Déclaration de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de la défense, sur les opérations extérieures de l'armée française, à l'Assemblée nationale le 19 octobre 2016. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de la défense, sur les opérations extérieures de l'armée française, à l'Assemblée nationale le 19 octobre 2016.

Personnalité, fonction : LE DRIAN Jean-Yves.

FRANCE. Ministre de la défense

Circonstances : Débat sur les opérations extérieures de la France, à l'Assemblée nationale le 19 octobre 2016

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M. le président. La parole est à M. le ministre de la défense.

M. Jean-Yves Le Drian, ministre de la défense. Monsieur le président, monsieur le Premier ministre, mesdames les présidentes, mesdames et messieurs les députés, je voudrais revenir sur quelques points majeurs évoqués dans ce débat, sans en faire l'exégèse complète, car les théâtres d'opération sont amenés à évoluer.

Pour commencer, je voudrais m'arrêter sur le cadre légal de notre engagement au Levant. Pour l'intervention militaire en Syrie, le Gouvernement a expressément exclu l'envoi de troupes au sol lors de sa déclaration du 15 septembre 2015 sur l'engagement des forces aériennes. Cette exclusion a été réitérée au moment du vote d'autorisation, le 25 novembre 2015. En revanche, la prolongation de l'intervention des forces françaises en Irak, décidée par le Parlement le 13 janvier 2015, ne fait pas une telle distinction. (Exclamations sur les bancs du groupe Les Républicains.) En outre, au moment du débat – je le redis, monsieur Lellouche, et pourrais le redire encore –, le Premier ministre a explicitement indiqué que le dispositif français dans ce pays continuerait d'évoluer. Depuis de nombreux mois, des éléments terrestres chargés de la formation, du soutien et du conseil à l'armée irakienne et aux Peshmergas y sont déployés. (Mêmes mouvements.) À cet égard, le déploiement récent d'une unité d'artillerie de quatre canons CAESAR dans la région de Mossoul représente un simple prolongement de la mission d'appui des forces françaises aux forces irakiennes. Il ne diffère pas, en substance, de l'action que mène notre aviation de combat dans la même zone à partir des bases de l'armée de l'air ou du porte-avions Charles de Gaulle.

M. Pierre Lellouche. Je ne suis pas d'accord !

M. Jean-Yves Le Drian, ministre. Il s'agit toujours de soutenir, par nos appuis, l'action et la progression des forces irakiennes et des peshmergas engagés au sol contre Daech. Il n'y a donc aucune raison de recourir à un nouveau vote du Parlement en la matière.

Je voudrais aussi dire à ceux qui estiment qu'il n'y a pas eu de débat sur nos interventions extérieures que depuis vingt-quatre mois, je suis passé vingt fois devant les commissions du Parlement. Je regrette que ceux qui se sont exprimés ici, notamment MM. Chassaigne, Collard ou Meunier, ne soient pas assidus à ces réunions où je rends compte, à huis clos, de l'ensemble de nos opérations. Ils y sont invités. Si vous voulez m'auditionner tous les quinze jours, je viendrai tous les quinze jours ; pour l'instant, les parlementaires semblent très bien se satisfaire du rythme d'une fois par mois.

M. Pierre Lellouche et M. Philippe Meunier. Quand est-ce qu'on vote ?

M. Jean-Yves Le Drian, ministre. M. Meunier et partiellement M. Folliot ont évoqué les effectifs, les moyens et la légitimité de notre action. Les principes des actions de projection de nos forces ont été inscrits dans le Livre blanc de 2008 et dans la loi de programmation militaire qui a suivi. Ils ont été repris et approuvés par le Parlement dans le Livre blanc suivant et dans la loi de programmation en cours. Mais vous avez, monsieur Meunier, la mémoire courte. Si l'on regarde les effectifs engagés aujourd'hui dans différentes opérations, on constate que 10 000 militaires participent aux opérations extérieures ; si l'on y ajoute les 4 000 prépositionnés en Afrique et aux Émirats arabes unis, 14 000 hommes en tout se trouvent à l'étranger. À la fin du mois de décembre, lorsque le porte-avions aura fini sa mission et que l'opération Sangaris sera terminée, les effectifs en opérations extérieures descendront à 7 000.

Étant bien conscient de votre compétence sur ces questions, je me suis référé à l'état des opérations extérieures en 2011. À cette date, il y avait 10 860 militaires en OPEX, sur des opérations très variées : la Libye, l'Afghanistan, le Liban – opération toujours en cours –, la Côte d'Ivoire, la RCA, l'opération Atalante, encore le Kosovo…

M. Philippe Meunier. Ces opérations n'avaient pas le même degré d'intensité !

M. Jean-Yves Le Drian, ministre. Et voici le plus curieux : au moment même où 10 860 militaires étaient mobilisés pour des opérations qui étaient sans doute en grande partie justifiées à cette époque-là, le Gouvernement diminuait les effectifs de 40 000 postes !

M. Philippe Meunier. C'est vous qui les avez diminués ! (Protestations sur les bancs du groupe socialiste, écologiste et républicain.)

M. Jean-Yves Le Drian, ministre. Et vous venez nous faire la leçon ! Vous nous reprochez de trop intervenir, alors qu'à l'époque vous interveniez beaucoup plus, et de ne pas avoir assez d'effectifs, alors que c'est vous-mêmes qui avez pris la décision de les réduire.

M. Philippe Meunier. Vous les avez diminués encore plus avec la loi de programmation militaire de 2014 ! (Nouvelles protestations sur les bancs du groupe socialiste, écologiste et républicain.)

Mme Patricia Adam, présidente de la commission de la défense nationale et des forces armées et Mme Élisabeth Guigou, présidente de la commission des affaires étrangères. Un peu de respect !

M. Philippe Meunier. Ce n'est pas moi qui le dis, ce sont les militaires !

M. Jean-Yves Le Drian, ministre. Permettez-moi de poursuivre, monsieur Meunier, je ne vous ai pas interrompu, moi ! Je comprends que ces chiffres vous énervent, mais je continuerai à vous énerver en rappelant la dure réalité des chiffres. Peut-être n'étiez-vous pas député à cette époque, mais vous ne pouvez nier la réalité des faits !

M. Philippe Meunier. Je les connais, les chiffres ! Vous avez supprimé 34 000 postes dans l'armée !

M. Jean-Yves Le Drian, ministre. Je voudrais aussi, monsieur Meunier, compléter vos informations au sujet de l'entretien programmé des matériels. Là aussi, comparons les chiffres. Vous dites que le vieillissement des matériels, leur usure, s'aggrave à cause de l'importance des forces et des moyens engagés. Mais c'était aussi le cas sous la précédente législature ! Vous aviez alors engagé 10 000 hommes en OPEX…

M. Philippe Meunier. 10 000 hommes, mais pour quelle intensité d'opérations ? Ce n'est pas sérieux !

M. le président. Un peu de silence, monsieur Meunier ! C'est le dernier avertissement !

M. Jean-Yves Le Drian, ministre. Pour 10 000 hommes en OPEX, dans des théâtres d'opérations où les conditions atmosphériques n'étaient pas meilleures que celles que rencontrent nos soldats actuellement, l'entretien programmé des matériels s'élevait à 2,8 milliards d'euros en 2011. J'ai fait porter ce montant à 3,65 milliards d'euros. Voilà la vérité ! Il est vrai que les matériels subissent une attrition plus forte : nous avons donc décidé de renforcer leur entretien programmé. Ceux qui sont assidus à la commission de la défense savent que cet engagement est tenu.

M. Nauche a évoqué l'opération Sangaris, de même que M. Meunier – sur un ton différent de celui qu'il a employé à propos des chiffres des OPEX. Je suis très heureux de constater que nous pouvons mettre fin à l'opération Sangaris. Nous allons mettre fin à une opération !

M. Manuel Valls, Premier ministre. Absolument !

M. Pierre Lellouche. Il est temps !

M. Jean-Yves Le Drian, ministre. Monsieur Lellouche, nous y mettons fin, car cette opération a été un succès. Non seulement nous avons évité des massacres de masse, mais nous avons permis un processus de réconciliation intercommunautaire ainsi que la reconstruction de l'État centrafricain, avec des élections présidentielles et législatives. Nous avons mis en place un outil de formation de la nouvelle armée centrafricaine, baptisé EUTM RCA. Enfin, nous avons permis le déploiement de la mission des Nations unies, pour garantir sur le moyen terme la sécurité de ce pays.

Cette opération est la preuve du pragmatisme et de l'efficacité des hommes et des femmes qui se sont succédé sur ce théâtre difficile. Je serai heureux de clore officiellement notre intervention sur ce terrain et de passer le relais aux Nations unies le 31 octobre prochain. Nous n'abandonnerons pas pour autant la République Centrafricaine, car nous continuerons à appuyer et à soutenir les forces internationales.

Je tenais à faire cette mise au point, car c'est un événement important. Notre mission terminée, et même si la stabilité n'est pas totalement revenue, il importe à présent que le relais soit pris aussi bien par les forces centrafricaines que par la mission des Nations unies.

Je dirai deux mots, également, du Levant, et de l'opération Barkhane.

Les objectifs de notre stratégie au Levant sont clairs, et tiennent en deux mots : vaincre Daech. Cette organisation est notre ennemie, qui nous attaque sur notre propre territoire. Il faut la vaincre, et pour la vaincre il faut la frapper au cœur. Pour cela, nous avons trois objectifs d'application au Levant : premièrement, infliger à Daech une défaite militaire ; deuxièmement, renforcer les capacités des forces de sécurité irakiennes et kurdes qui combattent Daech au sol, en les aidant à se structurer sur la longue durée ; troisièmement, soutenir un processus de réconciliation irakien, car seules la stabilité et la crédibilité politiques garanties par les institutions irakiennes seraient de nature à empêcher la résurgence de Daech sur le long terme.

Il nous faut donc aider le processus de réconciliation irakien en encourageant la construction d'institutions multiconfessionnelles, inclusives et représentatives. Je dis cela à l'attention de M. Chassaigne, qui a soulevé une vraie question à propos de gouvernorat de Ninive : comment Mossoul sera-t-elle dirigée après sa reconquête ? Il faudra que les différentes communautés présentes dans cet espace – vous les avez rappelées : musulmans chiites et sunnites, kurdes, yézidis et chrétiens – soient bien représentées. C'est aux Irakiens de prendre les initiatives nécessaires pour assurer la stabilité après la reprise de Mossoul. Pour avoir rencontré un certain nombre d'entre eux, je sais qu'ils se préoccupent dès à présent de la manière dont ils prendront le relais.

J'ai déjà évoqué Mossoul lors de la séance de questions d'actualité. La bataille pour la reconquête de cette ville sera longue, pour trois raisons. Premièrement, parce qu'elle est d'une taille importante : on estime que le nombre d'habitants est compris entre 1,5 et 2 millions. Certains d'entre eux ont déjà quitté la ville depuis plusieurs mois. Deuxièmement, parce que c'est la capitale de Daech ; à cause de cela, les membres de cette organisation ont structuré une ligne de défense, creusé des souterrains, miné les entrées de la ville : il faudra du temps pour déjouer ces obstacles. Troisièmement, la coalition se montre très rigoureuse quant aux critères d'intervention. Nous sommes rigoureux quant aux frappes aériennes, quant à l'autonomie qui nous est laissée dans la coalition. Celle-ci doit donner son autorisation pour chaque type de frappe, chaque type de cible, afin d'éviter les dégâts collatéraux.

Tout à l'heure, j'ai cru entendre un orateur comparer la manière dont les Russes interviennent à Alep et la manière dont la coalition intervient à Mossoul. Les conclusions que l'on peut tirer d'une telle comparaison s'imposent d'elles-mêmes : depuis deux ans, la coalition a frappé de nombreuses fois – la France elle-même a mené de nombreuses frappes – : à chaque fois, les conditions d'engagement, les règles d'engagement, ont été scrupuleusement respectées, afin d'éviter les dégâts collatéraux. Je ne suis pas sûr que ce soit le cas à Alep ; ce n'est pas, du moins, ce que donnent à penser les images que l'on voit à la télévision.

En complément d'information sur l'opération à Mossoul, je signale que les dispositifs d'accompagnement humanitaires ont été mis en place préalablement à l'opération. 750 000 places sont prévues dans des lieux d'accueil pour les réfugiés. Nous souhaitons qu'elles n'aient pas à servir, mais il importe qu'elles y soient.

J'ajoute, enfin, qu'après Mossoul il faudra prendre Raqqa. Cette question me préoccupe, ainsi que M. le Premier ministre – qui en a parlé tout à l'heure – et M. le ministre des affaires étrangères. C'est dans ces deux villes, en effet, qu'ont été organisés tous les attentats qui nous ont frappés, ainsi que d'autres pays européens.

Concernant l'opération Barkhane, il faut bien remettre en perspective les deux temps de notre intervention. Tout d'abord, lorsque nous sommes intervenus au mois de janvier 2013, c'était pour empêcher qu'Al-Qaïda, en descendant sur Bamako, ne se constitue un vaste repaire territorial, qui eût représenté une menace insupportable pour la sécurité de notre pays. Nous avons alors anéanti les groupes terroristes qui descendaient sur Bamako. L'opération Serval a ainsi permis d'éviter qu'un État terroriste s'implante au Sahel.

Nous avons considéré, par la suite, qu'il fallait agir selon une nouvelle perspective afin d'éviter la déstabilisation de la région. Pour cela, nous avons constitué un dispositif dénommé Barkhane, reposant sur un partenariat avec cinq pays, pour l'ensemble du Sahel, et visant à éviter la résurgence de groupes terroristes. Pour éviter les actions asymétriques des groupes armés, en effet, il faut exercer une pression permanente.

Le but de cette opération, à terme, est de faire en sorte que les différents pays concernés puissent assurer eux-mêmes, sur la durée, leur propre sécurité : cela prendra du temps. Pour cela, nous assurons des missions de formation, notamment dans le cadre de la mission EUTM Mali. Il est vrai que la mise en œuvre des accords d'Alger a pris plus de temps que prévu. La détermination politique du président Ibrahim Boubacar Keïta pour les mettre en œuvre concrètement dans les semaines qui viennent, avant le sommet France-Afrique de Bamako, me paraît assurée. Les premières initiatives à cet égard ont été prises.

Je tiens également à dire un mot de la Russie, puisque plusieurs d'entre vous y ont fait référence. Je rappelle qu'à la demande du Président de la République, après les attentats du mois de novembre 2015, je me suis rendu à Moscou. À l'époque, la question que j'avais examinée avec le ministre russe de la défense était de savoir comment nous coordonner dans la lutte contre Daech. Or vous avez pu constater comme moi que depuis cette rencontre, les forces russes se sont concentrées sur de tout autres objectifs que les soldats de l'État islamique ! Le combat contre ces soldats en Syrie est plutôt le fait de l'Armée syrienne libre, à Dabiq, et des forces kurdes avec leurs alliés arabes, à Manbij, mais pas des forces russes, qui sont pourtant bien présentes sur le terrain, où elles accompagnent le pilonnage d'Alep par les forces de Bachar el-Assad.

Nous sommes donc prêts à dialoguer avec la Russie. C'est le cas sur des questions majeures d'intérêt commun telles que la lutte contre la prolifération des armes nucléaires, la lutte contre le terrorisme et le maintien de la paix internationale. Concernant la Syrie, il faudrait que les objectifs de telles discussions soient clairs, ce qui ne nous semble pas être le cas aujourd'hui.

Monsieur le président, mesdames les présidentes, voilà les quelques éléments que je souhaitais vous donner pour conclure ce débat. Je constate, comme vous, que l'environnement stratégique de la France et de l'Europe s'est dégradé depuis quelques années ; instabilité au Sahel, chaos en Libye, explosion du Moyen-Orient, crise ukrainienne : autant de défis. Face à ces crises, le repli n'est pas une option ; il n'apporterait qu'un soulagement transitoire, car ceux qui frappent depuis Mossoul proclament clairement qu'ils souhaitent nous détruire. À mon sens, l'action, l'action résolue, est la seule réponse possible.

Pour cela, notre pays peut compter sur une défense forte et respectée : je le constate depuis quatre ans et demi. Je rends hommage à nos forces armées qui remplissent leur mission au service de la France, et que vous avez tous saluées. (Applaudissements sur les bancs du groupe socialiste, écologiste et républicain.)

M. le président. Nous avons achevé le débat sur les opérations extérieures de la France.


Source http://www.assemblee-nationale.fr, le 21 octobre 2016

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