Déclaration de M. Jean-Marc Ayrault, ministre des affaires étrangères et du développement international, sur le conflit syrien, à Paris le 15 décembre 2016. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Jean-Marc Ayrault, ministre des affaires étrangères et du développement international, sur le conflit syrien, à Paris le 15 décembre 2016.

Personnalité, fonction : AYRAULT Jean-Marc.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères et du développement international

Circonstances : Entretien avec M. Staffan de Mistura, envoyé spécial des Nations unies pour la Syrie, à Paris le 15 décembre 2016

ti : Mesdames et Messieurs,


Merci d'être là. Comme vous le savez, je viens de m'entretenir avec Staffan de Mistura, envoyé spécial du secrétaire général des Nations unies pour la Syrie.

Je voudrais d'abord le remercier d'être venu ici à Paris pour me rencontrer et discuter de cette situation dramatique aujourd'hui à Alep, et de voir comment nous pouvons contribuer ensemble à agir sur le plan humanitaire, mais aussi à relancer l'indispensable processus de paix. Je voudrais saluer son travail qui est extrêmement difficile et qu'il mène avec beaucoup de courage et de persévérance.

Nous avons donc évoqué la situation à Alep et nous avons surtout examiné ce qui pouvait être fait le plus rapidement possible, pour venir en aide aux populations civiles. La situation à Alep est catastrophique, chacun le voit : des populations civiles sont encore bloquées dans la partie orientale de la ville et ne demandent qu'une chose, pouvoir sortir en sécurité.

C'est la raison pour laquelle la France a demandé une nouvelle réunion du conseil de sécurité des Nations unies, non pas dans le but de faire adopter une nouvelle résolution, mais d'examiner - et cela se fera demain - concrètement, avec le secrétariat général des Nations unies, le déploiement d'observateurs sur place pour s'assurer qu'il n'y a aucune exaction ou règlement de compte et que les populations civiles sont vraiment protégées.

C'est possible de le faire extrêmement vite et nous souhaitons que la réunion de demain soit une réunion utile et pratique ; faire extrêmement vite cette mise en oeuvre avec la présence d'observateurs représentant les Nations unies qui constitueront une garantie internationale pour la sécurité des populations syriennes.

Il faut aussi que soit décidé le déploiement de tous les moyens disponibles pour l'aide humanitaire avec toutes les organisations de l'ONU ou des ONG qui sont à proximité pour venir en aide à des populations qui sont dans une extrême urgence humanitaire. Ce sont des milliers de civils qui sont dans cette situation. Il y a ceux qui sont déjà partis, qui peut-être sont sans toit, sans nourriture, sans soins, et il y a ceux qui restent encore. Staffan de Mistura a donné un chiffre impressionnant, il y a encore 50.000 civils, sans parler des combattants, qui sont dans Alep-est. C'est le premier point de notre entretien que je voulais évoquer.

Le deuxième point : que va-t-il se passer après cette terrible tragédie d'Alep ? La guerre continuera-t-elle ? Est-ce que la stratégie de guerre totale va se poursuivre ? Celle que veut le régime de Bachar al-Assad et ses soutiens russe et iranien. Car la poursuite de ce conflit est tout à fait possible sur le reste de la Syrie, dans les autres villes qu'il reste à faire tomber comme Idlib ou des villages, des territoires autour de Damas. Bien sûr, nous, nous appelons à la cessation des hostilités sur tout le territoire syrien.

Ensuite, et c'est l'essentiel, nous ne cessons de nous battre pour cela, c'est de reprendre les négociations en vue d'une véritable transition politique qui soit apte à garantir l'avenir de la Syrie, une Syrie unitaire, sans partition de la Syrie, mais une Syrie qui soit aussi une Syrie non confessionnelle, respectueuse de sa diversité et de ses minorités. Pour cela, il y a une base juridique claire adoptée par le conseil de sécurité des Nations unies, c'est la résolution 2254. C'est d'ailleurs la base du travail de Staffan de Mistura. Cette base existe et n'est pas à inventer ni à imaginer. Elle a en outre été votée à l'unanimité par les membres du conseil de sécurité, notamment des Russes. Donc, la voie politique, la voie de la négociation est possible, c'est une question de volonté.

Enfin, je voudrais rappeler que, pour la France, il y a une bataille qui n'est pas secondaire mais essentielle, c'est la bataille contre le terrorisme. Nous la menons partout : nous la menons en Irak, en Syrie et, en particulier, nous avons aussi pour objectif de faire tomber Raqqa. Mais, pour cela, il faut évidemment concentrer nos forces et nos moyens et être sincère dans la lutte contre le terrorisme. J'ai observé à quel point le retour de Daech, de l'État islamique à Palmyre avait troublé les esprits. Ceux qui croyaient que certains discours, notamment russes, d'engagement contre le terrorisme étaient sincères, se sont rendu compte que ce qui était important, c'était de faire tomber Alep et d'abandonner Palmyre à quelques soldats syriens incapables de la défendre et qui a été très facilement reprise par les djihadistes de l'État islamique et de Daech.

C'est tout un symbole, mais un symbole qui met aussi le doigt sur la réalité. La réalité c'est qu'il y a un régime qui massacre son peuple, qui a provoqué la mort de plus de 300.000 personnes et le déplacement de 10 millions de personnes, dont la moitié de réfugiés qui a un régime honni, qui ne pourra jamais assurer une paix durable dans cette région et qui est soutenu par les Russes et par les Iraniens.

Nous appelons à un sursaut en particulier venant des Russes, disant que cette situation n'est pas vivable. «Si vous poursuivez la guerre dans la Syrie de l'Ouest, alors cela se terminera comme en Afghanistan, une sorte de bourbier dont nous ne sortirons jamais.»

Il faut en sortir, c'est la position de la France, avec une priorité et une urgence absolue, c'est l'urgence humanitaire pour les populations.


Q - Monsieur le Ministre, vous avez parlé de déploiement, cela concerne quels secteurs précisément ? Entendez-vous que les Russes ont volontairement abandonné Palmyre ?

R- Ce que nous voulons, c'est un déploiement le plus rapide et le plus pratique possible. Nous l'avons évoqué avec Staffan de Mistura qui connaît parfaitement le fonctionnement des Nations unies. La recommandation qu'il m'a faite concernant les observateurs, c'était de mobiliser tous les personnels de l'ONU qui sont déjà sur place et qui peuvent être opérationnels dans les heures qui viennent - et pour cela il faut qu'il y ait une décision du secrétariat général. Nous avons parlé de choses concrètes ; pas de grandes déclarations pour dire qu'il faut sauver la population civile, mais «que peut-on faire maintenant ?».

Quant à l'aide humanitaire, elle est disponible et proche : en Turquie bien sûr, mais j'ai appris également qu'à Alep Ouest il y a un certain nombre d'entrepôts, avec notamment des réserves alimentaires ou des médicaments, qui n'ont pas pu être utilisés jusqu'à présent. Tout cela n'a jamais été utilisé. Il faut donc vraiment être sincères et aider cette population civile. C'est ce que nous voulons et c'est la raison pour laquelle nous avons demandé cette réunion du conseil de sécurité - et je le précise une fois encore - pour des opérations concrètes.

Cette discussion se passera bien sûr dans le cadre du conseil de sécurité, mais peut-être aussi dans un cadre plus restreint pour que, avec le secrétariat général, tous les aspects concrets soient examinés pour aider la population civile. C'est indispensable et ce n'est pas contradictoire avec l'ambition politique qui est la nôtre.

Concernant Palmyre, je ne fais pas de procès d'intention, simplement, je n'oublie pas que lorsque Daech avait quitté Palmyre et que la ville avait été reprise, cela avait été présenté comme une grande victoire. Un grand concert avait même été organisé et chacun s'était précipité pour louer cette oeuvre magnifique. Alors que s'est-il passé ? Les forces ont été concentrées sur Alep et les militaires syriens, qui n'ont pas été très performants, sont restés sur place. Car en réalité - et c'est révélateur - si l'armée syrienne n'a pas ses soutiens extérieurs, elle tombe. Cela renvoie aussi à la réalité politique : je lis des commentaires disant que l'opposition est affaiblie, et c'est vrai. Mais ce qui est sûr, c'est que si d'un autre côté, le régime syrien et son armée n'étaient pas soutenus de l'extérieur, alors ils n'auraient pas tenu, et c'est très important de le rappeler.

Autour d'Alep, il y avait les principales forces, il y a même eu l'armée syrienne, beaucoup de milices iraniennes, du Hezbollah, et des milices chiites irakiennes. C'est cela aussi la réalité de ce combat. Concernant les Russes - encore une fois ce n'est pas un procès d'intention - mais on ne peut pas dire qu'on se bat contre Daech si on ne s'en donne pas les moyens et si la concentration des moyens que l'on utilise - notamment les bombes - se fait contre l'opposition au régime de Bachar al-Assad. Ce que nous voulons, c'est que ces forces se concentrent sur Daech, et notamment sur la conquête de Raqqa. Cette reconquête n'est pas sans lien avec le souhait de négocier. Quel sera l'avenir de la Syrie ? À Raqqa d'abord, quelle sera la gouvernance ? Une gouvernance sous le régime de Bachar al-Assad où tout reprendrait comme avant ou Raqqa serait-elle au contraire l'exemple même de ce que l'on peut imaginer comme gouvernance pour la Syrie toute entière ? Ce débat a déjà lieu sur l'après-Mossoul et on sait que c'est difficile. Nous avons besoin de venir à la table des négociations, dans l'intérêt des populations syriennes, mais aussi pour la stabilité et la sécurité dans toute cette région. Personne ne doit se faire d'illusions : trop de haines ont été attisées par ce qu'il s'est passé à Alep, qui va rester dans les mémoires, avec des envies de revanche terribles, et le risque que cette région soit en guerre pour longtemps. Nous ne le voulons pas. C'est pourquoi, nous en appelons à la conscience et à la responsabilité des Russes. On peut imaginer une victoire à court terme - en tout cas c'est comme cela que Bachar al-Assad la décrit - mais le danger, la menace et le chaos, risquent de durer encore longtemps.

Q - Sur les chiffres, vous avez parlé de 50.000 civils bloqués à Alep. Avez-vous un chiffre des combattants qui sont bloqués ? Par ailleurs, ces gens sont évacués vers Idlib. Est-ce que l'accord qui a été conclu donne des garanties qu'ils ne se retrouveront pas piégés à Idlib sous les bombardements dans les jours ou les semaines qui viennent ?

R - C'est tout le sujet qui concerne ce que je ne cesse de répéter, c'est-à-dire une stratégie de guerre totale. Si la stratégie de guerre totale se poursuit après Alep, effectivement, le prochain objectif ce sera Idlib. Mais ce que nous voulons empêcher, c'est cette logique de la guerre totale, et je ne reprends pas les arguments. C'est pourquoi, maintenant, nous vous disons que nous voulons que des négociations sincères avec toutes les parties, sur la base de la résolution 2254 du conseil de sécurité, reprennent ; c'est l'urgence : l'urgence humanitaire, l'urgence absolue, l'urgence pour le peuple syrien. Merci.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 19 décembre 2016

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