Déclaration de Mme Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche, sur la mixité sociale et scolaire au collège, Paris le 13 décembre 2016. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de Mme Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche, sur la mixité sociale et scolaire au collège, Paris le 13 décembre 2016.

Personnalité, fonction : VALLAUD-BELKACEM Najat.

FRANCE. Ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche

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Il y a beaucoup à dire sur la mixité sociale. Beaucoup à penser, aussi.

Les travaux des chercheurs, les réflexions auxquelles elle donne lieu, la matinée que nous venons de vivre et la journée que nous lui consacrons témoignent de son importance.

Mais s'il y a beaucoup à dire sur la mixité sociale, il y a surtout beaucoup à faire.

C'est justement pour articuler la pensée et l'action, dans une perspective résolument pragmatique, que nous sommes réunis aujourd'hui.

Je veux donc, avant toute chose, vous remercier, mesdames et messieurs.

Oui, merci à chacune et à chacun d'entre vous, non seulement pour ce que vous faites sur le terrain, mais aussi pour être venu ici, aujourd'hui, avec nous, pour montrer ce que nous accomplissons dans ce domaine.

Vous vous emparez d'un sujet qui, nous le savons, sur les bancs de l'Assemblée nationale comme dans les conseils d'établissement et dans la vie de tous les jours, provoque des réactions souvent vives, avec parfois une certaine appréhension.

Pourtant, la ségrégation qui existe dans nos établissements n'est pas un ressenti ou un fantasme : c'est une réalité, dont nous connaissons l'ampleur, et dont nous mesurons les effets délétères.

Cette ampleur s'exprime par exemple dans le fait d'avoir 63 % de collégiens d'origine sociale défavorisée scolarisés dans 10 % seulement des collèges.

Quant aux effets délétères, ce sont des résultats scolaires en baisse, un taux d'échec largement supérieur à la moyenne, des conditions de travail et d'enseignement détériorés.

Le rapport d'information des députés Yves DURAND et Rudy SALLES de 2015 le rappelait, je cite : "L'effet "établissement ségrégué" sur les résultats des élèves défavorisés [...] est équivalent, en moyenne, à celui qui résulterait de deux ou trois années de retard scolaire."

Et nul doute que si la France s'affiche au sein de l'OCDE comme le pays où l'origine sociale pèse le plus lourdement sur le destin scolaire, la ségrégation scolaire y est pour beaucoup.

Le constat n'est pas nouveau. Il est ressenti, au quotidien, par les personnels, sur le terrain.

Devant une telle situation, on a souvent voulu agir par la carte scolaire, avec deux solutions opposées.

Il y a ceux qui veulent abolir la carte scolaire, l'autonomie totale des établissements ; et, je mets forcément des guillemets, « libérer » le système.

Je mets des guillemets, car cette soi-disant liberté accentue les inégalités, en donnant au milieu économique et social des élèves un poids toujours plus grand.

Nous avons eu un aperçu très concret des effets de l'assouplissement de la sectorisation, quand elle a été initiée en 2007. Que souligne le rapport de la Cour des Comptes de 2009, l'étude du SNPDEN de 2010, ou le rapport de l'École d'Économie de Paris de 2012 ?

Un même phénomène : non seulement la fragilisation des établissements déjà en difficulté, mais aussi la déstabilisation des collèges moyens, et donc un aggravement de la situation.

Alors, en réponse, d'autres veulent rigidifier la carte scolaire. La figer. Nous savons malheureusement qu'un tel carcan ne pèse, là encore, que sur les plus défavorisés.

Ce serait contre-productif, et, au final, ce n'est pas tant la carte qui serait figée, que des situations déjà fortement inégalitaires, qui n'auraient aucune possibilité d'évoluer.

Alors, je l'ai dit, ce constat n'est pas nouveau. Par contre, ce qui est nouveau, c'est l'approche que nous avons choisie.

Une approche qui rompt avec l'idée d'un grand soir « politico-technocratique » que l'on pourrait imposer d'en haut.

Une politique moderne, c'est une politique qui part du terrain, de la mobilisation des acteurs concernés, et qui s'appuie sur l'expérimentation et l'évaluation des mesures proposées, pour ensuite la généraliser.

Ce n'est pas la carte qui fait le territoire. C'est des territoires, d'une innovation collective, que viendront les solutions.

Et je parle au futur, mais en réalité, cette politique existe déjà. C'est celle que nous avons commencé à mettre en œuvre, et que nous donnons à voir aujourd'hui.

S'appuyer sur le terrain pour faire changer les choses, c'est se donner les moyens d'une action efficace et pérenne, bien éloignée des postures de principe qui parfois dominent les débats sur ce sujet. Car dans les faits, la mixité sociale aurait plutôt tendance à nous rassembler.

Ainsi, au tout début, nous avions tablé sur 5 territoires pilotes. L'objectif a été rempli, dépassé et, rapidement, nous sommes arrivés à 15. Soit le triple. Puis il y en a eu 25.

Alors, je vous passe les étapes intermédiaires, mais de nouveaux territoires nous ont encore rejoints dans cette démarche au fil du temps : nous avons, à l'heure actuelle, 46 départements et 84 communes, de droite comme de gauche, engagés à nos côtés.

Et j'espère bien que ce mouvement ne va pas s'arrêter là ! Parce qu'à travers tous ces territoires, c'est une assise solide que nous donnons à notre action.

Et en regardant cette salle, en pensant aussi à ce qui est actuellement en train de se déployer sur l'ensemble du territoire national, je suis heureuse et fière de voir autant de personnes s'engager pour davantage de mixité sociale.

Aujourd'hui, je vois des recteurs et leurs services académiques, des élus de tout bord, des chercheurs, des chefs d'établissement, des parents d'élèves, des professeurs, tous mobilisés pour expérimenter de nouvelles mesures.

Aujourd'hui, je vois 82 projets répartis à travers la France, pour mettre un terme à la ségrégation scolaire et sociale, qui proposent des stratégies variées.

Ce sont les sectorisations "multi-collèges", des modifications de la carte des langues pour valoriser certains parcours, une re-sectorisation ou une évolution des enseignements spécifiques proposés, comme j'ai pu le voir, il y a deux semaines, au collège Simone Veil de Montpellier.

Cela peut être aussi, une meilleure communication avec les familles, comme à Castres, dans l'Académie de Toulouse, justement parce que nous savons aussi à quel point les rumeurs comme les réputations peuvent nuire à la mixité sociale, et qu'à certains préjugés, il est bon d'opposer la réalité d'un collège, en ouvrant ses portes et en permettant aux équipes pédagogiques de rencontrer les familles.

Aujourd'hui, je vois donc une action à la fois ambitieuse et pragmatique en faveur de la mixité sociale.

Pragmatique, parce qu'elle fait confiance aux acteurs, tout en les accompagnant et en les soutenant ; ambitieuse, parce qu'elle est suivie et évaluée scientifiquement pour faire naitre un consensus sur des solutions qui donnent des résultats et peuvent être ensuite reproduites ailleurs.

L'accompagnement scientifique se déploie à différents niveaux. Il y a un premier niveau, arrimé au territoire. Et, parallèlement, nous avons déployé un accompagnement scientifique global, qui n'est pas exclusif d'autres processus d'évaluation, mais qui nous ouvrira des perspectives claires en étudiant ces actions selon trois axes.

Le premier, c'est l'impact des mesures sur la composition sociale des établissements.

Le second, c'est son impact sur la réussite scolaire.

Enfin, le troisième, c'est son impact non-cognitif, c'est-à-dire l'influence de la mixité sociale sur le développement des compétences sociales.

Je tiens d'ailleurs à saluer et remercier les scientifiques qui nous accompagnent dans cette action en faveur de la mixité sociale, et notamment Elise Huillery et Axelle Charpentier, ici présentes.

Je veux aussi remercier les services de mon ministère, la DEPP et la DEGESCO, ainsi que leurs directrices, ici présentes, pour leur implication et leur accompagnement dans cette action collective.

Tout cela, nous le faisons, avec une conviction très forte, et, je l'espère, qui sera de plus en plus partagée au fur et à mesure que nous progresserons sur ce sujet : c'est qu'il faut arrêter d'opposer égalité et réussite scolaire, mixité sociale et excellence. Les deux vont de pair.

Oui, la mixité sociale doit devenir, pour l'institution scolaire dans son ensemble, et au-delà des clivages politiques, une source de consensus.

Il n'y a pas d'un côté la question de la réussite de nos élèves et de leur formation, et de l'autre celle, plus accessoire, de la mixité sociale. Les deux sont profondément liés. Envisager l'une sans l'autre n'aurait aucun sens. Voilà pourquoi la question de la mixité sociale dans nos établissements est un enjeu fondamental.

Fondamental, parce que la mixité sociale, comme l'ont montré des études internationales, la mixité sociale améliore le niveau des élèves les plus fragiles, sans tirer les autres vers le bas. Il n'y a donc aucun perdant !

Fondamental, parce qu'elle favorise une meilleure connaissance de chacune et de chacun, et c'est cette connaissance qui assure la solidité des liens qui nous unissent.

Fondamental, enfin, parce que nous sommes dans une République, et que la devise inscrite aux frontons de nos établissements n'ont pas vocation à rester lettre morte !

Comment parler d'égalité et de fraternité si des générations entières de citoyennes et de citoyens grandissent sans jamais se rencontrer, sans jamais se fréquenter ?

Comment créer un sentiment d'appartenance commune, si la réalité est celle du cloisonnement et de la ségrégation ?

Comment se comprendre et se connaître, si l'on reste toujours dans des voies séparées et distinctes ?

Dans les situations de tensions et de repli sur soi que nous traversons, nous ne pouvons pas fermer les yeux sur la façon dont l'absence de mixité sociale vient gangréner le lien social. Nous ne pouvons pas détourner le regard. Nous devons être lucides. Nous devons être réalistes. Nous devons aussi être exigeants, envers nous-mêmes, envers notre système scolaire.

La loi du 8 juillet 2013 pour la Refondation de l'École avait confié une nouvelle mission au service public de l'éducation : veiller à la mixité sociale dans ses établissements.

Cette mission, la mobilisation de l'École pour les valeurs de la République française comme les conclusions du comité interministériel "égalité" citoyenne du 6 mars 2015 en ont encore renforcé l'importance, faisant de la mixité sociale un objectif majeur de l'action gouvernementale.

J'ai donc souhaité mener une véritable politique pour favoriser celle-ci. C'est, je ne l'ignore pas, une tâche difficile. Difficile, car la mixité sociale ne se décrète pas. Elle ne s'impose pas.

Elle se construit, elle s'élabore, patiemment, en concertation avec l'ensemble des personnes concernées, depuis les personnels de l'éducation nationale jusqu'aux élèves et à leurs familles, naturellement, en passant par les élus, les chercheurs et tous les acteurs susceptibles d'être mobilisés sur le terrain.

Et évidemment, la concertation ne va pas sans tensions, et sans débats. Evidemment que nous pouvons aussi rencontrer des difficultés !

C'est pour cela que nous prenons soin d'impliquer et d'échanger avec les parents d'élèves. S'ils sont exclus du processus, nous n'avancerons pas. L'idée n'est pas d'imposer, mais de permettre, en amont, de développer les conditions nécessaires pour qu'un projet soit accepté. Et cela demande du temps et des efforts.

Trop souvent la mixité sociale est ressentie par les parents comme un dilemme ; il leur faudrait être, soit de bon parents, soit de bons citoyens.

Or il n'y a pas une alternative pareille. Elle serait, à bien des égards, inhumaine. Si la mixité sociale est ressentie ainsi, c'est justement à cause de discours qui laissent entendre que le seul moyen de vivre en société serait de ségréger. Chacun pour soi. Chacun chez soi.

Mais l'histoire nous l'a montré, outre qu'une telle conception me paraît indéfendable d'un point de vue éthique, de telles idées ont toujours mené à la catastrophe. Et c'est justement cette catastrophe que je refuse de laisser advenir ici.

Je refuse de voir des élèves sacrifiés, et voués à l'échec avant même d'en avoir franchis le seuil. Cela a pour nom fatalité, et il n'y a en réalité ici aucune fatalité, mais des déterminismes économiques et sociaux contre lesquels nous pouvons agir.

Je refuse de voir mon pays, la France, et cette institution à laquelle nous devons tant, l'École, aller dans une logique profondément inégalitaire et anti démocratique.

Nous avons profondément besoin aujourd'hui de donner du sens aux existences qui passent toutes, un jour ou l'autre par l'école, et l'École doit être un lieu d'unité, de convivialité et d'apprentissage d'une vie véritablement citoyenne.

C'est pourquoi je tiens à saluer les parents d'élèves et leurs associations d'élus qui nous accompagnent dans ce projet.

Je veux aussi remercier les chefs d'établissements, qui sont des acteurs majeurs de ces expérimentations.

Sans ces chefs d'établissement motivés, engagés, responsables, rien ne serait possible, et je salue la SNPDEN et son secrétaire général, Philippe Tournier, et à travers vous l'ensemble des personnels de direction.

Tous ensemble, nous agissons pour que la mixité sociale cesse enfin d'être une promesse jamais tenue, pour devenir une réalité bien vivante, et surtout bien vécue.

Et quand je dis tous, je n'oublie pas l'enseignement privé, et je tiens à souligner le rôle important qu'il joue dans ce domaine.

Ici encore, nous avons voulu développer un partenariat et nous placer dans une logique de concertation. Je veux en particulier saluer l'engagement du Secrétariat Général de l'Enseignement Catholique. Cet engagement se verra très concrètement dans les moyens dédiés par l'Enseignement Privé aux dispositifs de réussite éducative.

A la rentrée prochaine, fruit d'une volonté partagée, ce sont 50 postes qui seront consacrés au renforcement des moyens des établissements qui s'engagent pour la mixité sociale.

Nous sommes, vous le voyez, bien loin des tensions et des conflits auxquels on associait d'ordinaire le fait d'évoquer la mixité sociale.

Un mouvement est lancé, les expérimentations présentées aujourd'hui en témoignent. Ce mouvement, ce sont tous les acteurs des territoires et les scientifiques qui le portent désormais, et il ne doit plus s'arrêter.

Là est le véritable enjeu : ne pas laisser la dynamique s'essouffler, mais la prolonger, l'entretenir et même l'amplifier dans les années qui viennent.

Une impulsion politique a été nécessaire au commencement. A présent, c'est la constance de votre engagement, la rigueur de l'évaluation, et notre capacité à donner à cette politique la force de la preuve, qui seront déterminants.

Je souhaite vraiment que la mobilisation collective qui est à l'œuvre aujourd'hui se maintienne sans faiblir, et sans laisser, au fond, de vieilles habitudes revenir, qui relègueraient de nouveau la mixité sociale au second plan. Elle est tout sauf secondaire.

A travers elle, c'est l'égalité, la fraternité, et la liberté, la vraie, que nous défendons. Nous ne pouvons pas l'oublier, car cette devise, nous la voyons s'afficher au fronton de nos établissements scolaires. Elle a vocation à guider notre action, et à entretenir cette mobilisation.

Autrement, nous n'aurons plus rien à répondre à l'élève qui nous demandera si ces mots doivent être pris au sérieux, ou s'ils sont juste là pour faire joli. Et je crois que plus personne ne pourra se satisfaire de notre silence sur un sujet aussi important, qui est au cœur, au fond, de notre capacité à fonder une société unie, soudée, et viscéralement républicaine.


Je vous remercie.


Source http://www.education.gouv.fr, le 14 décembre 2016

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