Entretien de M. Jean-Marc Ayrault, ministre des affaires étrangères et du développement international, avec la Radiodiffusion Télévision Sénégalaise, sur les relations franco-sénégalaises, à Dakar le 10 novembre 2016. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de M. Jean-Marc Ayrault, ministre des affaires étrangères et du développement international, avec la Radiodiffusion Télévision Sénégalaise, sur les relations franco-sénégalaises, à Dakar le 10 novembre 2016.

Personnalité, fonction : AYRAULT Jean-Marc.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères et du développement international

Circonstances : Déplacement au Sénégal, le 10 novembre 2016

ti :
Q - Quel est l'état des relations entre la France et le Sénégal ?

R - La France et le Sénégal coopèrent très étroitement. Mais le Sénégal, c'est aussi un pays qui joue un rôle important dans la sous-région, dans toute l'Afrique mais aussi à l'échelle internationale. Il ne faut pas oublier que le Sénégal préside, en ce moment, le conseil de sécurité. C'est ce qui m'a conduit à aborder les questions, avec le président Macky Sall, je dirais les questions qui se posent à l'échelle mondiale aujourd'hui et qui tournent autour des conflits qui existent dans le monde, la Syrie, l'Irak, mais aussi en Afrique. Nous avons parlé du Mali, où la France et le Sénégal, ensemble, sont engagés dans la force internationale des Nations unies, la France dans l'opération Barkhane. Notre objectif, c'est de lutter contre le terrorisme. C'est aussi protéger les populations civiles, créer des conditions de paix durable, mais nous savons aussi, et nous avons échangé à ce sujet, qu'il faut mettre en oeuvre les accords d'Alger, les accords politiques inclusifs, comme associer les populations du Nord, les populations Touaregs à l'exercice du pouvoir dans des régions qui sont très éloignées de la capitale. Comment consolider le système politique malien. Il y a à la fois nécessité d'agir pour lutter contre l'invasion terroriste, protéger les populations, ça c'est le volet militaire, mais il y a aussi un volet politique pour mettre en oeuvre les réformes. Enfin, pour l'Afrique en général, n'opposons pas la question de la sécurité avec la question de développement. Pour l'Afrique c'est vraiment la question clé : le développement.

Q - Mais les accords d'Alger, ce n'est pas la transition du Mali.

R - Non, absolument pas, c'est l'unité du Mali qui doit être préservée avec une décentralisation qui permet, dans les régions les plus éloignées, d'apporter des réponses concrètes, les plus proches possibles de la population avec des personnes qui les représentent. Mais dans un Mali qui soit uni et solidaire. Ces réformes ce sont les accords d'Alger. Je reviens sur mon propos général : pour l'Afrique, qui est confrontée à un immense défi qui est celui de sa jeunesse, je dis que c'est aussi une chance. À une condition : c'est que les projets africains de développement, dans les pays en particulier qui ont consolidé leur démocratie, c'est le cas du Sénégal qui est exemplaire, je pense qu'il faut offrir des perspectives à la jeunesse. Bien sûr il faut protéger, il faut lutter contre le terrorisme, c'est indispensable, renforcer les moyens militaires. Le Sénégal par exemple a une armée remarquable. J'ai vu ce qui s'est passé, la cérémonie consacrée aux forces armées sénégalaises. Remarquable. Mais en même temps, il faut aider tous les projets de développement. En Afrique, il y a une carte à jouer. Au moment où s'ouvre la COP22 à Marrakech, c'est la carte des énergies, des énergies renouvelables. En particulier, certains pays ont bien sûr leurs ressources hydrauliques, mais partout il y a le soleil, donc l'énergie solaire, qui est une énergie, si l'on utilise les technologies modernes, qui n'est pas une énergie très coûteuse mais qui est un levier formidable pour mettre en oeuvre les projets de développement.

Q - Cela rejoint la politique que mène le président Macky Sall dans le cadre du PSE...

R - Absolument. Nous avons abordé ces questions. La France ne se met pas à la place du Sénégal. C'est le Sénégal qui décide, qui arrête ses projets. Simplement, il est de notre devoir d'apporter notre concours, notre soutien. C'est pourquoi, en tant que ministre des affaires étrangères, j'ai aussi dans mes compétences l'aide au développement. J'ai proposé, dans mon prochain budget, qui va être voté bientôt, avant la fin de l'année par le parlement français, de monter très haut l'aide au développement. Elle était insuffisante à mes yeux. Soit sous forme de prêts à taux bonifiés mais aussi en termes d'aide directe parce que certain pays en ont besoin sur des sujet extrêmement précis. En tant que ministre des affaires étrangères, je siège aussi au conseil des ministres des affaires étrangères de l'Europe et donc j'encourage mes collègues à ce que l'Europe soit en pointe dans l'aide à l'Afrique. Souvent on parle de l'Afrique en parlant des problèmes. Je dis : regardons où sont les solutions. Et puis on parle souvent de l'Afrique uniquement sous l'angle migratoire. D'accord, ce problème existe, mais si l'on veut qu'il se pose autrement, aidons l'Afrique. Non pas en donnant de l'argent comme cela, mais en soutenant les projets qui sont portés par les gouvernements, par la société civile, par les entreprises et ils sont nombreux. En tout cas, au Sénégal, je constate que la croissance est au rendez-vous : + 6,5%, c'est prometteur.

Mais il faut aller plus loin. J'ai vu des projets très intéressants d'infrastructures, le TER par exemple, qui est un très beau projet qui permettra la mobilité, l'autoroute qui a été faite, mais il faut aussi soutenir les projets d'équipement, de formation, de santé... Je suis allé à Rufisque, qui est une très vieille ville sénégalaise. J'ai fait le jumelage quand j'étais maire de Nantes avec M. Jacques Diop, aujourd'hui décédé. J'ai vu les potentialités qui existent là-bas. Bien sûr, il y a des problèmes mais il y a une société civile qui a une énergie, je pense aux femmes, formidables... Cela donne confiance. Je reviens de ce séjour au Sénégal, d'abord heureux d'être revenu au Sénégal après avoir connu le Sénégal à titre privé et comme maire, de revenir dans un pays ami, de voir l'énergie qui existe, la qualité de la relation franco-sénégalaise, un pays qui s'affirme de plus en plus. J'ai vraiment confiance dans l'avenir du Sénégal.

Q - Votre visite s'effectue au moment où les États-Unis viennent de connaitre leur 45ème président, quel est l'avenir qui se dresse pour l'Afrique ?

R - Les États-Unis, c'est un grand pays, une grande nation qui a, bien sûr, des problèmes intérieurs à régler, comme tout pays, mais qui a aussi une responsabilité mondiale. J'espère que les États-Unis avec leur nouveau président seront, comme nous la France, conscients des responsabilités qui sont les nôtres. En particulier d'aider l'Afrique à réussir cette mutation formidable du développement. Comme j'ai dit à la télévision française : après tout ce que j'ai entendu dans la campagne électorale, exprimé par Donald Trump, maintenant qu'il est président nous avons besoin d'une clarification. Mais nous sommes des alliés des États-Unis et en même temps, nous gardons notre autonomie, notre indépendance, nous affirmons nos valeurs. Nous voulons travailler avec les américains mais nous voulons aussi leur dire ce que nous pensons, en toute franchise parce que nous sommes des amis des États-Unis.

Q - Monsieur le Ministre, lorsque l'on inaugurait l'autoroute à péage récemment, l'ambassadeur de France au Sénégal a émis une idée qui ressemblerait à un axe sino-sénégalo-français dans le cas de la coopération. Est-ce qu'aujourd'hui avec les rivalités dont on parle entre certains pays du sud qui cherchent à se créer une place dans les pays comme le Sénégal et les relations historiques et solides qu'il y a avec la France, est-ce simplement imaginaire ?

R - Il est légitime que le Sénégal ait des relations avec ses voisins. Il est allié avec le Maroc par exemple et ils ont des relations étroites, de confiance. Mais également avec d'autres pays de la région. Il est membre de l'Union africaine et il sait aussi, en tant que nation indépendante cultiver ses relations avec d'autres pays, comme la France. Mais il y a quelque chose qui restera même si tout cela existe et va se développer. C'est parfaitement légitime, comme la France le fait ! Ce qui restera c'est une spécificité dans la relation franco-sénégalaise, ça c'est une force. Par exemple, les étudiants qui viennent se former en France, personnellement je trouve qu'il n'y a pas suffisamment d'étudiants sénégalais qui viennent se former en France. Je l'ai dit encore cette semaine, je le redis encore : il faut leur faciliter la tâche. C'est un investissement dans l'avenir d'un pays. Nous, la France, nous devons avoir la main tendue à ces étudiants. Je travaille à leur faciliter l'accès pour des visas. Il y aura des visas, c'est la règle avec l'Union européenne et Schengen mais je crois que nous pourrions attribuer des visas qui sont de plus longue durée, qui rendraient leur vie plus simple parce que cela leur permettrait déjà de faire des aller-retours. Donner la chance à des étudiants sénégalais de se former en France c'est une spécificité dans la relation franco-sénégalaise. Si on la développe, notre amitié sera encore plus forte.

Q - Je vous ai entendu parler avec beaucoup d'émotion du Sénégal, le Sénégal pour vous c'est quoi ?

R - Le Sénégal, c'est un peuple avec une grande diversité et qui reste uni. On y parle le français mais également le wolof. Tout le monde ne parle pas le wolof et le wolof est souvent utilisé par tout le monde. Ce qui est intéressant, j'ai eu la chance de pouvoir aller dans différentes régions du Sénégal, grâce surtout à mon mandat de maire car j'ai été maire dans deux communes : St Herblain pendant 12 ans, commune de 40.000 habitants, près de Nantes, j'ai pu faire un jumelage avec la communauté rurale de Ndiagoniao, au pays sérère. C'est donc aussi une autre langue et le pays de Senghor. Et puis j'ai fait ce jumelage avec Jacques Diop, à Rufisque, une autre région, une des plus anciennes villes sénégalaises. J'ai appris à connaître les Sénégalais, à connaitre la culture sénégalaise, l'âme sénégalaise, un tout petit peu. Cela serait prétentieux de dire que je la connais vraiment ! Cela m'a donné une passion pour le Sénégal et pour son peuple et quand je reviens ici comme ministre des affaires étrangères, je ne peux pas avoir que des rencontres officielles, il faut absolument que je puisse voir des amis sénégalais. C'est pour cela que j'ai mis dans mon programme cette visite à Rufisque, que ce soit à la Résidence de France où il y avait des représentants de Ndiaganiao, cela m'a vraiment beaucoup touché.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 18 novembre 2016

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