Déclaration de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de la défense, en hommage à la résistante Raymonde Tillon-Nédelec, à Rennes le 25 juillet 2016. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de la défense, en hommage à la résistante Raymonde Tillon-Nédelec, à Rennes le 25 juillet 2016.

Personnalité, fonction : LE DRIAN Jean-Yves.

FRANCE. Ministre de la défense

Circonstances : Eloge funèbre de Raymonde Tillon-Nédelec, à Rennes le 25 juillet 2016

ti :

« Et par le pouvoir d'un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer
Liberté. »


Écrits dans la nuit de l'Occupation, ces vers de Paul Eluard nous rappellent le combat de celles et ceux qui s'engagèrent sans réserve pour la libération du territoire national. « J'écris ton nom, Liberté », c'est justement le titre que Raymonde Tillon-Nédelec avait choisi en 2002 pour ses Mémoires. Elle y narrait une vie faite d'engagements et de combats, de souffrances et d'honneurs. Une vie dédiée à la liberté, à tout prix.

Raymonde Tillon, née Barbé, perd ses parents à l'âge de 5 ans. Placée dans un orphelinat d'un autre temps, elle y apprend à refuser les portes verrouillées. Elle y forge la passion de la liberté et de la justice qui guidera toute sa vie. Elle finit par s'échapper déjà, avant sa majorité, pour retrouver son frère et l'une de ses sœurs, près d'Arles. C'est sous le signe de la révolte et de l'évasion que sa destinée commence. C'est déjà le symbole de la liberté et des risques assumés pour la conserver.

Employée de commerce dans les Bouches-du-Rhône, elle défend la cause des Républicains espagnols. Elle est également un soutien ardent du Front Populaire, ce grand mouvement qui fit naître en elle, comme dans le cœur de millions de Français, le souffle de l'égalité sociale et de la solidarité. Déjà femme d'action, elle est membre de la fédération sportive et gymnique du travail. Elle apprend également, sur l'aérodrome de Marignane, le pilotage des avions légers et les subtilités de leur mécanique.

Refusant la défaite de 1940, elle choisit la Résistance. Les portes d'une prison se referment malheureusement sur elle dès mars 1941. Elle est condamnée à Toulon le 7 octobre 1941 par une section spéciale du régime de Vichy, de manière rétroactive, à 20 ans de travaux forcés. C'est cette même décision inique qui avait déjà conduit plusieurs de ses camarades à la guillotine le 28 août précédent. Elle connait alors les prisons de Marseille, Lyon et Rennes avant d'être livrée aux nazis par le gouvernement de Vichy.

Dans ces prisons, celle qui s'appelle alors Raymonde Barbé-Nédelec, demeure une résistante active. Membre des triangles illégaux, elle contribue à des actions de résistance, dont une lutte courageuse dans un atelier de Rennes, tout à l'heure M. Foulon l'a rappelé.

En 1944, elle est déportée à Sarrebruck puis à Ravensbrück. Matricule 42203, elle y connaît l'horreur des camps et l'omniprésence de la mort. Douée d'une force d'âme exemplaire, elle aide les jeunes déportées à survivre. Elle mobilise les énergies autant que possible. Elle fait preuve d'une solidarité admirable, celle de la militante qu'elle fut toute sa vie.

Transférée dans un Kommando de travail, elle est affectée à une usine de guerre à Leipzig. Au péril de sa vie, elle y organise le sabotage de la fabrication des douilles d'obus.

A des étudiants qui lui demandaient après si elle n'avait pas été tentée par le découragement, elle répondait avec une grande simplicité : « mon combat continuait, la Résistance devait exister aussi dans les camps. »

Malgré le froid et la faim, malgré les humiliations et les privations, au milieu de la mort et des ténèbres, elle poursuit ce combat pour la liberté demeurant fidèle à ses engagements. Dissimulant dans sa poche sa carte de jeune communiste, elle ne renie rien de ses convictions, malgré les risques de pendaison qui pèsent sur elle.

Intrépide, elle parvient à échapper aux gardes SS lors des atroces marches de la mort, en avril 1945, elle ne pèse plus que 35 kilos, elle doit puiser dans ses ultimes ressources pour avancer. Son courage pour s'évader malgré sa faiblesse et son esprit d'initiative décidèrent les autorités de la IVème République à lui décerner la médaille militaire, distinction rare pour une femme, surtout à l'époque.

Pour ces actes de bravoure, pour ces faits de Résistance, elle recevra également la croix de guerre 39/45, puis la croix de chevalier de la Légion d'honneur, dans les années 1980.

Avec la Résistance, c'est l'histoire publique et l'histoire privée de Raymonde Tillon-Nédélec qui se rejoignent. Durant son siècle d'existence, elle s'éprit en effet de deux résistants. Tout d'abord de Charles Nédélec, militant de la CGT, qui mourut au printemps 1944 d'épuisement dans les combats de la Résistance. De Charles Tillon ensuite, le commandant en chef des Francs-Tireurs et Partisans Français et qui apporta, avec ses frères d'armes, une contribution décisive à la Libération du territoire national.

Le parcours de Raymonde Tillon-Nédelec nous rappelle que de nombreux Résistants furent des Résistantes. « Sans elles, la moitié de notre travail eût été impossible » : ce sont les mots du colonel Rol-Tanguy à la Libération.

Les femmes n'étaient alors que des citoyennes de seconde zone, sans droit de vote, soumises légalement à leur père ou à leur époux. Elles s'engagèrent pourtant avec un courage admirable. Elles furent des combattantes au sens plein du terme ; elles furent aux avant-postes dans la lutte et pour la victoire. Germaine Tillion, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Danielle Casanova, Gilberte Brossolette, Lucie Aubrac, et tant d'autres femmes courageuses, ces noms résonnent, singulièrement aujourd'hui, à jamais dans la mémoire nationale.

La vie de Raymonde Tillon est indissociable de l'histoire de la Résistance, comme elle est indissociable de l'histoire des droits des femmes et des progrès de l'égalité dans notre démocratie. Elle était la dernière survivante des 33 femmes élues à la première Assemblée Constituante de la IVème République. Et le 21 octobre 2015, cela a été rappelé il y a un instant, tous les députés présents dans l'hémicycle, femmes et hommes rassemblés, ont salué de leurs applaudissements unanimes l'annonce de son centenaire, en hommage à la pionnière de la liberté qu'elle demeurera pour chacun d'entre nous.

« Les femmes étaient reconnues comme des citoyennes, en tenant compte de leur travail dans la Résistance », se réjouissait-elle encore en 2005. « Nous étions de partis différents. Mais toutes nous nous disions : enfin ! ».

Pour défendre leurs droits à la tribune, il fallut à nouveau compter sur leur engagement et leur détermination dans la paix, après en avoir fait la démonstration sans réserve, dans la guerre.

Membre du Parti communiste, elle est élue conseillère générale de Marseille et députée du Parti communiste des Bouches-du-Rhône de 1945 à 1951. L'exclusion de Charles Tillon de la direction du parti, en 1952, précipite son éviction des listes communistes d'élus. Ils seront tous deux exclus en 1970, pour leurs prises de position contre l'intervention soviétique en Tchécoslovaquie.

Ces années de rupture seront également des années de liberté pour Raymonde Tillon, à Montjustin, petit village isolé dans le Luberon, en haut d'un rocher où, tout d'abord sans électricité ni eau courante, elle retrouve la joie simple de la vie de famille. Avec Charles Tillon et leurs enfants, elle part ensuite vivre à la Bouexière près de Rennes, avant de regagner la Provence, où son mari s'est éteint le 13 janvier 1993.

C'est en Bretagne que Raymonde Tillon a choisi de venir passer sa dernière année, entre Nantes et Rennes, c'est en Bretagne qu'elle a choisi d'y être enterrée, « là où Charles est né », comme elle le disait. Car Charles Tillon lui avait transmis son attachement pour notre région. Cette région où, lui, le marin mutiné de 1919, le chef héroïque des FTP, avait mené ses premières luttes politiques, en particulier à Douarnenez en 1924, aux côtés des ouvrières des conserveries de sardines.

Le destin de Raymonde Tillon a plus que jamais valeur d'exemple, en particulier pour la jeunesse, en qui elle plaçait une confiance sage et sereine.

Raymonde Tillon-Nédelec a traversé la fureur de ce siècle en ne renonçant jamais à son exigence démocratique. Nous lui sommes reconnaissants d'avoir témoigné, par ses actes, de ce que peuvent la conviction et l'engagement contre l'injustice et l'arbitraire. Sa vie durant, elle n'a jamais renoncé à la « Liberté » que chantait Paul Eluard, en ces vers qui prennent aujourd'hui les accents du deuil mais aussi de l'espoir :

« Sur l'absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J'écris ton nom
Liberté. »


Vive la République.
Vive la France.


Source http://www.defense.gouv.fr, le 28 juillet 2016

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