Entretien de M. Jean-Marc Ayrault, ministre des affaires étrangères et du développement international, avec Europe 1 le 10 novembre 2016, sur l'élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis et la politique étrangère de la France. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de M. Jean-Marc Ayrault, ministre des affaires étrangères et du développement international, avec Europe 1 le 10 novembre 2016, sur l'élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis et la politique étrangère de la France.

Personnalité, fonction : AYRAULT Jean-Marc.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères et du développement international

ti : Q - Bonsoir Jean-Marc Ayrault, pouvez-vous nous dire comment vous avez réagi en apprenant la nouvelle ce matin ? Comme d'autres, parlez-vous d'un choc, d'un séisme ?

R - Je réagis avec responsabilité, en regardant la réalité en face. Beaucoup pensaient qu'Hillary Clinton, dans la dernière ligne droite, allait remporter cette élection, mais je peux vous dire, ayant eu l'occasion plusieurs fois ces derniers temps de séjourner aux États-Unis plusieurs jours, notamment lors de l'assemblée générale des Nations unies, que j'ai rencontré beaucoup de gens. Et je me suis rendu compte qu'il y avait effectivement un risque d'une élection qui ne soit pas celle que les médias annonçaient.

Q - Vous dites que vous l'avez vu venir ?

R - Je ne dirais pas cela mais j'ai senti qu'il se passait quelque chose aux États-Unis. On avait attiré mon attention dès la campagne des primaires, lorsque Bernie Sanders chez les démocrates a fait un succès assez considérable, en pointant toute une série de dysfonctionnements et d'injustices dans la société américaine.

Donald Trump a joué sur les peurs, il y a une partie de la société américaine qui ne s'est pas remise de la crise de 2008, qui souffre, qui a perdu son logement, et qui a le sentiment qu'il n'y a pas d'avenir. Il a joué sur tout cela et il a fini par remporter l'élection. C'est une réalité américaine, et même si c'est un grand pays qui a une puissance économique considérable, avec le plein emploi, c'est un pays qui doute un peu de son avenir. Les solutions proposées par M. Trump nous interpellent, c'est la raison pour laquelle nous allons demander des clarifications.

Q - Sur quels points demanderez-vous des clarifications ?

R - Concernant l'accord de Paris contre le réchauffement climatique avec la COP22 qui démarre à Marrakech, Donald Trump a indiqué qu'il voulait le dénoncer. Il en est de même pour l'accord sur le nucléaire iranien.

Concernant l'aide à la défense européenne à travers l'OTAN, il considère qu'il paie trop et qu'il faudra revoir les règles du jeu parce que sinon, il ne continuera pas d'être solidaire.

Par ailleurs, il met en cause toute une série de relations économiques, je pense aux relations économiques avec le Mexique, en voulant dénoncer le traité de libre-échange qui sera extrêmement pénalisant pour ce pays. Il veut également construire un mur pour empêcher les migrants de passer.

Il précise aussi qu'il veut mettre les droits de douane à 45% à l'égard de la Chine.

Tout cela ne sera pas sans conséquences économiques. Quel monde multipolaire, quelle organisation multilatérale voulons-nous ? Quel combat pouvons-nous continuer à mener ensemble ? Je pense par exemple à la lutte contre le terrorisme et, en même temps, à la recherche de solutions de paix. Je pense à la Syrie bien sûr.

Il y a également la relance du processus de paix au Proche-Orient. Toutes ces questions sont sur la table.

Q - Diriez-vous que le monde est beaucoup plus incertain aujourd'hui qu'il ne l'était hier, ou qu'il ne l'aurait été si Hillary Clinton avait gagné ?

R - Le monde dans lequel nous sommes est un monde incertain, qui se modifie profondément, avec des points positifs et des points négatifs qui sont inquiétants. Nous sommes dans une nouvelle phase de l'Histoire. Mais ce qui peut faire peur et qui peut inquiéter dans ce monde incertain, c'est le repli nationaliste. La question sera posée à Donald Trump : que souhaite-t-il faire ? Il a beaucoup parlé de mur, est-ce une politique de barrières commerciales et douanières qu'il souhaite ? Ou, face à la réalité, s'adaptera-t-il en tenant compte du monde dans lequel il vit, pour faire en sorte que les États-Unis jouent leur rôle car, bien évidemment, les États-Unis ont un rôle à jouer.

En tout cas, cela me convainc encore davantage que la France joue un rôle très important, non seulement en tant que membre permanent du conseil de sécurité des Nations unies et qui va continuer de le faire mais est aussi en tant qu'un des pays moteurs de l'Europe, en particulier avec l'Allemagne. Plus que jamais, il y a la nécessité d'une Europe forte, d'une Europe solidaire pour peser sur les affaires du monde, pour défendre les intérêts des Européens et mieux les protéger et ceci est à l'ordre du jour. C'est encore plus vrai après le Brexit, mais je dirais que c'est aussi encore plus vrai dans cette incertitude avec les États-Unis où l'on s'interroge. On y verra sans doute plus clair lorsque le président aura installé son administration, mais il faut attendre le 20 janvier prochain.

Q - La nuit dernière, l'ambassadeur de France aux États-Unis a publié un tweet dans lequel il évoquait un monde qui s'effondre. Il l'a ensuite rapidement effacé. Était-ce une gaffe, du désarroi face à la nouvelle ?

R - Dans des circonstances comme celles-là, il faut garder son sang-froid. J'essaie de regarder les choses en face, sans langue de bois mais avec des exigences et des attentes. En même temps, le monde ne s'arrête pas et c'est le peuple américain qui a voté. Cela peut nous déplaire ou nous plaire, mais c'est une réalité. Il faut faire avec, en gardant ce que nous sommes, c'est-à-dire nos valeurs, nos principes et aussi défendre nos intérêts.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 17 novembre 2016

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