de rendre visibles ces initiatives qui sont autant de preuves de la capacité d'agir et de la force des chef(fes) de familles monoparentales.

Dès l'origine du projet, nous avons choisi de partir des besoins des chef(fe)s de familles monoparentales pour concevoir le réseau. Je crois profondément que la concertation et l'implication des bénéficiaires est une condition de réussite de toute politique publique. Comment peut-on imaginer concevoir une action efficace si elle n'est pas pensée avec ceux à qui elle est destinée ? C'est ainsi que je souhaite agir dans chacun des domaines qui sont les miens. La feuille de route pour la protection de l'enfance a par exemple été élaborée avec les différents acteurs de cette politique, et en premier lieu avec les familles et les enfants passés par l'aide sociale à l'enfance.

C'est la même démarche que nous avons souhaité mettre en place pour expérimenter le réseau « Parents Solos et Compagnie » grâce à une recherche-action qu'a conduite Laure SKOUTELSKY et pour laquelle je souhaite la remercier. La recherche-action que Laure vous présentera ce matin a permis de mettre en évidence les besoins spécifiques des familles monoparentales. Et, contrairement à notre intuition initiale, ce que vous demandiez n'étaient pas en premier lieu du temps de répit mais un appui face à la solitude de l'exercice des responsabilités et un profond désir de reconnaissance de vos capacités parentales. Les parents solos, et surtout les mères solos, sont trop souvent victimes d'un regard déqualifiant, notamment de la part des institutions. L'un des objets de ce réseau est de changer cela : de créer un regard positif autour de la monoparentalité en affirmant le pouvoir d'agir des parents solos et en leur en donnant les moyens. Le rôle des associations partenaires sera en ce sens crucial pour proposer une ingénierie de projet, organiser des groupes de paroles et se faire le porte-voix de ces « fantômes de la République » pour reprendre l'expression d'une maman dans un des films que vous visionnerez dans quelques instants.

[Sortir de la logique de dispositif]

Comme toute innovation sociale, cette méthode rencontre des freins. Ces freins sont en premier lieu liés à la nature même des politiques sociales qui reposent sur des logiques de dispositifs. Raisonner par dispositifs empêche la mise en place d'actions souples, portées par des familles pour un temps donné au regard d'une situation particulière. Cela empêche également le décloisonnement des politiques publiques et des acteurs qui les mettent en œuvre. C'est pour éviter que les politiques sociales se sclérosent que je travaille actuellement avec les institutions à décloisonner les dispositifs existants, à créer de nouveaux leviers d'actions et de nouvelles passerelles comme ce réseau d'entraide aux familles monoparentales. Je souhaite mettre à la disposition des familles des outils souples et innovants pour répondre au mieux à leurs besoins et dont elles peuvent directement se saisir. C'est pourquoi, le réseau « Parents Solos et Compagnie » disposera de fonds propres qui permettront de financer directement certaines actions, par exemple lorsqu'elles ne rentrent pas dans des cases préalablement établies.

De cette façon, le réseau sera complémentaire des dispositifs existants qui sont à la disposition des familles comme les REAAP (réseaux d'écoute, d'appui et d'accompagnement des parents). Il est en effet essentiel que ce réseau s'appuie sur toutes les ressources de proximité : celles gérées par les associations ou les parents eux-mêmes mais aussi celles mises en place par l'Etat, les caisses d'allocations familiales (CAF) ou les collectivités. La participation de la Caisse nationale des allocations familiales, de la Caisse centrale de mutualité sociale agricole ou encore de la Direction Générale de la Cohésion Sociale est donc importante. Je les remercie d'ailleurs d'être partenaires de cette innovation. C'est en mettant en commun les forces de chacun au profit des chef(fes) de familles monoparentales que nous serons réellement efficaces !

Le soutien privé est également invité à jouer un rôle au sein de ce réseau. Je tiens à saluer ici l'engagement de Klésia en faveur de l'innovation sociale en aidant financièrement à la pérennisation du projet. Pour que la notion de mise en réseau ne reste pas une lettre morte, nous devons encourager les logiques complémentaires.

[La place des enfants]

Je sais qu'à la fin de cette journée vous serez tout autant convaincue que moi de la nécessité de ce réseau. Aux derniers sceptiques qui s'interrogent sur l'attention qui est portée aux cheffes de familles, qui se demandent où est l'enfant dans tout ça, je répondrais tout simplement qu'aider le parent, c'est aider l'enfant. Vous le savez aussi bien que moi, le soutien à la parentalité constitue une action de prévention universelle car tout parent peut en avoir besoin à un moment donné. Comment peut-on répondre aux besoins de ses enfants lorsqu'on est épuisé, à bout physiquement, émotionnellement et même économiquement ? L'une des ambitions du réseau est aussi d'éviter des situations de ruptures, ces moments où tout bascule qui auraient pu être évités si les parents avaient pu être soulagés, accompagnés, écoutés ne serait-ce que quelques heures…

[Conclusion]

Par un maillage territorial des solidarités, nous proposons de lutter contre les phénomènes de solitude parentale et de stigmatisation dont les parents solos peuvent être victimes.

Les solidarités de demain ne peuvent s'envisager isolément, en cloisonnant l'action publique, l'action associative et le soutien privé. Avec le déploiement du réseau « Parents Solos et Compagnie », j'appelle toutes les personnes intéressées à nous rejoindre pour agir ensemble.


Je vous remercie.


Source http://www.familles-enfance-droitsdesfemmes.gouv.fr, le 30 juin 2016

Rechercher