Déclaration de M. Bernard Cazeneuve, ministre de l'intérieur, sur les liens de la France avec ses citoyens de confession musulmane et la poursuite de la réflexion sur la dimension profane de la formation des cadres religieux, ministres du culte ou aumôniers musulmans, à Paris le 17 juin 2016. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Bernard Cazeneuve, ministre de l'intérieur, sur les liens de la France avec ses citoyens de confession musulmane et la poursuite de la réflexion sur la dimension profane de la formation des cadres religieux, ministres du culte ou aumôniers musulmans, à Paris le 17 juin 2016.

Personnalité, fonction : CAZENEUVE Bernard.

FRANCE. Ministre de l'intérieur

Circonstances : Partage de l'Iftar (repas du soir pendant le jeûne du ramadan), à la grande mosquée de Paris le 17 juin 2016

ti : Monsieur le Recteur, cher Dalil Boubakeur,
Messieurs les ambassadeurs,
Messieurs les préfets,
Messieurs les membres du CFCM,
Messieurs les représentants des cultes,
Mesdames et Messieurs,


Je vous remercie de cette invitation à venir partager votre Iftar, dans ce lieu hautement symbolique de l'histoire de l'islam en France au coeur de l'histoire de notre République.

L'actualité tragique de ces derniers jours nous rappelle la nécessité de ces moments de partage et de fraternité. Ils nous permettent d'affirmer de façon résolue que rien ni personne ne parviendra à nous diviser, parce que nous formons tous la communauté nationale de citoyens français.

En ce lieu de grande tradition spirituelle, je souhaite que la paix, l'apaisement des âmes, l'humilité et l'éthique du partage se réalisent pour vous et pour tous nos concitoyens


Il y a pour moi, Monsieur le recteur, à chaque visite en ces lieux une réelle émotion d'ordre esthétique mais aussi le sens, profond, d'un devoir de mémoire. Cette mémoire, chaque personne ici le sait, est rattachée à la Grande guerre, au sacrifice des hommes des troupes coloniales, ces hommes qui ignoraient tout à leur arrivée de la Picardie, des Ardennes ou de la Lorraine. Plus de 100.000 sont morts dont les 592 stèles orientées vers la Mecque dans le cimetière de Fleury-sous-Douaumont ont longtemps été, avec la Grande mosquée de Paris, la seule marque – jusqu'à l'inauguration en 2006 à Douaumont par le président Chirac d'un mémorial traduisant enfin la reconnaissance de la République.

Je compte moi-même me rendre le 24 octobre à Verdun afin de me recueillir devant ces tombes et ce mémorial et je serais heureux que vous puissiez m'y accompagner, ainsi que le président et les membres du bureau du CFCM. Je voudrais que nous puissions ainsi rappeler ensemble, avec la solennité voulue, cette page si émouvante de notre histoire, écrite par des soldats qui professaient votre religion.

Ce lieu de prière et de recueillement dans lequel vous nous faites ce soir l'honneur de nous accueillir, appartient lui aussi à cette histoire. C'est le 29 juin 1920, à l'invitation d'Edouard Herriot, que le Parlement décide de soutenir la création à Paris d'un Institut musulman et d'attribuer à cette fin une subvention exceptionnelle de 500.000 francs de l'époque, dans un vote, rappelons-le, unanime.

Je cite les mots d'Herriot : « Si la guerre a scellé sur les champs de bataille la fraternité franco-musulmane, et si plus de 100 000 de nos sujets et protégés sont morts au service d'une patrie désormais commune, cette patrie doit tenir  honneur de marquer au plus tôt et par des actes, sa reconnaissance et son souvenir. »

Il nous faut ainsi toujours rappeler, en ces temps troublés, combien les liens entre la France et ses citoyens de confession musulmane sont anciens, solides et indéfectibles. Ces liens sont de ceux qui fondent notre communauté nationale, qui n'est pas une communauté de sang ou de religion mais bien une communauté de destin et de projet, inscrite dans l'histoire et les valeurs de la République.


Cet Institut de la mosquée de Paris, voulu par le Parlement il y a 96 ans, reste aujourd'hui un précieux instrument dont nous avons besoin pour inscrire la religion que vous professez à l'intérieur de notre cadre commun, le cadre laïque et républicain.

Il abrite l'institut de théologie qui porte le nom d'un éminent théologien, juriste et mystique médiéval : Al Ghazali. Le hasard veut que l'oeuvre de cette grande une figure de l'Islam a fait l'objet de la thèse d'Emmanuel Pisani, qui a reçu voici quelques jours le premier prix Mohammed Arkoun de la thèse en islamologie. J'ai souhaité créer ce prix, avec Thierry Mandon, pour exprimer toute l'attention que le Gouvernement porte à la renaissance dans notre pays de cette discipline, dans laquelle il a longtemps constitué un pôle de référence international.

Dans nos temps où le verbe belliqueux et haineux tente de s'emparer du débat public, nous avons plus que jamais besoin de figures d'esprit éclairés, érudits et critiques, de nouveaux Ghazali comme de nouveaux Mohamed Arkoun, dont je retiens cette ambition d'une préscience fulgurante, l'ambition d'abattre les « clôtures dogmatiques élevées et verrouillées par tous les gardiens des temples, des orthodoxies, des régimes totalitaires de vérité ».


Les imams exerçant en France doivent avoir comme principal souci celui de l'excellence. C'est à mes yeux le premier chantier pour l'islam et les musulmans de France au cours des années à venir, dans lequel l'Institut Ghazali devra tenir toute sa place.

Ainsi que je l'ai rappelé il y a deux jours lors de l'iftar du CFCM, la demande des jeunes Français de confession musulmane pour dialoguer avec des cadres religieux francophones, bons connaisseurs de la réalité sociale et culturelle de notre pays et disposant d'un bagage théologique suffisant, est toujours plus affirmée. C'est votre responsabilité car, je le sais, vous ne voulez pas laisser le champ libre à des versions idéologiques, extrêmes et indéniablement perverties de l'islam. De la position qui est la mienne, il ne m'appartient pas bien sûr de définir le cursus théologique des cadres religieux, musulmans ou autres, mais il ne faut pas ignorer que c'est là un chantier majeur dont le l'Institut Ghazali doit aussi s'emparer.

Nous serons à vos côtés, pour réfléchir à la dimension profane de la formation des cadres religieux, ministres du culte ou aumôniers, comme nous l'avons fait, avec les universités volontaires pour construire des cursus de formation civile et civique sur l'ensemble du territoire. Ils offrent un socle commun de connaissances sur le principe de laïcité, les institutions, les faits religieux et le droit des cultes et je sais que vous avez commencé à travailler étroitement avec l'Université de Paris-sud en la matière. Je ne peux que vous encourager à poursuivre et approfondir cette coopération car, à côté de la formation théologique, la formation universitaire profane des cadres religieux est elle aussi un enjeu important.


Face à notre responsabilité commune de ne jamais laisser se banaliser les paroles de haine et de mort, je constate votre mobilisation et votre détermination à prévenir la radicalisation, à lutter contre tout ce qui peut entacher votre religion.

A aucun moment, M. le recteur, vous n'avez versé dans le déni. Vous avez toujours tenu avec courage à affronter ce problème et je veux saluer ici votre courage. Vous avez su dire publiquement que l'islam est aujourd'hui le théâtre d'un conflit entre ceux qui appellent à la violence au nom d'une idéologie totalitaire intolérante et dominatrice et les autres, l'immense majorité, qui prônent un islam du ‘juste milieu', l'islam de Cordoue, une quête spirituelle et un comportement exemplaire dans lequel l'accueil, le compromis et la miséricorde sont les valeurs essentielles.

A l'occasion de l'instance de dialogue, vous avez dit votre volonté de dénoncer et de vous opposer à cette minorité agissante, violente et déterminée qui développe un discours de rupture en s'appuyant sur des concepts dévoyés. Nous avons encore pu tragiquement constater ces derniers jours à Orlando comme à Magnanville, la lâcheté, la haine de l'autre et la violence aveugle qui est à l'opposé des valeurs que vous portez au quotidien.

Je voudrais dire ici à nouveau mon immense tristesse devant ces événements inqualifiables et injustifiables. Je n'aurai de cesse dans les fonctions qui sont les miennes de combattre cette violence et tous les moyens nécessaires sont et seront mis en oeuvre dans un combat qui nécessite la mobilisation de tous. Il ne pourra pas ainsi se faire sans vous. Il ne s'agit pas pour la République de dire le bon islam mais de dire que toute forme d'extrémisme religieux, qui prend en otage les mots des livres sacrés comme de trop d'esprits, n'a pas sa place dans notre République.


Vous le voyez, l'histoire nous lie depuis bientôt un siècle, mais les défis à relever sont aujourd'hui nombreux, pour les Français de confession musulmane, comme pour tous les Français.

Puisse l'Institut Ghazali, les éminentes personnes qui dirigent la Grande mosquée de Paris, contribuer le plus activement possible à dessiner cet horizon commun, cette inscription du clerc musulman français dans le contexte laïque et républicain de notre communauté nationale.

Je n'ai pas de doute dans notre capacité à relever ces défis, pourvu que nous voulions le faire ensemble, dans un esprit de concorde républicaine et avec l'ambition de contribuer au bien commun.

Je vous souhaite à toutes et à tous un bon Ramadan et une belle rupture du jeûne.


Vive la République, vive la France.


Source http://www.mosqueedeparis.net, le 22 juillet 2016

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