Déclaration de Mme Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche, sur les diplômes de l'école et du collège (notamment le brevet), Paris le 5 octobre 2016. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de Mme Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche, sur les diplômes de l'école et du collège (notamment le brevet), Paris le 5 octobre 2016.

Personnalité, fonction : VALLAUD-BELKACEM Najat.

FRANCE. Ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche

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Prenez, un instant, le temps de savourer ce moment. Savourez votre réussite, et le plaisir de la partager avec toutes celles et tous ceux qui sont réunis ici, pour vous.

Pensez à ce moment, un peu comme à celui que l'on doit vivre sur un podium olympique. Un moment de fierté, bien sûr, un moment de bonheur, mais un moment, aussi, où vous reviennent en mémoire tous les efforts et tout le travail qui ont précédé.

Mais je suis sûre, chère Sarah Ourahmoune, que vous sauriez en parler mieux que moi, vous en avez l'expérience quand je ne peux que l'imaginer. J'arrêterai donc ici ma comparaison olympique. J'en profite cependant pour vous remercier de votre présence parmi nous aujourd'hui : c'est un plaisir et un honneur que vous nous faites et les élèves y sont, j'en suis sûre, très sensibles.

Chers élèves, il y a eu, pour vous mener à ce moment précis, une multitude de moments singuliers. Et ce sont tous ces moments qui dessinent le chemin qui vous a conduit ici, un chemin qui est celui de votre scolarité.

Il y a le moment de la première rentrée. Sans doute n'en avez-vous qu'un souvenir très vague. Soyez assurés que pour vos parents, pour vos familles, c'est un souvenir très clair.

Il y a le moment où, pour la première fois, vous avez su écrire votre nom. Votre fierté en ramenant à la maison la feuille où s'inscrivait, en lettres encore maladroites, votre prénom à vous.

Il y a le moment où les petits signes qui couvraient les pages des livres sont devenus des lettres. Des lettres qui formaient des mots.

Des mots qui composaient des histoires, et qui ouvraient alors des horizons insoupçonnés.

Il y a le moment où vous avez appris à compter, celui où vous avez commencé à découvrir le passé et à comprendre le monde.

Il y a aussi, bien sûr, le moment de l'entrée au collège, l'entrée en sixième. Un changement important. Un changement décisif, pour lequel nous faisons en sorte d'accompagner aujourd'hui de mieux en mieux les élèves.

Vous avez peu à peu découvert la complexité du monde, des sciences, et des connaissances. Vous avez franchi de nouvelles étapes, abordé de nouveaux savoirs, fait la rencontre d'un enseignant par discipline.

Et puis il y a eu cette année de troisième. Le moment où l'on vous a parlé du brevet. Le moment du premier brevet blanc, un peu intimidant, que vos camarades de troisième aujourd'hui autour de vous appréhendent sans doute. Le moment du brevet, le vrai.

Il y a le moment de l'attente, la question des parents à laquelle on ne sait pas trop quoi répondre: « alors, ça s'est bien passé ? »

Il y a ce moment où un camarade vous dit, à la sortie de l'épreuve de mathématiques, "Quoi, tu n'as pas parlé de Victor Hugo alors que tu as pris le sujet 2 de la rédaction et qu'il était cité dans le texte de Genevoix ?!".

Il y a ce moment où vous vous dites que tout est raté, que vous n'avez pas parlé de Victor Hugo, que c'était évident qu'il fallait parler de Victor Hugo, et que l'enseignant va forcément sanctionner cette absence de Victor Hugo qui va lui sauter aux yeux, sûrement, il ne verra que ça.

Il y a le moment où on attend les résultats en se demandant si Victor Hugo était éliminatoire. Le moment où l'on a les résultats et où l'on se rend compte que ce n'était pas le cas. Le moment où l'on partage sa joie, où vos parents sont fiers, et où s'achève enfin, une première étape importante.

Il y a eu tant de moments : des moments de joie, des moments plus difficiles aussi. Tous vous conduisent à ce moment présent.

Celui de cette cérémonie Républicaine de remise des diplômes. Du diplôme national du brevet dans ses deux séries, la série générale et la série professionnelle, et du certificat de formation générale.

Une cérémonie qui a également pour vocation de saluer tous les engagements et toutes les réussites qui ont été les vôtres au cours de vos années passées au collège.

Une cérémonie à laquelle je suis heureuse de pouvoir participer aujourd'hui, avec vous, avec vos enseignants, avec l'ensemble des personnels et des familles.

Et je veux saluer, dans ce collège Utrillo, l'engagement de toute l'équipe pédagogique et éducative, qui a permis un formidable progrès des résultats des élèves depuis plusieurs années maintenant.
Cette cérémonie républicaine est une première.

La rentrée scolaire ou le brevet ont une longue histoire, commencée bien avant vous. Mais cette cérémonie, elle commence ici, maintenant, avec vous, et j'espère qu'elle aura, elle aussi, une très longue histoire.

Alors, vous le voyez, pour moi aussi, cette journée est particulière. Pour moi aussi elle consacre une multitude de moments : ceux qui nous ont conduits à instaurer cette cérémonie.

D'où vient cette idée ? D'un constat. Nous avions un peu oublié ce qu'est l'École de la République. Nous avions un peu oublié ce qu'est la République.

Et si nous l'avions oublié, c'est parce qu'il existe quelque chose qui s'appelle l'habitude. C'est ce qui vous permet de rentrer chez vous après les cours sans avoir besoin de vous concentrer pour retrouver le chemin. C'est automatique. Vous avez l'habitude.

Alors, vous le voyez, l'habitude, c'est très pratique. Mais cela peut être dangereux aussi. Cela peut nous amener à oublier la valeur et l'importance de ce qui nous entoure. Malheureusement, l'importance de la République, sa fragilité aussi, nous a été rappelée avec une force particulière au lendemain des attentats de janvier 2015.

Une même question s'est imposée à chacune et à chacun d'entre nous : que faire ? Comment agir ? Comment être utile ? C'est à cette question que j'ai voulu répondre en lançant la grande mobilisation de l'École pour défendre les valeurs de la République !

C'est dans l'élan né au lendemain de ces attentats que nous avons voulu redonner, à la formation du citoyen, la place qu'elle n'aurait jamais dû perdre !

Et c'est dans la continuité d'une École remise au cœur de la République, et d'une République remise au cœur de l'École, que s'inscrit cette cérémonie républicaine.

Parce que oui, nous avons, en France, cette chance immense, qui a pour nom l'École, et nous devons prendre garde de ne jamais l'oublier.

L'École, c'est un engagement, pris par la Nation, pris par la République, à l'égard de sa jeunesse. Cet engagement, c'est de vous donner les savoirs et les connaissances dont vous aurez besoin tout au long de votre vie, pour devenir un citoyen instruit, éduqué, cultivé et autonome.
Alors, parfois, la question du "besoin" peut faire sourire.

On se dit, à quoi bon apprendre à compter, il existe des calculettes ?! A quoi bon l'orthographe et la grammaire, du moment que l'on me comprend ? Et, au pire, il y a toujours des correcteurs orthographiques – même si leur efficacité douteuse tendrait à prouver au contraire l'importance de l'orthographe et de la grammaire.

Ce que vous transmet l'École va bien au-delà de cette simple question : « à quoi ça sert ? » Elle vous donne les moyens de n'avoir plus, devant vous, un destin à subir, mais un avenir à construire !

Elle vous apprend à lire, à écrire, à compter et à penser ! Elle nourrit en vous des capacités et une réflexion qui vont bien au-delà de ce qui vous sera utile, et qui en même temps s'avèrent essentiels ! Parce que nous ne sommes pas seulement des êtres « utiles » ! Notre horizon ne se restreint pas à cela !

Nous sommes aussi des êtes sensibles et sensés, capables de nous émouvoir devant une fiction ou devant un orchestre, comme celui qui nous a accueillis ; nous sommes capables de trouver du plaisir dans le jeu, sur un ring, ou dans un stage sportif à Serres Chevalier ; capables aussi de nous enthousiasmer pour 22 joueurs en shorts qui courent autour d'un ballon !

Nous sommes des êtres humains, avec tout ce que cela implique de complexité, de culture, de devenirs possibles et de questionnements !

Je sais que très souvent, vous allez entendre des discours qui vous diront, « mais franchement à quoi ça sert !? ».

Je sais que nous sommes dans une société où les discours dominants tendent à laisser penser que les savoirs, la connaissance, la culture, n'ont aucun intérêt, et que seul compte le présent, le buzz, l'instant et la consommation.

En vous laissant penser cela, on vous ment.

Parce que si vous écoutez une chanson, quelle qu'elle soit, pour faire cette chanson, il a fallu un auteur, il a fallu un ingénieur du son, il a fallu un producteur, il a fallu un agent, il a fallu en somme des gens qui ont fait tout simplement des études, qui ont acquis des connaissances et des compétences.

Et si vous écoutez le texte de certaines chansons, vous allez vous rendre compte que bien des auteurs, bien des slammeurs, bien des rappeurs, ont des influences puisées dans les textes du passé.
Roland Barthes, un théoricien de la littérature, disait : "Le monde est plein d'ancienne Rhétorique".

Tous les savoirs et toutes les connaissances que vous avez acquis emplissent également le monde qui vous fait face et que vous construirez demain. Ce ne sont pas des idées déconnectées qui flotteraient dans le ciel des abstractions premières.

Ce sont des connaissances et des savoirs enracinés dans une expérience commune, celle de l'humanité, et celle de l'esprit humain s'interrogeant sur le monde qui l'entoure.

Ce que vous offre l'École, c'est une voie, un chemin, qu'il vous appartient de continuer à tracer. Si l'on vous enseigne les sciences et les lettres, les arts et le sport, c'est pour vous donner un champ de possibilités extrêmement vaste. Vous avez, devant vous, des opportunités à saisir et à inventer. Des choses à découvrir et à créer.

Et c'est à cela que sert l'École, que sert le Collège. A vous donner, avant la spécialisation qui commence à s'opérer au lycée, le maximum de connaissances, de compétences et de culture possible. Un socle, commun à chacune et à chacun d'entre vous, à partir duquel vous allez pouvoir édifier votre avenir.

Alors, ne vous laissez pas tromper par le présent. N'oubliez pas ce qui se joue derrière les surfaces, les écrans et la superficie du monde.

N'oubliez pas que derrière un jeu vidéo, il y a tout un travail de conception et de design qui convoque des logiques qui sont celles des arts plastiques et de la narration.

N'oubliez pas que Game of Thrones est nourrie de références shakespeariennes, et que derrière le succès des séries, il y a l'art très antique de l'Aède qui raconte des épopées, et toute la réflexion théorique d'Aristote sur la poétique.

N'oubliez pas, en somme, que nos histoires, individuelles, s'inscrivent dans un ensemble qui les dépasse, dans un passé qui les nourrit, et dans un présent qui nous unit.
L'École est en effet un lieu profondément collectif.

Un lieu où l'on fait l'apprentissage concret de ce que signifie vivre en société, avec tous ses avantages et ses inconvénients aussi.

Le collectif, ce sont les équipes pédagogiques, les équipes de direction, l'ensemble des personnels. C'est aussi la communauté scolaire dans son ensemble, avec les familles.

Et c'est aussi, cette communauté d'esprits qui font que les morts ne sont pas morts, et que les femmes et les hommes qui ont pensé avant nous, qui ont vécu avant nous, ont aussi bien des choses à nous dire, pour nous faire avancer.

Entre le regard porté par Utrillo sur ce Montmartre qu'il a tant peint et le regard que l'on vous incite à poser, par exemple, dans une classe médias, sur l'usage des photographies, il y a des échos dans le rapport au monde que cela suppose : du tableau au cadrage de la caméra, il y a une complémentarité vous enrichit aussi.

C'est cela l'École. C'est cela le collège. C'est cela l'engagement pris par la Nation envers sa jeunesse. C'est un acte de confiance. Et c'est là ce qu'il ne faut jamais oublier et ce que cette cérémonie républicaine remet justement en valeur.

Certains se demandent peut-être : "Pourquoi une cérémonie républicaine de remise de diplômes ? Pourquoi ne pas continuer comme avant ?"

Pendant longtemps, c'est vrai, on regardait les résultats, soit sur une feuille affichée devant l'établissement, soit directement sur internet, et puis vous receviez le diplôme par la poste. Et puis voilà, c'était fini, on partageait ce moment avec la famille, avec quelques amis, mais rien de plus. La vie continuait.

C'est un peu rapide, vous ne trouvez pas ? Un peu sec.

Surtout, on laissait dans l'ombre ce qui méritait au contraire d'être mis en lumière : vos réussites. Vos réussites : permettez-moi d'insister sur le pluriel.

On vivait individuellement ce qui est le résultat d'une aventure collective, la belle aventure de la scolarité obligatoire, dans laquelle vos enseignants, l'ensemble des personnels, vos familles aussi se sont impliquées !

Je crois, moi, qu'il vaut la peine de se réunir et de se rassembler pour célébrer des réussites.

Je crois que dans l'époque paradoxale que nous vivons, où il est parfois plus facile d'échanger avec quelqu'un à l'autre bout du monde qu'avec son voisin de palier, il est bon de rappeler qu'il n'y pas que la connexion dans la vie, mais aussi des liens forts, vivants et humains qui nous unissent !

Au repli sur soi, il faut opposer la force des rassemblements ! Vous avez passé, dans ce collège, des années, nombreuses, et je crois que cela vaut bien la peine de prendre le temps, une dernière fois, de se réunir.
Une cérémonie, contrairement à ce que l'on croit, ce n'est pas uniquement savoir, selon l'expression consacrée, mettre les formes.

C'est aussi donner du sens. Du sens à ce moment, à ce premier diplôme, et l'inscrire dans un ensemble plus vaste : l'inscrire au sein de la communauté scolaire, au sein de la vie de la Nation, au sein de la République.

Se rassembler, ce n'est pas refuser de constater ce qui est évident : nous sommes divers. Nos vécus, nos individualités, nos milieux sont variés. Se rassembler, c'est accepter cette diversité, mais c'est aussi accepter qu'il y ait, au-dessus de celle-ci, de façon complémentaire, une appartenance commune à la République.

Et cette appartenance n'est pas innée. Elle est le fruit du savoir, de la connaissance, et de la culture. Elle s'apprend. Elle se transmet.

Voilà pourquoi l'École fut, dès le début, considérée comme un creuset du sentiment républicain. Et elle eut ce rôle, avant même d'exister véritablement en tant qu'institution.

Oui, si vous vous penchez sur les écrits des Lumières, vous voyez que l'horizon de l'École est la République, parce que l'idée même d'école porte en elle celle de l'universalité.

Oui, l'École est un lieu qui rassemble. Un lieu qui unit. Un lieu qui se fonde sur notre humanité commune.

Et c'est précisément pourquoi je conclurai simplement ce discours en rappelant cette phrase prononcée par Felix Éboué, le 1er juillet 1937, devant des élèves du Lycée Carnot, à Pointe-à-Pitre :

"Les pauvres humains perdent leur temps à ne vouloir considérer que les nuances qui les différencient, pour ne pas réfléchir à trois choses précieuses qui les réunissent : les larmes que le proverbe africain appellent "les ruisseaux sans cailloux ni sable", le sang qui maintient la vie et, enfin, l'intelligence".


Je vous remercie.


Source http://www.education.gouv.fr, le 10 octobre 2016

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