Déclaration de M. Jean-Marc Todeschini, secrétaire d'Etat aux anciens combattants et à la mémoire, sur la valorisation des sites funéraires militaires, à Nanterre le 21 octobre 2016. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Jean-Marc Todeschini, secrétaire d'Etat aux anciens combattants et à la mémoire, sur la valorisation des sites funéraires militaires, à Nanterre le 21 octobre 2016.

Personnalité, fonction : TODESCHINI Jean-Marc.

FRANCE. Secrétaire d'Etat aux anciens combattants et à la mémoire

Circonstances : Intervention au colloque " Un siècle de sites funéraires de la Grande Guerre : de l'histoire à la valorisation patrimoniale ", à Nanterre (Hauts-de-Seine) le 21 octobre 2016

ti :

Monsieur le Président de l'université Paris Ouest Nanterre La Défense,
Madame le professeur Annette Becker,
Monsieur le Secrétaire Général de l'association « Paysages et sites funéraires de la Grande Guerre »,
Mesdames et messieurs les intervenants,
Mesdames et messieurs,


Dans l'automne en guerre de la France de 1870, un père part à la recherche de son fils, engagé volontaire dans un régiment de zouave, déclaré disparu aux combats. Il quitte Montpellier, et à pied, en train, en voiture à cheval, traverse la Loire et parvient à Beaune-la-Rolande où il apprend la mort de son fils. Il demande alors à voir son corps, fait exhumer celui-ci d'une fosse commune et le ramène après un voyage bien plus pénible encore auprès de sa famille pour l'inhumer auprès des siens. Ce fils s'appelle Frédéric Bazille, il était avec Claude Monet et Auguste Renoir, ses amis, un des héros de l'impressionnisme naissant.

Cette traversée de la France à la recherche de la dépouille d'un fils tombé pour la patrie témoigne du début du processus d'individualisation de la mort, à l'œuvre dans la France de la fin du 19ème siècle, à une époque où les corps des combattants étaient encore jetés dans une fosse commune, les noms dissimulés derrière l'anonymat.

La Grande Guerre bouleverse encore davantage ce rapport à la mort, favorisant l'émergence de la pratique d'un deuil individualisé et familial en même temps que de masse. Dès 1914, le soldat a droit à une tombe individuelle. L'année suivante, avant même la fin du conflit, le monument aux morts s'impose comme le point de ralliement de notre mémoire collective.

Désormais s'impose le droit individuel au respect pour celui qui tombe au combat.

Mais cette nouvelle culture funéraire issue de la Grande Guerre met l'État face à un choix politique. Un choix délicat qui doit concilier le devoir de protection des sépultures des soldats morts pour la France avec le besoin des familles de personnaliser leur deuil.

Pour surmonter cette difficulté, l'État choisit alors de rassembler les corps, en des tombes individuelles, au sein de grandes nécropoles nationales.

Dans l'entre-deux-guerres, face à ceux que certains considèrent comme une tentative étatique d'imposer une politique funéraire, de plus en plus de familles souhaitent récupérer les dépouilles. Faut-il ici rappeler la rage de Louis Barthou, endeuillé par la perte d'un fils en 1914, devant la Commission nationale des sépultures militaires le 31 mai 1919 quand le gouvernement prétendait s'opposer au retour des dépouilles des soldats ?

Mesdames et messieurs, les échanges et débats que vous aurez au cours de ce colloque aborderont tous ces sujets à travers leurs aspects historiques, culturels, économiques, sociétaux.

Je tenais toutefois à vous faire part des quelques réflexions qui me motivent depuis deux ans dans la conduite de la politique funéraire du ministère de la défense.

Des réflexions qui me font aussi prendre la mesure des enjeux et des défis qui s'ouvrent devant nous.

Car le Centenaire de la Grande Guerre met à nouveau l'État face à un choix : quelle politique mémorielle nationale conduire à l'égard des soldats morts pour la France ? De tous les soldats morts pour la France ? Ceux qui ont rejoint les nécropoles, comme ceux dont les corps ont été rendus aux familles, et en quelque sorte privatisés ?

C'est sans doute la grande force du Centenaire de la Première Guerre mondiale de nous offrir des milliers d'histoires singulières tissées à l'aune d'un nom réapproprié par les descendants, d'un corps retrouvé aussi parfois.

Je pense par exemple au sergent Léon Senet, dont le corps a été retrouvé près de Notre-Dame-de-Lorette, sur le chantier de construction de l'anneau de la mémoire, inhumé en 2014 chez lui, à Rosny-sous-Bois.

Ce cycle commémoratif exceptionnel a plus que jamais encouragé la société à s'engager dans une forme de « mémorialisation » de la mort, pour reprendre l'expression de Stéphane Audoin-Rouzeau et finalement dans une patrimonialisation des sépultures.

Hier lieux de pèlerinage, de recueillement et du souvenir, les sites funéraires et nécropoles sont devenus aujourd'hui des lieux de mémoire et de transmission. Des lieux à forte dimension éducative.

Conscient de cet enjeu, le ministère de la défense s'adapte à cette évolution en développant une véritable politique de patrimonialisation des sépultures et des nécropoles.

L'État a la compétence exclusive et la responsabilité d'entretenir, de rénover et de valoriser ce patrimoine.

Pour mener à bien cette obligation, il dispose de la Direction de la mémoire, du patrimoine et des archives et d'un opérateur, l'Office national des Anciens Combattants et victimes de guerre, qui aurait eu toute sa place dans ce colloque au moment d'ailleurs où nous fêtons le centenaire de sa création.

Issu de l'expérience inédite de la mort de masse qui caractérise la Grande Guerre, l'Office national assure au quotidien l'entretien, la gestion et la valorisation de 274 nécropoles nationales où reposent 740 000 soldats et de 2 000 carrés militaires communaux qui accueillent 115 000 corps.

Autant d'itinéraires singuliers, de trajectoires personnelles que l'État se doit de préserver de l'anonymat, de valoriser et de transmettre, non pas seulement en témoignage du respect et de l'hommage dus à chacun des morts mais plus encore pour inviter les jeunes générations à comprendre leur histoire.

Plusieurs chantiers ont été ouverts ces dernières années.

C'est ainsi par exemple que des panneaux d'information didactiques ont été posés dans environ 200 nécropoles. Fin 2017, l'ensemble des sites sera équipé.

C'est ainsi aussi qu'une véritable offre numérique a été développée, avec notamment la mise en ligne d'une base des sépultures sur le site « Mémoire des hommes » et d'un atlas des nécropoles sur « Chemins de mémoire », prévoyant à terme une géolocalisation et la numérisation des panneaux d'information.

Cette démarche vise à encourager les visiteurs et les classes scolaires à se rendre sur ces lieux de mémoire et procède, en ce qui concerne les carrés militaires dans les cimetières communaux, d'un véritable partenariat avec les collectivités territoriales.

Avec un double objectif de favoriser le tourisme de mémoire et de respecter les lois environnementales, les sites funéraires gérés par le ministère de la défense deviennent l'objet d'une véritable politique patrimoniale dont la dimension culturelle est de plus en plus évidente.

Soucieux d'élargir son champ de vision et d'action au-delà des frontières nationales, le ministère de la Défense a aussi pris toute la mesure de la dimension européenne de la politique funéraire, l'évolution du rapport de nos sociétés à la mort au temps de la Grande Guerre s'étant opérée à l'échelle d'un continent.

C'est pourquoi l'Office national des Anciens combattants et victimes de guerre a initié un groupe de contact européen des opérateurs de mémoire dont l'un des grands projets est l'élaboration d'une carte européenne des cimetières militaires.

Enfin, la Direction de la mémoire, du patrimoine et des archives s'engage dans le projet d'inscription au Patrimoine Mondial de l'UNESCO des « Sites funéraires et mémoriels de la Première Guerre mondiale (front Ouest) », fondé sur la valeur universelle exceptionnelle que présente la nouvelle mémoire funéraire née de la Grande Guerre.

Aux nécropoles et carrés militaires gérés par l'État s'ajoutent les sépultures privées où reposent des corps récupérés par les familles. L'Etat doit-il voir dans l'entretien systématique de toutes les sépultures privées de 14-18 qui pour beaucoup tombent à l'abandon un devoir ?

Ne doit-il pas plutôt mener une politique patrimoniale à leur égard pour protéger et valoriser les plus remarquables de ces sépultures, témoins d'une histoire sociale et culturelle du deuil ?

La question ne s'est pas posée jusqu'ici. Elle se pose aujourd'hui avec la nouvelle génération combattante, celle des opérations extérieures.

Confrontées au deuil de guerre, des familles peuvent parfois être déchirées entre deux pratiques funéraires.

D'un côté s'exprime la volonté de confier la dépouille d'un des leurs à l'État afin que se perpétue, dans le temps long, l'hommage national rendu aux Invalides. De l'autre se fait sentir l'impérieux besoin de pouvoir fixer son deuil en un lieu privé et intimiste, que représente souvent le caveau familial.

Ainsi, sur les plus de 600 morts pour la France en opérations extérieures, seulement trois corps ont rejoint, selon le souhait des familles, les nécropoles nationales. Un chiffre qui témoigne de l'aboutissement d'un processus d'individualisation de la mort et du deuil de guerre commencé 100 ans auparavant.

Ces femmes et ces hommes tombés sur des théâtres extérieurs exigent de notre part le même souvenir, le même respect, le même hommage que leurs aînés. Et pourtant l'absence d'ingérence de l'Etat en ce domaine, dès lors que les familles abandonnent volontairement leurs droits à une sépulture perpétuelle, pourrait susciter des interrogations.

Une première réponse est trouvée avec l'édification du mémorial dédié aux morts pour la France en opérations extérieures dont la première pierre sera posée en début d'année prochaine par le Président de la République, parc André Citroën à Paris.

La dynamique patrimoniale engendrée par le Centenaire de la Grande Guerre doit continuer de nous animer pour approcher cette question complexe, aux multiples facettes.

« Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie / Ont droit qu'à leur cercueil la foule vienne et prie […] La voix d'un peuple entier les berce en leur tombeau », écrivit Victor Hugo dans son poème Hymne.

Mesdames et messieurs, quand un soldat tombe dans une opération extérieure, la France s'incline silencieusement. C'est sans doute le geste le plus ancien de notre histoire. C'est l'un des plus sacrés aussi.

Il est de ma responsabilité de veiller à ce que ce geste demeure. Il est aussi de ma responsabilité et donc de celle de l'État de veiller à ce que notre politique funéraire affiche ou garde sa cohérence.

Cela implique des choix à faire. Si tout individu a droit à une sépulture, ce droit ne crée pas, sous peine de dispersion des objectifs et des moyens, une obligation universelle pour l'Etat d'entretien et de valorisation du patrimoine funéraire.

Ce patrimoine est un bien commun qui nous concerne tous. Il appartient à tous, à l'État, aux collectivités territoriales, aux associations et aux particuliers de l'entretenir et de le faire vivre.

Dans le cas où les tombes privées seraient en déshérence, il me semble toutefois que l'État doit garder le monopole, notamment dans le contexte des opérations extérieures, de la politique funéraire et doit pouvoir garantir à tout soldat mort pour la France le droit à une sépulture digne de son sacrifice.


Je vous remercie.


Source http://www.defense.gouv.fr, le 4 novembre 2016

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