Interview de Mme Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche à France-Inter le 3 octobre 2016, sur la théorie du genre dans les programmes scolaires. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche à France-Inter le 3 octobre 2016, sur la théorie du genre dans les programmes scolaires.

Personnalité, fonction : VALLAUD-BELKACEM Najat, COHEN Patrick.

FRANCE. Ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche;

ti :

PATRICK COHEN
Bonjour Najat VALLAUD-BELKACEM.

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Bonjour.

PATRICK COHEN
Les manuels scolaires français propagent un sournois endoctrinement à la théorie du genre. L'accusation n'est pas nouvelle, ce qui est nouveau c'est celui qui la prononce, le Pape François. Que lui répondez-vous ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Que je regrette cette parole, pour le moins légère et infondée. Je vois qu'il aura été lui aussi victime de la campagne de désinformation massive conduite par les intégristes, la Fondation Lejeune, Vigi Gender et d'autres. Mais la réalité c'est que je conseille au Pape, lors de l'un de ses prochains déplacements en France, de venir à la rencontre d'enseignants de l'école française, tout simplement, et puis de discuter avec eux, de feuilleter lui-même ces manuels scolaires, ces programmes, et de m'expliquer en quoi il y aurait une théorie du genre, qui n'existe pas, par ailleurs, dans ces livres.

PATRICK COHEN
Vous connaissez l'origine de la polémique, c'est un chapitre dans un manuel de SVT de 1ère, je crois que c'est toujours à l'ordre du jour, qui s'appelle : « Devenir homme ou femme », c'est à cela précisément, apparemment, que le Pape fait allusion, fait référence.

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Le Pape semble avoir été convaincu que les enseignants français passeraient leur temps à expliquer aux enfants qu'il y avait la possibilité dans la vie de changer de sexe.

PATRICK COHEN
Ce n'est pas ce qu'il a dit, il parle de programmes inscrits dans les manuels.

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Patrick COHEN, est-ce que ceci est vrai ? Je veux dire, ceci, c'est une campagne de désinformation qui est conduite depuis des années et des années, enfin j'invite n'importe quel parent à feuilleter le manuel, d'ailleurs je rappelle ici par ailleurs que les manuels scolaires, puisque vous y faites allusion, ne sont pas sous la responsabilité de la ministre, ce sont les éditeurs qui font les manuels scolaires, mais le programme scolaire...

PATRICK COHEN
Excepté sous le quinquennat précédent, en plus, c'était en 2011 que ça a été instauré.

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Oui, mais les programmes scolaires, qui eux sont de ma responsabilité, je vous invite à les regarder en détails, y est-il écrit, à un moment ou à un autre, que dans la vie, l'égalité entre les femmes et les hommes signifie qu'on puisse changer de sexe ? Parce que c'est ça, ce que signifie « Théorie du genre », donc la réponse est évidemment non. De quoi parle-t-on quand on parle d'égalité des sexes, dans les manuels scolaires, comme dans les programmes scolaires ? On parle de la nécessité, en effet, de ne pas hiérarchiser entre un sexe et un autre, de lutter contre les violences faites aux femmes, de lutter contre le sexisme, de lutter contre le harcèlement sexiste qui fait des morts, parce qu'aujourd'hui, trop de jeunes filles ne savent tellement pas réagir sur ces questions-là, qu'elles finissent par porter atteinte à leurs propres jours. Sur des sujets aussi sérieux que cela, on a donc aujourd'hui des intégristes, capables d'embarquer, y compris le Pape, dans leur folie mensongère ? Moi, ça me met très en colère. Honnêtement, ce n'est pas un sujet de plaisanterie. Donc aujourd'hui je crois que l'école française a plus que jamais besoin de la confiance des familles, j'invite ces dernières à ne se faire confiance qu'à elles-mêmes, à ouvrir les manuels de leurs enfants, à regarder ce qu'il y a dedans, et à cesser toutes ces inepties.

PATRICK COHEN
Le Pape François, c'est un chef spirituel, c'est aussi un chef d'Etat. Est-ce que ça pourrait justifier, nécessité une réaction ou une mise au point diplomatique ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Vous savez, moi j'ai eu l'occasion de le rencontrer, moi, le Pape François, je suis plutôt pleine de respect à son endroit, c'est ça qui j'avoue me peine à certains égards, c'est que je n'imaginais pas qu'il pourrait se laisser entrainer par un ami qui lui raconte de gros mensonges et qu'il se contenterait donc de répéter. Donc au nom de ce respect que je lui accorde, je l'invite à venir vérifier les choses par lui-même, avant de s'exprimer à la légère, sur un sujet qui me semble grave, c'est-à-dire encore une fois la confiance entre les familles et l'école française.

PATRICK COHEN
Autre chose, Najat VALLAUD-BELKACEM, ce terrible constat d'échec dressé il y a quelques jours par le Conseil national d'évaluation du système scolaire : le système éducatif aggrave les inégalités sociales, l'école française est la plus inégalitaire des pays de l'OCDE et pire encore, la politique des ZEP, la politique d'éducation prioritaire est en cause, l'éducation prioritaire aboutit, écrit le rapport, à produire de la discrimination négative, on donne moins à ceux qui ont moins.

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Mais l'évaluation qui a été faite là, par des chercheurs, est juste, mais il y a une chose qui me frappe, c'est la façon dont ce rapport a été reçu, médiatiquement parlant, et exposé. Parce que si vous l'ouvrez ce rapport, et que vous le lisez, vous voyez qu'en effet le diagnostic qui est posé par les chercheurs, c'est pendant 30 ans l'éducation prioritaire n'a pas forcément rempli les objectifs qu'elle s'était fixés ; cela étant on peut se dire quand même que si elle n'avait pas été là, ce serait encore pire, mais bon, je ferme cette parenthèse. Pendant 30 ans ça n'a pas rempli les objectifs. Il y a eu une réforme à la rentrée 2015, qui va produire ses effets, pour l'instant c'est difficile comme chercheur, de les évaluer, les effets, on a forcément toujours besoin de recul. Cette réforme va sans le bon sens...

PATRICK COHEN
A savoir ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Bien sûr, puisque cette réforme...

PATRICK COHEN
A savoir...

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Eh bien cette réforme, elle va dans le bon sens, de cesser de saupoudrer, puisque, ce qu'on reprochait à l'éducation prioritaire, ces 30 dernières années, c'était le saupoudrage, on mettait de plus en plus de territoires et du coup chaque territoire avait très peu de moyens supplémentaires, en réalité. Deuxièmement, l'aide ne portait pas suffisamment sur la qualité des enseignants, eh bien la réforme de 2015, elle fait justement cela, c'est-à-dire quelle rémunère, davantage les enseignants en éducation prioritaire, pour les stabiliser en éducation prioritaire et arrêter ce turn-over permanent qui dessert tellement les élèves, c'est ce que fait donc la réforme de 2015. Troisièmement, faire en sorte que les enseignants sur place, non seulement soient stabilisés mais soient encore meilleurs que les enseignants que l'on trouve ailleurs, eh bien la réforme de 2015, elle prévoit de former beaucoup plus ces enseignants, avec des décharges horaires qui leur permettent vraiment d'être finalement plus solides que les enseignants ailleurs, parce qu'on a besoin d'enseignants plus solides en éducation prioritaire. Donc pour répondre à votre question, si on veut être un peu sérieux, on ouvre le rapport du CNESCO, on le lit en intégralité, et donc il y a deux points : l'éducation prioritaire pendant 30 ans n'a pas été à la hauteur. Deuxième point, la réforme engagée va dans le bon sens, il faut absolument la continuer.

PATRICK COHEN
Et troisième point...

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
La continuer, constance, parce que si on l'interrompt...

PATRICK COHEN
Que vous avez oublié.

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Non, mais je le dis pour vos auditeurs, si on l'interrompt...

PATRICK COHEN
Mais attendez, j'ai un troisième point, oui.

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Si on l'interrompt, bien sûr, une fois de plus, tout ça aura été inutile.

PATRICK COHEN
Troisième point, écrit par la Conseil national d'évaluation du système scolaire : toute politique restera inefficace s'il n'y a pas de mixité sociale, c'est le point important qui est souligné par ce rapport, la mixité reste le grand absent des politiques scolaires depuis 30 ans.

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Absolument. Mais alors, sur ce sujet, j'entendais une excellence chronique de votre chroniqueur...

PATRICK COHEN
De Thomas LEGRAND, qui l'a fait le lendemain matin, effectivement, disant...

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
... Thomas LEGRAND, sur cette même radio, que j'écoute...

PATRICK COHEN
Qui disait quoi ? « Ca ne relève pas du ministère de l'Education, c'est ça que vous allez dire, ça relève de vos collègues de la ville et du logement.

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
... qui disait, et je le rejoins complètement, il y a beaucoup de choses qui dépendent de l'école, et moi je suis là pour prendre toutes mes responsabilités, y compris sur la mixité sociale, vous savez que nous agissons en ce moment-même, on y reviendra.

PATRICK COHEN
La carte scolaire, vous pouvez quand même peser un peu là-dessus, oui.

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Voilà, sur la carte scolaire, exactement, donc nous agissons, mais il y a aussi tout ce qui relève de l'habitat qui entoure, bien sûr, et donc de la politique de la ville, l'habitat, l'économie, l'environnement, faire en sorte... l'environnement, je veux dire, économique, direct, des établissements scolaires, faire en sorte en effet que l'aménagement urbain permette davantage de mixité sociale. Mais une fois que j'ai dit ça, à l'école elle-même, oui, nous prenons en main cette question. Nous avons cette année décidé de finir, d'en finir avec cette espèce d'alternative binaire qui existait jusqu'à présent, pour faire plus de mixité sociale, il fallait soit rigidifier la carte scolaire, pour éviter que les gens la contournent, etc., saut que se faisant vous emprisonniez les gens dans leurs territoires pauvres, en fait, soit au contraire faire disparaitre la carte scolaire, pour que chacun puisse, à la carte, choisir son établissement scolaire, c'est ce qu'avait fait SARKOZY en 2007, et se faisant, en réalité, vous surghettoïsez les établissements desquels ne peuvent pas s'échapper certaines familles qui n'ont pas les codes, etc. Moi, la réponse que j'ai voulu apporter, elle est entre ces deux alternatives-là, elle est de dire : on va partir du territoire, parce que d'un territoire à l'autre la situation n'est pas la même, qu'on soit en milieu urbain ou en milieu rural, redessiner la carte scolaire ne prendra pas la même forme, par exemple en milieu urbain on peut imaginer une carte scolaire qui suive le tracé des transports urbains, et donc faire plus de mixité comme cela. On peut, à d'autres endroits, faire des secteurs multi-collèges, pour avoir, dans un même secteur d'affectation, plusieurs collèges possibles, et c'est la puissance publique qui vient pour mieux répartir des élèves et assurer de la mixité sociale. Nous sommes en train de travailler sur ces solutions qui sont de la dentelle, accompagnés d'ailleurs par des chercheurs, pour le faire, pour évaluer cela au fil de l'eau. Ça va concerner 25 territoires dans un premier temps. Alors, moi j'entends qu'on me dit : « Mais c'est pas beaucoup, c'est timide, c'est... », mais non, c'est comme ça qu'il faut procéder, ça prendra peut-être in fine pour couvrir l'ensemble du territoire, trois, quatre ans, mais enfin, trois, quatre ans, on a déjà perdu 35 ans, ça va. On peut les prendre si on veut que ce soit solide et durable.

PATRICK COHEN
D'autres questions pour vous, Najat VALLAUD-BELKACEM, dans votre domaine de l'Education nationale et puis des questions politiques sans doute, dans quelques minutes, avec les auditeurs d'Inter.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 10 octobre 2016

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