Interview de M. Bernard Cazeneuve, ministre de l'intérieur, à RTL le 18 juillet 2016, sur le bilan de l'attentat de Nice et la mobilisation de tous les moyens de l'Etat, notamment de la réserve nationale, pour assurer la protection du pays dans un contexte de menace terroriste très important. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Bernard Cazeneuve, ministre de l'intérieur, à RTL le 18 juillet 2016, sur le bilan de l'attentat de Nice et la mobilisation de tous les moyens de l'Etat, notamment de la réserve nationale, pour assurer la protection du pays dans un contexte de menace terroriste très important.

Personnalité, fonction : CAZENEUVE Bernard, CHAPUIS Jérôme.

FRANCE. Ministre de l'intérieur;

ti : JEROME CHAPUIS
Bonjour Bernard CAZENEUVE.

BERNARD CAZENEUVE
Bonjour.

JEROME CHAPUIS
Merci d'être avec nous en ce lundi matin. Il y a le deuil, il y a l'effroi, la stupeur et il y a aussi beaucoup de questions. Peut-être d'abord, pour commencer, donnez-nous des nouvelles des victimes. Quel est le bilan au moment où on se parle ?

BERNARD CAZENEUVE
Le bilan est de 84 morts, de 58 personnes hospitalisées dont 29 sont en réanimation et 308 blessés.

JEROME CHAPUIS
Vous n'avez aucun doute désormais sur la préméditation, sur le caractère prémédité de l'acte du terroriste ?

BERNARD CAZENEUVE
C'est ce que semblent révéler les premiers éléments de l'enquête, mais encore une fois cette enquête se déploie. Il appartient au procureur de la République de communiquer sur les éléments de cette enquête dès lors que des certitudes sont suffisamment établies pour qu'on puisse les rendre publiques. Peut-être le fera-t-il dans les heures qui viennent.

JEROME CHAPUIS
Et sur les éventuelles complicités, là aussi est-ce que vous avez avancé ?

BERNARD CAZENEUVE
Il y a des personnes qui ont été mises en garde à vue, sept personnes ont été mises en garde à vue dans l'entourage ou parmi ceux qui ont pu, à un moment donné, être en contact avec le terroriste pour lui fournir des armes. Bien entendu sur ce sujet aussi, le procureur de la République aura à établir le profil de ceux qui ont été interpellés. Mais ce que je peux vous dire à l'heure qu'il est, c'est que l'enquête avance, que les interpellations ont lieu et que tous les moyens de la police judiciaire et des services antiterroristes sont mis à la disposition du procureur de la République dans une relation, comme à l'accoutumée exemplaire, pour que nous puissions très vite comprendre et savoir.

JEROME CHAPUIS
Vous nous confirmez que trois des gardés à vue sont désormais dans les locaux de l'antiterrorisme à Levallois ?

BERNARD CAZENEUVE
Je ne confirme rien de ce que je n'ai pas à rendre public compte tenu de ce que sont mes responsabilités.

JEROME CHAPUIS
Le fait que l'attentat ait été revendiqué par l'Etat islamique, que le mode opératoire soit un de ceux prônés par l'organisation, est-ce que tout cela signifie pour vous que c'est un attentat islamiste ?

BERNARD CAZENEUVE
Mais c'est un attentat qui a été revendiqué par l'Etat islamique. C'est un attentat à caractère terroriste et cela est apparu clairement dès les premiers instants. Maintenant ce qu'il faut savoir, c'est quels étaient les liens entre celui qui a commis cet attentat abject et les réseaux terroristes, et ces liens pour l'instant ne sont pas établis par l'enquête. Donc il faut toujours sur ces sujets-là être prudent et dire les choses à mesure que l'enquête se déploie mais, comme l'a indiqué le Premier ministre et comme j'ai pu le dire moi-même, le mode opératoire est un mode qui emprunte totalement à ce que sont les messages de Daesh qui appellent et provoquent au terrorisme en demandant à ce qu'on attaque des lieux symboliques, à des moments symboliques, en faisant le maximum de victimes.

JEROME CHAPUIS
Donc on ne peut pas exclure pour le moment qu'il s'agisse de l'acte d'un loup solitaire comme on dit.

BERNARD CAZENEUVE
Mais on ne peut pas exclure qu'un individu très équilibré et très violent – et ça, il semble que sa psychologie témoigne de ces traits de caractère – ait à un moment, dans une radicalisation rapide, été engagé dans ce crime absolument épouvantable.

JEROME CHAPUIS
Bernard CAZENEUVE, il faut parler des questions et aussi de la colère qui ont surgi après le drame de jeudi soir. Dix-huit mois se sont écoulés, Charlie Hebdo, l'Hyper Cacher, le 13 novembre, Magnanville, Nice, quatre ans aussi depuis Toulouse, est-ce que ça signifie qu'il faut tout changer, augmenter encore notre dispositif antiterroriste ?

BERNARD CAZENEUVE
Mais nous avons changé beaucoup de choses.

JEROME CHAPUIS
Est-ce qu'il faut encore changer ?

BERNARD CAZENEUVE
D'abord commençons par expliquer ce qui a été fait, parce que vous avez vu qu'il n'y a pas eu de respect par un certain nombre d'acteurs de la classe politique de la période de deuil.

JEROME CHAPUIS
On va en parler.

BERNARD CAZENEUVE
Et qu'immédiatement des polémiques sont survenues, qui personnellement m'ont beaucoup attristé et choqué, parce qu'il y a un drame, il y a une considérable souffrance et dans un drame et une souffrance nationale qui affecte des familles, il n'y a qu'un seul but que l'on doit atteindre : expliquer et dire rigoureusement la vérité.

JEROME CHAPUIS
Parlons de ce qui a été fait et ce qui doit être fait.

BERNARD CAZENEUVE
La vérité, monsieur CHAPUIS, est la suivante. C'est que nous avons depuis maintenant de nombreux mois pris un ensemble de mesures pour protéger les Français. Nous les avons prises dans l'urgence parce qu'il y avait beaucoup à faire. Quelles sont ces mesures ? D'abord, nous avons réhausser considérablement les effectifs des services de sécurité et des services de renseignement en engageant la création de 9 000 postes là où il en avait été supprimés 12 500. Nous avons engagé une réforme considérable du dispositif de suivi des terroristes et de nos services de renseignement. Comment nous l'avons fait ? En votant trois lois antiterroristes. Ces lois antiterroristes nous ont permis – celles de 2012 portées par Manuel VALLS – de pénaliser l'activité de nos ressortissants sur le théâtre d'opérations terroristes à l'étranger. La loi que j'ai portée en 2014 a permis de bloquer les sites Internet qui appellent et provoquent au terrorisme, de mettre en place l'infraction individuelle terroriste, de donner aux services d'enquête des moyens d'enquête notamment sur Internet permettant de détecter les terroristes. Nous venons d'adopter…

JEROME CHAPUIS
Tout cela a été fait.

BERNARD CAZENEUVE
Mais c'est important de l'expliquer et permettez-moi de le faire puisque le président SARKOZY, hier soir à la télévision, a dit qu'au cours des dix-huit mois rien n'avait été fait de ce qui devait l'être. Donc je pense qu'il est très important pour les Français…

JEROME CHAPUIS
« Tout n'a pas été fait » dit-il.

BERNARD CAZENEUVE
Mais je veux expliquer ce qui a été fait pour que les Français sachent ce que le gouvernement a fait et qu'ils comprennent que nous mobilisons tous les moyens de l'Etat pour assurer la protection du pays dans un contexte de menace terroriste très important. Nous avons…

JEROME CHAPUIS
Mais avant de parler des polémiques, les questions que peuvent se poser les Français…

BERNARD CAZENEUVE
Jérôme CHAPUIS, je ne vous parle pas des polémiques. Je ne fais pas de polémiques, je les trouve indignes dans le contexte. Je vous explique ce que nous avons fait. Et ensuite, nous avons adopté au mois de juin une nouvelle loi qui établit la perpétuité pour les crimes terroristes, qui durcit considérablement les conditions de la détention provisoire et met en place un système d'une très grande rigueur pour ce qui concerne l'aménagement des peines et qui permet aussi la mobilisation de techniques spéciales d'enquête pour les enquêtes préliminaires de manière à judiciariser plus vite ceux qui sont des terroristes. Nous avons aussi réformé de façon très puissante les services de renseignement : création de la direction générale de la sécurité intérieure…

JEROME CHAPUIS
Bernard CAZENEUVE, il n'y a pas besoin d'être candidat à l'élection présidentielle pour penser, pour comprendre que tout cela n'a pas suffi malheureusement à éviter de nombreux drames. Donc ma question est simple, c'est qu'allez-vous faire pour les jours qui viennent ?

BERNARD CAZENEUVE
Jérôme CHAPUIS, est-ce que vous imaginez que lorsque les services de police et de renseignement ont perdu 13 000 emplois, que le renseignement territorial a été réformé de telle sorte qu'il a perdu énormément de moyens, ce qui est très bien montré par le rapport parlementaire, on peut comme ça, en claquant des doigts, remettre en place des dispositifs qui immédiatement donnent les résultats qu'on pourrait attendre ? Par exemple, quand on recrute des policiers il faut les former, il faut les mettre dans des écoles, il faut qu'ils en sortent. Donc cette mise au point doit être faite parce qu'il faut  ça correspond à la réalité, tout cela est vérifiable – que les Français sachent qu'il y a une mobilisation exceptionnelle de moyens et une volonté absolue de protéger le pays face à la menace terroriste. Pourquoi ? Parce que la menace terroriste est extrêmement élevée. Alors que faisons-nous ?

JEROME CHAPUIS
Ça, c'est dit. Maintenant…

BERNARD CAZENEUVE
Que reste-t-il à faire ? Que reste-t-il à faire ? Il y a, bien entendu, des mesures que nous prenons en permanence pour faire en sorte que notre dispositif soit adapté à la réalité de la menace. Nous sommes en période estivale, nous avons la possibilité, parce que nous sommes en période estivale et que les réservistes ne sont pas aujourd'hui mobilisés par leur profession, de mobiliser la réserve de niveau 1 de la gendarmerie nationale. Nous le faisons avec une possibilité de mobilisation jusqu'à 9 000 réservistes. Je me rendrai d'ailleurs auprès de la gendarmerie nationale pour déterminer les conditions dans lesquelles nous allons mobiliser dans les territoires cette réserve et j'appelle tous les Français…

JEROME CHAPUIS
Mais ça, c'est pour les mois qui viennent ou c'est pour les jours qui viennent ?

BERNARD CAZENEUVE
Non, ce n'est pas pour les mois qui viennent. Ç'a été mis en oeuvre immédiatement après les attentats. Nous avions fait d'ailleurs monter en puissance cette réserve au début de la saison estivale puisque c'est pendant la saison estivale qu'on peut mobiliser cette réserve et pas avant. J'ai aussi entendu des questionnements sur pourquoi ne la mobilise-t-on pas avant. C'est tout simplement parce que les gens travaillent et qu'on peut la mobiliser en période estivale. Nous allons la faire monter en puissance. J'ai lancé un appel pour que les Français s'engagent dans la réserve opérationnelle et sur les plages, sur les lieux des festivals, partout sur le territoire national où il y a des activités festivalières et estivales. Nous allons mobiliser ces moyens.

JEROME CHAPUIS
Encore plus depuis jeudi ? La question, c'est que faites-vous de plus depuis jeudi soir ?

BERNARD CAZENEUVE
Mais depuis jeudi soir, nous augmentons le niveau de mobilisation de la réserve. Nous augmentons le nombre des militaires qui sont engagés dans l'opération Sentinelle et dont nous avons besoin de la présence en articulation avec les forces de police et de gendarmerie. J'ai encore précisé par un télégramme ce week-end ce qui doit être fait en matière de patrouilles dynamiques, de mobilisation des forces spécialisées dont j'ai réformé l'implantation territoriale pour permettre une intervention rapide en cas d'attentat. Nous mobilisons tous ces moyens en permanence.

JEROME CHAPUIS
Et sur un plan budgétaire, est-ce qu'il faut s'attendre à des efforts pour le budget qui sera présenté cet automne ?

BERNARD CAZENEUVE
Nous avons, à travers la création des 9 000 emplois, l'augmentation de 17 % des crédits alloués aux forces de sécurité, là où ils avaient diminué d'autant dans une période qui n'est pas si lointaine, fait des efforts considérables. Et s'il y a des efforts supplémentaires qui doivent être faits, nous les ferons. Je vous parlais par exemple de la décision que nous avons prise de mobiliser la réserve de niveau 1, c'est un effort budgétaire que nous avons décidé de faire au début de la saison estivale et qui, bien entendu, a fait l'objet d'arbitrage de la part du président de la République et du Premier ministre.

JEROME CHAPUIS
De manière très concrète, dans les lieux où il va y avoir des foules dans les prochains jours – on a été évidemment tous surpris de la possibilité pour un camion de pénétrer sur la promenade des Anglais – est-ce qu'il y a des dispositifs qui vont être mis en oeuvre, du type certains parlent de herses, de camions antiémeute, pour éviter un nouvel attentat de ce type ?

BERNARD CAZENEUVE
D'abord, revenons sur les événements de Nice parce que là aussi, j'ai entendu beaucoup de choses et je crois qu'il importe que l'on puisse dire la vérité de façon claire aux Français. Je redis très solennellement à votre antenne que l'ensemble des dispositifs qui étaient prévus pour le 14 juillet à Nice ont fait l'objet de réunions dont j'ai les compte-rendu avec la ville de Nice qui était l'organisateur de ce feu d'artifices de manière à ce que la sécurité soit assurée. Et les effectifs qui ont été indiqués par le préfet et le directeur départemental de la sécurité publique à Nice sont bien les bons et j'ai la liste précise des effectifs de l'ensemble…

JEROME CHAPUIS
Mais vous conviendrez que quelles que soient les responsabilités des uns ou des autres, il y a eu cet attentat et donc il y a des conclusions à en tirer. Ma question était est-ce que vous allez tirer des conclusions opérationnelles ? Est-ce qu'il faut s'habituer à voir des herses ou des camions antiémeute à l'entrée de ces manifestations ?

BERNARD CAZENEUVE
Monsieur CHAPUIS, d'abord ce que je voudrais c'est de pouvoir aller au bout d'une phrase pour l'efficacité de l'explication, et puis pour faire comprendre aux Français quelle est la situation, et ensuite, bien entendu, répondre à votre question. Est-ce que vous imaginez que l'on puisse, dès lors que les terroristes peuvent frapper à tout moment, en tout lieu du territoire national, mettre des herses partout, en tout lieu, en sachant de toutes les façons que même si nous le faisions, nous ne protégerions pas nécessairement les Français en garantissant le risque zéro, et même dans les pays qui sont très soumis à ces attentats, ce type de mesures ne sont pas mises en oeuvre.
Ce qu'il faut pour protéger les Français, et c'est toute la difficulté de la tâche à laquelle nous sommes confrontés, c'est d'abord permettre de mettre hors d'état de nuire ceux qui peuvent commettre ces attentats. C'est la raison pour laquelle toute la stratégie qui est la nôtre est de déjouer des attentats en menant des enquêtes et en judiciarisant le plus rapidement possible ceux qui peuvent les commettre. Depuis le début de l'année, nous avons procédé à l'arrestation de 160 individus et depuis le 1er mai, dans la perspective notamment de l'Euro 2016, de 40 individus qui étaient en lien avec des groupes terroristes et qui pouvaient frapper le territoire national.
Donc ce qui garantit l'efficacité de la lutte antiterroriste - c'est la difficulté de la tâche mais c'est aussi le but que nous devons atteindre -, c'est de procéder à la judiciarisation le plus rapidement possible de ceux qui peuvent présenter une menace. La deuxième chose que nous devons faire, c'est déployer le maximum de nos moyens de façon la plus pertinente possible pour assurer la protection des Français. Ça veut dire des patrouilles dynamiques, des BAC – Brigade Anti Criminalité – et des PSIG de la gendarmerie susceptibles d'intervenir rapidement en étant bien armés et bien équipés. Je vous rappelle que nous avons fait des efforts considérables de rééquipement de ces forces qui étaient en déshérence.
Et troisièmement, nous réimplantons sur le territoire national autrement les forces spécialisées, c'est-à-dire le GIGN, le RAID, la BRI, de manière à permettre une intervention extrêmement rapide de ces forces. Et j'ai demandé à chaque préfet de zone – chaque préfet de zone – site par site, en liaison avec les maires des villes où sont organisées des manifestations, de bien vouloir mobiliser tous les moyens, ceux de la police municipale et ceux de la police nationale, en définissant des dispositifs de patrouille dynamique, de présence en continu qui permettent d'assurer dans les meilleures conditions la protection des Français.

JEROME CHAPUIS
La présence des militaires en lien, évidemment, avec les forces de l'ordre, à quoi sert-elle ? Concrètement jeudi soir, il y avait sur place des militaires ; certains ici-même d'ailleurs sur RTL, se sont étonnés du fait qu'ils ne puissent pas intervenir.

BERNARD CAZENEUVE
Mais il y avait d'abord sur la promenade des Anglais des policiers, des policiers nationaux.

JEROME CHAPUIS
64 policiers nationaux.

BERNARD CAZENEUVE
Et ces policiers sont intervenus immédiatement après que le camion est entré sur la promenade des Anglais, non pas en empruntant la promenade elle-même mais en forçant le dispositif pour essayer de mettre hors d'état de nuire…

JEROME CHAPUIS
A quoi servent les militaires qui sont présents ?

BERNARD CAZENEUVE
Est-ce que je peux terminer ? Et ils ont mis hors d'état de nuire en quelques minutes ce criminel épouvantable et abject. Les militaires sont là pour assurer la protection d'un certain nombre de lieux par leurs patrouilles aux côtés des forces de sécurité intérieure. Il y a des militaires devant des lieux de culte, il y a des militaires devant des institutions, il y a des militaires dans les infrastructures de transport, il y a des militaires désormais au contrôle aux frontières et donc dans un contexte où nous avons perdu beaucoup d'effectifs dans la police et dans la gendarmerie, où la reconstitution de ces effectifs implique le passage dans les écoles, et donc il y a un délai entre le moment où nous décidons de créer les postes et le moment où ils sont effectivement sur le terrain parce que des policiers et des gendarmes, ça se forme dans les écoles de la police nationale et la gendarmerie nationale, la mobilisation de Sentinelle permet d'avoir des militaires avec des policiers et des gendarmes qui assurent l'efficacité du contrôle aux frontières, qui assurent la sécurisation dans les infrastructures de transport, et ces effectifs-là nous en avons besoin bien entendu dans le contexte.

JEROME CHAPUIS
Alors il y a une polémique, on l'a entendue, notamment l'ancien maire de Nice Christian ESTROSI qui est aujourd'hui premier adjoint, qui vous fait le reproche de ne pas avoir mis en oeuvre suffisamment d'effectifs jeudi soir. D'abord, est-ce que vous êtes prêt éventuellement à une enquête indépendante ou une enquête des services pour que toute la lumière soit faite sur ce qui s'est passé jeudi soir ?

BERNARD CAZENEUVE
D'abord je vais le dire comme je le pense, avec la plus grande sincérité. Ce qui s'est passé depuis jeudi soir m'a profondément choqué et, je crois, a choqué beaucoup de Français. Lorsqu'il y a un drame, une tragédie comme celle à laquelle le pays est confronté, laisser à penser qu'un gouvernement quel qu'il soit, un gouvernement républicain, puisse ne pas avoir mobilisé la totalité des moyens qui devait l'être pour assurer la protection des Français, c'est instiller dans l'esprit du pays qu'il pourrait y avoir dans ce pays un gouvernement qui ne mettrait pas tout en oeuvre face à la menace terroriste pour assurer la protection des Français.

JEROME CHAPUIS
Ce sont les accusations de Marine LE PEN qui vous demande de démissionner.

BERNARD CAZENEUVE
Oui, mais c'est précisément parce qu'elle le demande que je ne le ferai pas, et je le ferai d'autant moins que Marine LE PEN n'a voté aucune loi antiterroriste. Il faut aussi que les Français comprennent que ceux qui parlent le plus fort sont généralement ceux qui sont le plus dans la manipulation et que l'outrance sert généralement des desseins politiques qui ne sont pas ceux que la république doit poursuivre dans l'affirmation de ses valeurs et de ses principes.

JEROME CHAPUIS
Il est hors de question pour vous de démissionner ?

BERNARD CAZENEUVE
Je veux dire à Marine LE PEN qui a proféré ces propos qu'elle a été contre le PNR ; elle a été contre toutes les lois antiterroristes ; elle a été contre l'interdiction des sites qui appellent et provoquent au terrorisme ; elle a été contre la loi renseignement. Elle a fait voter contre alors qu'elle savait pertinemment que face à la numérisation de la société et les progrès technologiques, nous avions besoin de ces moyens pour combattre le terrorisme. Et pourquoi Marine LE PEN a été contre toutes ces lois ? Parce que Marine LE PEN n'a qu'un discours : c'est de pointer les musulmans de France et de créer au sein de la société française des divisions, des antagonismes, des fractures insurmontables. C'est-à-dire que lorsque Daesh espère, à travers les attentats qu'il commet, créer des blessures et des fractures irréparables dans la société française, d'antagoniser la société française jusqu'à créer des tensions qui pourraient nous conduire au pire, nous avons une formation politique en France qui tend la main à la division. Ça, ce doit être dit et précisément, il y a dans ce pays une nécessité pour tous ceux qui sont ardemment républicains, qui sont attachés à l'état de droit et qui veulent combattre le terrorisme précisément pour ce qu'il demeure, de dire cela.

JEROME CHAPUIS
D'autres que Marine LE PEN - on a parlé d'Alain JUPPE, vous avez parlé de Nicolas SARKOZY – posent la question de l'insuffisance du dispositif de sécurité.

BERNARD CAZENEUVE
Je vais, là aussi, dire des choses extrêmement claires. Quand Nicolas SARKOZY s'inquiète de l'insuffisance du dispositif de sécurité alors qu'il est le président de la République qui a supprimé 12 000 emplois et que nous en créons 9 000, je me pose la question de savoir jusqu'où peut aller le discours politique, même si je comprends qu'il y a une primaire qui ne favorise pas nécessairement les raisonnements secondaires, dans un contexte comme celui auquel nous sommes confrontés. Lorsque Nicolas SARKOZY dit : « Je demande à ce que l'on puisse mettre à l'isolement ceux qui sont l'auteur d'acte terroriste » alors que nous le faisons depuis 2015 ; lorsque Nicolas SARKOZY dit : « Je ne comprends pas que l'on ne sanctionne pas pénalement la consultation des sites terroristes » alors que c'est dans la loi de juin 2016 ; lorsque Nicolas SARKOZY dit : « Je ne comprends pas pourquoi nous n'équipons pas suffisamment nos forces » alors que nous venons de mettre en place un plan qui a mobilisé beaucoup de moyens budgétaires, précisément pour corriger l'état de défaillance absolu des équipements dont bénéficiaient notamment les primo-intervenants ; lorsque Nicolas SARKOZY dit : « Il faut mettre en rétention tous ceux qui ont une fiche ou certains d'entre eux » alors qu'il sait parfaitement que ce n'est pas conforme à la Constitution, que cela nous conduirait à être dans un autre système que celui dans lequel nous sommes au regard des principes de l'état de droit…

JEROME CHAPUIS
Mais précisément la question se posera pour certains, et elle se posera dans le cadre de la présidentielle qui arrive.

BERNARD CAZENEUVE
Et surtout lorsque l'on sait que, si l'on fait cela, on donne l'information à tous ceux qui font l'objet d'enquête, que nous les suivons et que nous mettons en cause l'efficacité de tous les services de renseignement dans un contexte où la menace terroriste est extrêmement élevée, je dis simplement aux Français que la lutte antiterroriste est extrêmement difficile. Que regarder la réalité en face lucidement en disant qu'il peut y avoir d'autres attentats, ce n'est pas se résigner c'est au contraire créer les conditions de la résilience et de la détermination face au risque terroriste en disant la vérité aux Français ; et que ce sujet de la lutte antiterroriste appelle la plus grande rigueur, appelle la plus grande détermination et appelle surtout à ce que l'on dise aux Français à chaque instant la vérité. Que l'on ne cède pas à la pente de la politique politicienne et que l'on n'obère pas l'essentiel, c'est-à-dire la capacité du pays à être dans la résilience sous prétexte qu'il y a des échéances électorales pour lesquelles on concourt. Voilà très profondément ce que je pense. Et je ne dérogerai pas dans ma responsabilité de ministre de l'Intérieur de cette attitude parce qu'elle est la seule qui corresponde à la dignité qu'on doit avoir dans un contexte où le pays est menacé.

JEROME CHAPUIS
Merci Bernard CAZENEUVE d'avoir été l'invité de RTL ce matin.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 19 juillet 2016

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