Déclaration de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de la défense, sur l'entreprise Airbus Safran Launchers et la politique de dissuasion nucléaire, à Paris le 14 décembre 2016. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de la défense, sur l'entreprise Airbus Safran Launchers et la politique de dissuasion nucléaire, à Paris le 14 décembre 2016.

Personnalité, fonction : LE DRIAN Jean-Yves.

FRANCE. Ministre de la défense

Circonstances : Cérémonie Airbus Safran Launchers, à Paris le 14 décembre 2016

ti :

Mesdames et Messieurs les parlementaires,
Monsieur le délégué général pour l'armement,
Mesdames et Messieurs les officiers généraux,
Messieurs les présidents,
Mesdames et Messieurs, chers amis


Je suis très heureux d'être parmi vous aujourd'hui, pour célébrer la création de la société Airbus Safran Launchers et rappeler son rôle à venir dans la poursuite de notre politique de dissuasion.

Comme l'a indiqué le Président de la République lorsqu'il est venu, le 14 novembre dernier, poser la première pierre de l'usine Ariane 6 aux Mureaux, c'est un lien historique qui unit notre effort dans le domaine des lanceurs spatiaux et la recherche de vecteurs toujours plus performants pour la dissuasion nucléaire. Ce lien tient notamment au caractère éminemment stratégique de ces deux filières.

Le Livre blanc sur la Défense et la Sécurité Nationale de 2013 a ainsi réaffirmé l'importance de l'accès et de l'utilisation de l'espace extra-atmosphérique pour notre autonomie stratégique.


* Les bases industrielle ayant conduit à ASL

Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, la filière des lanceurs nous a permis de définir et de construire les conditions de cette autonomie et de notre souveraineté nationale.

Depuis plus de cinq décennies, c'est un facteur majeur de la puissance de la France dans le monde, par son excellence technologique et son rôle en matière de sécurité. La maîtrise de cette filière nous donne une position particulière dans le jeu international, à la table du conseil de sécurité de l'ONU.

Que de chemin parcouru depuis la création de la « société pour l'étude et la réalisation des engins balistiques » (SEREB) des années 1960, jusqu'à Airbus Safran Launchers (ASL) aujourd'hui, en passant entre autres par l'Aérospatiale ou encore Airbus Defence and Space, sans oublier la consolidation industrielle de Safran autour des compétences de propulsion.

La filière des lanceurs, c'est donc un enjeu majeur à la fois pour l'industrie, pour la construction européenne, et pour la souveraineté nationale. Elle s'appuie sur trois marqueurs forts :

- d'abord de fortes synergies entre les mondes civil et militaire : dès le départ, le développement de missiles balistiques et la réalisation de lanceurs spatiaux ont trouvé des complémentarités technologiques et industrielles, qui ont permis d'entretenir des cycles complémentaires de développement et de production ;

- ensuite, elle constitue un objectif primordial de la construction européenne dans le domaine spatial, dont la France est devenu le moteur. Tout en travaillant à la pérennité de ses forces de dissuasion, la France a, dès les années 1960, porté le projet et la revendication de l'autonomie européenne d'accès à l'espace. Nous avons choisi de poursuivre dans cette voie en lançant le programme Ariane 6 en relation avec l'Agence spatiale européenne (ESA) et nos partenaires ;

- enfin, la filière des lanceurs repose sur une coopération étroite entre l'industrie et l'Etat : la logique de souveraineté y rencontre la logique économique. Le lancement d'Ariane 6 est l'exemple d'une décision prise entre des Etats, confortée par une supériorité technologique et industrielle largement duale.

Engagés dans une démarche pragmatique, l'Etat et le secteur industriel ont progressivement construit et consolidé ensemble la filière française et européenne des lanceurs. Aujourd'hui, cette entreprise commune, cette histoire commune, a pu aboutir à la création d'Airbus Safran Launchers.


* Pourquoi une évolution structurelle était-elle nécessaire ?

Dans les années 1960, pour atteindre l'objectif national de puissance nucléaire souveraine et indépendante, la France se devait de disposer d'une structure de quasi-arsenal, qui lui assurait un contrôle total du programme.

En basculant vers une structure industrielle privée, quoique très encadrée par les conventions qui nous lient, la France a pris acte de la nécessité de doter cette industrie des moyens de répondre aux enjeux de réactivité, de compétitivité et d'agressivité, qui caractérisent un marché de plus en plus concurrentiel.

A ce moment charnière de l'histoire du développement spatial, nous nous devions aussi de créer un champion industriel européen, capable de participer à la préservation de l'autonomie de l'Europe dans le domaine des lanceurs.

C'est le titre, judicieusement choisi, du premier chapitre du rapport récent intitulé « Open space » qu'a rédigé Madame Geneviève Fioraso. Sans socle, sans fondation, c'est tout l'édifice spatial qui peut s'effondrer. Si le lanceur n'est pas maîtrisé, c'est toute la filière industrielle qui est menacée. Nous, Européens, nous ne le savons que trop bien, puisque c'est la raison même pour laquelle le programme Ariane a vu le jour, après que les Etats-Unis nous ont interdit, en 1974, de commercialiser les capacités du satellite de télécommunications Symphonie, lancé par la NASA. Quarante plus tard, la problématique reste inchangée.

L'action volontariste des Etats, et tout particulièrement celle de la France, a permis de valoriser et de légitimer les lanceurs européens dans la concurrence mondiale et d'obtenir de beaux succès, ce dont témoigne le rôle prépondérant d'Arianespace sur la scène mondiale des services de lancement commerciaux.

Mais ce constat, aussi positif soit-il, a trouvé ses limites :

- dans le contexte financier issu de la crise de 2010, la mise en place de processus innovants de développement et la recherche des meilleures optimisations industrielles sur les missiles balistiques, ne pouvaient se faire dans la durée qu'au travers d'une réorganisation industrielle ;

- la concurrence croissante des pays émergents et des nouveaux entrants américains notamment, qui créent des ruptures tant technologiques que commerciales, a démontré à l'Europe la nécessité de proposer une offre de lancement moderne et compétitive : ce sera le rôle d'Ariane 6.

Ainsi, Ariane 6 sera la garantie de l'indépendance économique des fabricants de satellites européens et de leurs clients, en leur assurant un service de lancement aux délais et aux prix réduits de moitié par rapport à Ariane 5.

Ariane 6 demain, c'est aussi la garantie stratégique pour nos Etats membres de mettre en orbite leurs outils de souveraineté, en matière de d'observation, de surveillance et de communication sécurisée notamment.

En 2014, lors de la confirmation au Luxembourg du projet Ariane 6, l'évolution de la structure de la société est apparue comme un impératif aux yeux des industriels et de l'Etat. Celui-ci a suivi les propositions, radicales pour l'époque, qu'ils avaient formulées.

Notre soutien constant à Airbus Safran Launchers (ASL) a permis la création de cette société, tout en préservant les intérêts souverains associés aux activités de défense qu'ASL réalise au profit de notre force de dissuasion. L'apport des actions d'Arianespace est une autre manifestation de la capacité de l'Etat à accompagner le développement de schémas modernes d'organisation, nécessaires au maintien des positions d'excellence.

- Airbus Safran Launchers a vu son rôle récemment confirmé avec le lancement de la réalisation du projet Ariane 6 en ce début décembre 2016.

- La création d'Airbus Safran Launchers, annoncée en juin 2014 par AIRBUS et SAFRAN, s'est vue confirmée en janvier 2015 lors de la mise en commun, par les deux sociétés, d'actifs permettant d'initier une première phase.

L'aventure continue aujourd'hui. Grâce à l'action déterminante de la Direction générale de l'armement et de l'Agence des participations de l'Etat que je remercie, Airbus Safran Launchers apparait avec sa pleine capacité, comme une société européenne dotée d'une forte base française, prête à affronter l'avenir.

- Avec un chiffre d'affaire de l'ordre de 2,5 milliards d'euros et un effectif de près de 8000 personnes, Airbus Safran Launchers dispose d'une taille et d'un périmètre suffisants pour affronter la concurrence mondiale.

- L'implantation d'ASL, en France et en Allemagne notamment, permet de créer, au travers d'un réseau de partenariats industriels ou institutionnels sur le continent, un véritable ensemble industriel européen, exceptionnel par sa technicité et son excellence.

- ASL offre à l'Europe son autonomie spatiale, en lui fournissant la possibilité d'accéder à l'ensemble de la gamme des lanceurs et à toute la chaîne de valeur des lanceurs, depuis les équipements jusqu'au service de lancement.

- ASL dispose désormais de l'ensemble des leviers pour opérer sur toute l'étendue du spectre des activités de lancement.

ASL et ses filiales sont appelés à devenir des acteurs-clé de la souveraineté spatiale européenne ET de l'autonomie stratégique française, en regroupant l'ensemble des activités des deux industriels Airbus et Safran dans les domaines des lanceurs civils (Ariane) et des programmes défense M51 (missiles balistiques). ASL rassemble l'ensemble des compétences sur toute la chaîne de valeur des lanceurs et des technologies liées aux missiles balistiques.

L'expérience accumulée au fil des ans au sein de la branche des missiles balistiques a ainsi permis de préparer des technologies futures en matière d'alerte avancée, d'interception exo-atmosphérique, d'optique et de lasers. En effet, l'évolution des menaces, comme la prolifération des débris spatiaux, l'existence d'objets spatiaux pirates ou non coopératifs, l'usage potentiel d'armes antisatellites, nous conduisent à réfléchir aux moyens d'assurer la sécurité de l'espace, qui inclut la surveillance du milieu [Space situational awareness – SSA], le maintien d'une autonomie d'accès et la protection des moyens en orbite.


* Les succès MSBS de 2016 et ASL au service de la dissuasion

Issue de la consolidation de deux acteurs industriels majeurs continûment présents dans la conception et la production des différentes générations de missiles balistiques : Airbus Defence and Space et Herakles ont fusionné pour faire en sorte qu'ASL soit un atout majeur de notre dissuasion nucléaire.

On pourrait considérer que, du fait d'une pression concurrentielle dans le domaine des lanceurs civils, la défense et la dissuasion vont bénéficier des fruits d'une nouvelle organisation industrielle qui réunit le fabricant des propulseurs et le concepteur-intégrateur du missile.

Cette intégration industrielle est tout à fait pertinente.

La conception devra tirer le meilleur parti de ce rapprochement, pour proposer des évolutions itératives de nos missiles, conformes et adaptées aux enjeux stratégiques de notre dissuasion. En choisissant cette logique itérative, nous pourrons également contribuer à raccourcir les cycles industriels et ainsi à faciliter la conservation des compétences de nos ingénieurs et de nos techniciens.

Pour ce qui est de la production, ce rapprochement est aussi un progrès dans la mesure où l'intégration des moteurs dans le lanceur est de plus en plus poussée, comme en témoigne le processus de fabrication des éléments du M51, qui nécessite d'incessants allers-retours entre les usines du motoriste et du missilier.

En effet, le système missile, qui était de la responsabilité d'Airbus, et la propulsion solide qui relevait d'Hérakles, sont étroitement imbriqués. Ensemble, missiliers et motoristes sauront faire reculer les frontières technologiques, au bénéfice des performances, de l'efficacité industrielle et de notre sécurité.

Au-delà de la création d'Airbus Safran Launchers, l'année 2016 est également marquée par le franchissement de plusieurs jalons opérationnels, dont le film qui vient d'être projeté rappelle l'importance.

Le débarquement de la dernière dotation de M45 a eu lieu cet été. La montée en puissance du missile M51, qui a débuté il y a une dizaine d'années, s'est achevée lors du remplacement du M45 par le M51, qui équipe désormais l'ensemble des sous-marins nucléaires lanceurs d'engins de la Force Océanique Stratégique de la marine.

Le missile M45 était la dernière version de la génération du M4, une famille de missiles modernes mise en service en 1985, premiers engins à têtes multiples indépendantes. Nous avons tous partagé une certaine nostalgie, le 29 septembre dernier, lors du débarquement du dernier missile M45 au petit matin. Je remercie l'ensemble des équipes qui ont œuvré sans interruption à la posture M4, et donc à la sécurité de la France, depuis 1985.

Le jour même de la création d'ASL, un M51 subissait son tir d'acceptation depuis le sous-marin Le Triomphant.

La qualification nucléaire de la version M51.2, deuxième incrément du missile M51 qui emporte les nouvelles têtes nucléaires océaniques de la direction des applications militaires du CEA - que je salue aussi ici - a été suivie de sa mise en service opérationnelle que j'ai prononcée en septembre.

Enfin, l'embarquement de la dernière dotation de M51 à bord du Triomphant a eu lieu à la fin de son interruption de service pour entretien et adaptation.

Ainsi, à ce jour, tous les sous-marins de la marine nationale sont équipés de missiles M51, le M51.2 est opérationnel, et les opérations de démantèlement de la dernière dotation M45 vont être engagées.

Ce succès, ce sont les efforts permanents des services du ministère de la Défense et singulièrement de la DGA, maître d'ouvrage du programme des missiles mer-sol balistiques stratégique (MSBS) et de leur maintien en condition opérationnelle qui l'ont rendu possible. Je voudrais saluer ici le travail incessant de ces hommes et de ces femmes qui, par leur dévouement, garantissent la sécurité, la grandeur et la force de notre pays. Je tiens également à saluer ici l'ensemble des industriels, notamment le maître d'œuvre industriel Airbus Safran Launchers, dont les compétences techniques et l'implication constante au service de la dissuasion sont indispensables à cette grand œuvre.

Ces succès en préparent d'autres. J'ai décidé en 2014 de lancer la réalisation de la troisième version du missile M51, le M51.3, un troisième incrément, ambitieux, qui fait appel à l'ensemble des compétences industrielles, et leur donne ainsi l'occasion de concrétiser tous les bénéfices du rapprochement industriel que nous célébrons aujourd'hui. Ces travaux avancent bien.

Pour réussir le pari de ce programme, le maintien des compétences technologiques et industrielles de ce tissu doit revêtir une priorité absolue. Ce défi ne peut être relevé qu'en s'appuyant sur la dualité des programmes civil et militaire. Les principes de mise en œuvre, les compétences et les outils de conception utilisés sont en grande partie analogues pour un missile balistique et pour un lanceur spatial. Depuis les années 1960 se sont succédés en quasi alternance des programmes militaires et civils (générations successives de lanceur Ariane et de missiles balistiques) qui ont assuré le développement et le maintien d'une filière industrielle française de très haut niveau scientifique et technologique. Aujourd'hui, avec les programmes Ariane 6 et M 51.3 qui sont tous deux en phase de développement au sein d'ASL, nous nous préparons ensemble à franchir un nouveau cap en matière de dualité et d'intégration industrielle.

L'Etat et l'industrie devront mener ces programmes comme nous avons mené les autres, conscients des enjeux majeurs qu'ils portent pour adapter nos forces aux menaces et en s'appuyant sur les talents des hommes et des femmes qui y contribuent. Ils devront les mener ensemble, dans la même relation de confiance, de transparence, de dialogue qui a fait le succès de ces programmes complexes, aux interfaces multiples, depuis le lancement en 1963 des programmes S2 et M1 par mon prédécesseur Pierre Messmer.

Plus que jamais, Mesdames et Messieurs, vous savez que l'innovation est un défi permanent, et les quinze derniers mois ont démontré les capacités d'ASL à réaliser, tir après tir, ses objectifs opérationnels et à préparer des solutions d'avenir. Cette volonté d'avancer et cette ambition sans cesse renouvelée sont au cœur du nouveau projet entrepreneurial d'Airbus Safran Launchers. A court terme, l'un des grands enjeux est le lancement de ces fameuses constellations de satellites en orbite basse, qui couvriront bientôt nos besoins en communication et en imagerie terrestre en temps réel. Certains parlent de plusieurs milliers de satellites.

Evidemment, j'y vois un enjeu pour l'Europe, un enjeu pour la France, et je ne doute pas qu'ASL saura mettre à profit les compétences d'exception issues de l'expérience accumulée non seulement dans les programmes civils mais aussi dans les programme de défense pour répondre à cette nouvelle demande.

Vous le constatez : les investissements de l'Etat dans la politique industrielle française et européenne se poursuivent dans ces domaines d'excellence. Airbus Safran Launchers est tout à la fois le fruit et la graine de cette politique déterminée.

La France a fait le choix de maintenir un niveau d'ambition élevé pour notre pays. Je tiens une nouvelle fois à remercier et féliciter l'ensemble des acteurs, étatiques comme industriels, qui par leurs compétences et leur engagement sont les pionniers et les gardiens de notre indépendance et de notre sécurité. La création d'Airbus Safran Launchers, au service de la dissuasion française et de la souveraineté européenne dans le domaine spatial, marque une nouvelle étape d'une histoire riche de magnifiques succès pour notre pays.


Vive la République.
Vive la France.


Source http://www.defense.gouv.fr le 19 décembre 2016

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