Déclaration de Mme Juliette Méadel, secrétaire d'Etat à l'aide aux victimes, sur l'importance du volet de l'accompagnement psychologique dans la politique d'aide aux victimes, à Paris le 5 décembre 2016. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de Mme Juliette Méadel, secrétaire d'Etat à l'aide aux victimes, sur l'importance du volet de l'accompagnement psychologique dans la politique d'aide aux victimes, à Paris le 5 décembre 2016.

Personnalité, fonction : MEADEL Juliette.

FRANCE. Secrétaire d'Etat à l'aide aux victimes

Circonstances : Table ronde sur le thème "Les méthodes de prise en charge des traumatismes dans l'urgence et dans la durée", à l'hôtel Scipion, à Paris le 5 décembre 2016

ti : Mesdames, Messieurs,


Je vous remercie tous chaleureusement d'avoir répondu positivement à mon invitation. Je tiens à saluer tous les intervenants pour leur sollicitude et leur engagement, ainsi que notre animateur, Monsieur Franck de Montleau, chef de service Psychiatrie à l'hôpital Percy, qui ont tous accepté de venir débattre et alimenter la réflexion ce matin en matière d'aide psychique, et qui se sont montrés très réactifs malgré des délais serrés. Je remercie également l'Assistance publique–Hôpitaux de Paris qui nous a aidé à organiser cette table-ronde en nous accueillant dans ses locaux et en relayant nos invitations, et plus particulièrement son Directeur général Martin Hirsch, qui vient de nous présenter le rôle primordial – et exemplaire – qu'ont joué ses services face aux attentats parisiens de novembre 2015.

L'avènement d'un terrorisme aveugle qui menace chacun d'entre nous, nous oblige à faire face à des traumatismes d'ampleur, qui se répercutent et se répandent au rythme de leur médiatisation. Dans ce contexte de sidération des images d'horreur, l'opinion publique a malheureusement tendance à ne voir que les blessures visibles. Mais les blessés physiques ne sont pas les seuls touchés. Nous savons, et vous mieux que quiconque, à quel point les blessures psychiques peuvent être douloureuses ! D'autant plus douloureuses qu'elles ne trouvent pas immédiatement la reconnaissance ni le traitement dont elles ont besoin.

Malgré les efforts engagés pour garantir une prise en charge psychologique des victimes – je rappelle le dispositif mis en place de 10 séances de consultations chez un psychologue prises en charge par la solidarité nationale pour les victimes de l'attentat de Nice en juillet dernier – l'on peut déplorer que l'accompagnement psychologique (aux psycho-traumas notamment) reste encore le parent pauvre de la politique d'aide aux victimes. Nous manquons de professionnels de santé formés aux psychotraumas, les pédo-psychiatres nous font cruellement défaut: leur nombre a chuté de 50% en dix ans. Nous avons certes évolué en matière d'aide psychique d'urgence, notamment avec les cellules d'urgence médico-psychologique qui ont déjà fait leur preuve, mais des lacunes persistent en ce qui concerne le suivi psychologique dans le temps long.

Je veux y remédier. C'est pourquoi j'ai décidé d'ouvrir ce cycle de réflexion consacré aux « conditions d'un accompagnement psychologique réussi » à la suite d' « Attentats et d'autres catastrophes », afin que nous puissions nous saisir, ensemble, de ces questions brûlantes et trouver des réponses concrètes quant à l'offre, la formation et aux moyens en matière d'aide psychique au long cours. Les réponses seront proposées aux ministères concernés dans le cadre comité interministériel de suivi des victimes.

Notre première table-ronde portera sur les « méthodes de prise en charge des traumatismes des victimes, dans l'urgence et dans la durée ». L'occasion nous est ici donnée de confronter les différents dispositifs d'accompagnement psychologique des victimes qui peuvent être mobilisés immédiatement après l'évènement traumatisant puis dans la durée. Il sera important de croiser les regards sur ces sujets, entre la médecine hospitalières civile et de ville, et la médecine militaire qui a sans doute beaucoup à nous apprendre en matière de psycho-traumas.

Mais nous devons aussi nous poser la question de la méthode, derrière laquelle il y a bien un choix politique, un choix de société.

En 1980, aux Etats-Unis, Ronald Reagan coupait les crédits fédéraux à la psychiatrie communautaire, qui s'intéresse aux individus dans leur environnement. Parallèlement, une réforme des systèmes d'assurance américains excluait la couverture des soins psychiatriques de longue durée et privilégiait, pour des raisons strictement économiques, des techniques ciblées sur un symptôme. La vision psychothérapeutique, la prise en charge sociale, furent bien vite remplacées par la chimiothérapie et thérapies comportementales. La participation personnelle du malade, son organisation défensive et le sens pour lui de cette organisation n'étaient alors plus pris en compte. Tout n'était plus que processus sans lien avec une histoire individuelle. La référence au soin, naguère primordiale mais non exclusive, fut rapidement effacée. Depuis lors, les psychanalystes se retirent de plus en plus sous leur tente et désertent, peu à peu, un champ psychiatrique, dominé maintenant par la neurobiologie, la génétique et l'épidémiologie.

Ces scènes de la vie outre-Atlantique ne sont pas encore entièrement d'actualité dans notre pays, et notre système de protection sociale, s'il est menacé, reste encore opérant. Elles annoncent néanmoins une évolution qui verrait disparaître toute allusion, considérée comme un luxe inutile, à une souffrance inscrite et soignée à l'intérieur d'une subjectivité écartelée. Ce mouvement n'a rien d'irréversible. Il ne tient qu'à nous, qu'au politique, d'agir pour y faire face. La mise en place des cellules d'urgence médico-psychologique dès la survenance d'une catastrophe, la référence au travail de deuil des victimes lors d'un procès, ont fait leur nid dans les services de l'Etat et témoignent de la persistance, dans notre culture, d'un souci pour le confort intime.

A bon droit, nous pouvons donc être fiers de notre culture psychothérapique. Mais cette fierté ne doit pas nous figer, elle doit mobiliser notre engagement contre la menace d'une politique soumise uniquement à des impératifs économiques et qui renoncerait aux soins psychiques. La douleur morale liée à l'existence d'une intériorité mentale est trop profondément humaine pour que l'on prétende régler la question par le seul traitement médicamenteux, et dans un unique souci d'économie et d'efficacité à court terme. Il est nécessaire de diversifier l'offre de prise en charge pour l'adapter au mieux à chaque situation individuelle, aux besoins propres de chaque victime. Pour cela, il nous faut continuer à essayer de comprendre ceux qui ressentent plus particulièrement cette douleur et les aider à la comprendre, en étant à l'écoute de ce qu'elle fait vibrer comme écho en soi.

Je vous remercie de votre attention et laisse désormais le soin à Monsieur Franck de Montleau d'animer les échanges fructueux que nous ne manquerons pas d'avoir ce matin, et dont j'espère bien tirer le meilleur enseignement. Merci à vous tous.


Source http://juliettemeadel.fr, le 14 décembre 2016

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