Interview de M. Jean-Marc Ayrault, ministre des affaires étrangères et du développement international, avec Europe 1 le 20 janvier 2017, sur les relations franco-américaines, la situation en Syrie et sur les primaires de la gauche. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de M. Jean-Marc Ayrault, ministre des affaires étrangères et du développement international, avec Europe 1 le 20 janvier 2017, sur les relations franco-américaines, la situation en Syrie et sur les primaires de la gauche.

Personnalité, fonction : AYRAULT Jean-Marc.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères et du développement international

ti :

FABIEN NAMIAS
Bonjour Jean-Marc AYRAULT.

JEAN-MARC AYRAULT
Bonjour.

FABIEN NAMIAS
Alors, « Désormais, tout peut arriver », « Un président pas normal, imprévisible », « Les inconnues d'une présidence », Défendons nos valeurs », la presse française, dites-moi, elle est inquiète ce matin à quelques heures de l'investiture du 45e président des Etats-Unis Donald TRUMP. Franchement, est-ce qu'elle n'en fait pas un peu trop ?

JEAN-MARC AYRAULT
Ce n'est pas une série américaine qui commence, c'est la réalité, c'est la politique réelle, et donc il y a un nouveau président, aux Etats-Unis, qui s'appelle Donald TRUMP, c'est les Américains qui ont voté, maintenant il est au pied du mur, et ce n'est pas rien de présider les Etats-Unis. On vient de terminer 8 ans de présidence OBAMA, ça a été un grand président, on n'a pas toujours été d'accord sur tout, on a même eu des déceptions, je pense à la Syrie par exemple, mais globalement…

FABIEN NAMIAS
Un grand président qui ne s'est quand même pas beaucoup intéressé à l'Europe non plus !

JEAN-MARC AYRAULT
Ecoutez, je pense que c'est aussi à l'Europe de se prendre en main, on n'a pas besoin que les Américains nous disent ce qu'on a à faire. On doit avoir une Europe plus forte, c'est clair, parce qu'il y a un nouveau monde qui se construit peu à peu, qui évolue vers l'Asie, et donc raison de plus pour avoir une Europe forte.

FABIEN NAMIAS
Revenons sur Donald TRUMP. Hier soir, on l'a entendu dans les journaux ce matin, il a prononcé un discours rassembleur, mais alors ce sera quoi, ce sera qui le vrai Donald TRUMP ? parce que finalement, vous ne le connaissez pas, est-ce que des rencontres sont prévues avec son Administration, est-ce que vous avez prévu de vous entretenir avec Rex TILLERSON, le nouveau secrétaire d'Etat, qui sera en charge des Affaires étrangères ?

JEAN-MARC AYRAULT
Aussitôt que Rex TILLERSON sera nommé, parce que pour l'instant la proposition du président TRUMP est examinée par le Sénat, et ce n'est pas encore terminé, aussitôt qu'il est nommé, moi je lui écris et je l'invite à Paris, parce qu'il faut discuter. Il y a beaucoup de questions qui sont soulevées, encore récemment, par les déclarations de Donald TRUMP dans la presse européenne, en Allemagne, en France, et en Grande-Bretagne, c'est, quelle relation avec l'Europe, quelle relation avec l'OTAN, vous avez des questions sur la sécurité…

FABIEN NAMIAS
Jugées obsolètes par Donald TRUMP…

JEAN-MARC AYRAULT
Quelle va être la position américaine dans la lutte contre le terrorisme, c'est une priorité pour nous. Quelle relation avec la Russie, quelle relation avec la Chine, et puis quel avenir pour le traité sur la transition énergétique, l'accord de Paris, l'accord du nucléaire iranien. Donc, toutes ces questions…

FABIEN NAMIAS
Donc vous pensez qu'il répondra à votre demande le nouveau secrétaire d'Etat américain, Rex TILLERSON, vous l'espérez à Paris dans les mois qui viennent ?

JEAN-MARC AYRAULT
De toute façon il y aura bientôt des rencontres internationales, le G20, que préside l'Allemagne, la réunion au niveau des chefs d'Etat et de gouvernement aura lieu au mois de mai/ juin, la date n'est pas encore complètement fixée, peut-être en juillet, mais dès le mois de février il y a une réunion à Bonn au niveau des ministres, donc là c'est évident que les Etats-Unis seront représentés, j'y serai, ce sera au moins la première rencontre.

FABIEN NAMIAS
Donc, au plus tard, le premier contact sera à ce moment-là.

JEAN-MARC AYRAULT
A la mi-février au plus tard. Donc, déjà, en tout cas, nous nous avons lancé toute une série de contacts avec les futurs membres de l'Administration américaine, vous savez qu'il y a un système de changement de fonctionnaires. Au ministère des Affaires étrangères, au secrétariat d'Etat, il y a 500 personnes qu'il faut changer, pour l'instant je crois qu'il y en a à peu près 30 seulement qui ont été nommées.

FABIEN NAMIAS
Y compris les ambassadeurs, il y en aura un nouveau en France.

JEAN-MARC AYRAULT
Voilà.

FABIEN NAMIAS
Mais on sait déjà, et vous l'avez évoqué, que Donald TRUMP ne sera pas tendre avec l'Europe, il s'en est pris à la politique migratoire de l'Allemagne, il a fait l'apologie du Brexit, à tel point, d'ailleurs, que Manuel VALLS a parlé de déclaration de guerre. Dites-moi, guerre, est-ce que le mot est bien choisi ?

JEAN-MARC AYRAULT
La France est alliée des Etats-Unis, comme le disait souvent John KERRY, c'est le plus vieil allié des Etats-Unis, vous vous souvenez de l'Histoire, LA FAYETTE, etc., ça reste un symbole, mais c'est une réalité. C'est une réalité concrète. D'abord nous avons, ensemble, été solidaires dans deux guerres mondiales et nous sommes reconnaissants aux Etats-Unis, mais aussi parce que nous avons 150.000 Français qui vivent aux Etats-Unis, 30.000 Américains qui vivent en France, 3.500.000 touristes américains qui viennent en France, 500.000 emplois qui sont en France, des emplois des entreprises américaines en France, qui investissent. Nous avons un commerce extérieur de 32 milliards dans un sens, 34 dans l'autre, c'est considérable nos échanges.

FABIEN NAMIAS
Il faut se garder des mots, donc, je parlais de guerre…

JEAN-MARC AYRAULT
Il faut faire attention.

FABIEN NAMIAS
A l'égard des Etats-Unis et de Donald TRUMP, il faut faire attention.

JEAN-MARC AYRAULT
Mais bien sûr il faut faire attention. Nous souhaitons avoir, avec les Etats-Unis, une relation de confiance, nous partageons les mêmes valeurs, liberté, démocratie, droits de l'Homme, mais en même temps, je les ai citées, il y a toute une série de questions. Donc, si on n'aborde pas ces questions, la France est un pays indépendant, a une politique étrangère, a une politique de défense, elle existe, elle est membre permanent du Conseil de sécurité – d'ailleurs ce sera le dernier pays européen à être membre permanent du Conseil de sécurité, après la sortie de la Grande-Bretagne, ce n'est pas rien – nous avons des devoirs, des responsabilités, nous devons poser les questions, mais pas dans une attitude agressive, et ça ne sert à rien.

FABIEN NAMIAS
Vous parlez de l'Europe et des pays européens, on voit clairement se dessiner un axe Etats-Unis/ Russie, TRUMP/ POUTINE…

JEAN-MARC AYRAULT
Ça on ne sait pas, c'est vous qui le dites.

FABIEN NAMIAS
Non, mais on a bien vu qu'il y avait une bienveillance de TRUMP à l'égard de POUTINE, et en tout cas que le climat glacial qu'il y avait sous la présidence OBAMA, risque, enfin peut probablement se réchauffer, c'est ce que nous verrons. Mais, un autre sujet. Nous, les Européens, est-ce qu'on doit rester comme ça sur le bord de la route, ou est-ce qu'on doit, au contraire, tendre la main et faire des compromis, aux Américains, aux Russes…

JEAN-MARC AYRAULT
Mais, c'est ce qu'on fait.

FABIEN NAMIAS
Est-ce qu'on veut être dans le jeu diplomatique… ?

JEAN-MARC AYRAULT
Mais c'est ce que nous faisons, c'est ce que nous faisons. Il y a toujours cette légende…

FABIEN NAMIAS
Ça ne se voit pas beaucoup, franchement.

JEAN-MARC AYRAULT
Attendez, ça ne se voit pas beaucoup… d'abord je vais prendre l'exemple du nucléaire iranien, vous êtes déjà en train de conclure ce que sera la politique de Donald TRUMP, vous n'en savez rien du tout, puisque la principale critique qui a été faite concernant un accord international c'est l'accord sur le nucléaire iranien. Cet accord nucléaire iranien c'est un élément extraordinairement important, il faut le préserver, c'est la position de la France. Autour de la table il y avait la France, autour de la table il y avait les Etats-Unis, autour de la table il y avait la Russie, autour de la table il y avait les Nations Unies, l'Europe…

FABIEN NAMIAS
Oui, mais il y a Donald TRUMP qui dit qu'il pourrait le remettre en cause d'ores et déjà.

JEAN-MARC AYRAULT
Justement, quand vous me dites que déjà il dessine une nouvelle alliance avec la Russie, je ne vois pas très bien comment on pourrait aller aussi vite en besogne, nous allons voir les dossiers les uns après les autres, l'Ukraine, la Syrie, et vous savez que la France est engagée pour une solution diplomatique et non pas pour une solution militaire. Lundi prochain il y aura une réunion à Astana au Kazakhstan et j'espère que ce sera la première annonce du dialogue politique et de la négociation.

FABIEN NAMIAS
Précisément Jean-Marc AYRAULT, la Syrie. L'entente – alors on verra, vous avez raison, restons prudents – l'entente américano-russe elle pourrait être au coeur du règlement de la question syrienne, en tout cas pour ces deux puissances, il y a une chose qui est certaine, c'est que le départ de Bachar EL-ASSAD n'est pas un préalable à tout accord de paix et à toute discussion. Est-ce que la realpolitik ne nous impose pas, nous, les Français, les Européens, de nous aligner et de dire eh bien oui, il faut tenir compte du fait que Bachar EL-ASSAD… pour en finir avec ce massacre ?

JEAN-MARC AYRAULT
Mais pourquoi est-ce que vous ne suivez pas un peu plus les positions françaises, parce que là vous êtes en train d'inventer quelque chose qui n'est pas exact.

FABIEN NAMIAS
Mais je la suis et vous êtes là pour l'exprimer.

JEAN-MARC AYRAULT
Qui n'est pas exact.

FABIEN NAMIAS
Si jamais vous me dites que vous acceptez de discuter avec Bachar EL-ASSAD…

JEAN-MARC AYRAULT
La résolution du Conseil de sécurité du mois de décembre 2015 prévoit une transition politique, par une négociation. Dans le cadre des Nations Unies, à Genève, il y a une réunion qui est prévue par le négociateur le 8 février prochain, à Astana, je l'ai dit, puisque là c'est une réunion plus restreinte…

FABIEN NAMIAS
C'est lundi.

JEAN-MARC AYRAULT
C'est un début, c'est une amorce, mais c'est ça la position de la France, et autour de la table, il faut construire une transition politique, où il y aura les représentants du régime, donc à la tête du régime aujourd'hui il y a Bachar EL-ASSAD…

FABIEN NAMIAS
Donc, indirectement, on peut discuter avec Bachar EL-ASSAD.

JEAN-MARC AYRAULT
Et avec les représentants de l'opposition qui doivent tous y être, et nous nous sommes les garants de cette négociation, avec la communauté internationale, les Russes, les Américains, etc. Mais, quant à Bachar EL-ASSAD, si vous me demandez si à la fin du processus de transition politique, qui doit commencer, c'est une exigence, parce que sinon les réfugiés ne reviendront jamais, la Syrie ne se reconstruira jamais, alors bien sûr ce ne peut pas être la solution pour un pays qu'il a détruit, un pays où il y a plus de 300.000 morts, un pays où il y a des prisonniers politiques et des tortures, un pays où il y a 10 millions de déplacés et de réfugiés. Donc, à la fin du processus, si vous me dites Bachar EL-ASSAD c'est la solution de l'avenir, à l'évidence de je vous réponds non.

FABIEN NAMIAS
Mais en revanche on peut discuter avec les représentants de son régime.

JEAN-MARC AYRAULT
Voilà.

FABIEN NAMIAS
Jean-Marc AYRAULT, est-ce que vous avez regardé le débat de la primaire de gauche hier soir ?

JEAN-MARC AYRAULT
Pas complètement. Vous savez que j'ai beaucoup d'obligations avec ma mission de ministre des Affaires étrangères, je regardais encore ça ce matin, j'ai fait 11 fois le tour de la terre, c'est quand même assez prenant, et donc je n'ai pas du tous les débats, je les ai vus que par morceaux, ou je les ai vus en différé. Hier j'ai vu quand même un débat un peu plus vif que les deux précédents, mais, encore une fois, c'est difficile de se faire une opinion complète, il y a des choses intéressantes chez les uns et chez les autres. Si j'ai un appel à lancer c'est plutôt un appel à venir voter, parce qu'on donne la parole, c'est une primaire, il y a eu la primaire de la droite, il y a maintenant la primaire de la gauche, j'aurais aimé que tous les candidats possibles y soient, mais ce n'est pas le cas.

FABIEN NAMIAS
Vous irez voter vous ?

JEAN-MARC AYRAULT
J'irai voter.

FABIEN NAMIAS
Pour qui ?

JEAN-MARC AYRAULT
Alors, je vais vous voter à Paris, parce que pour les ministres il y a un bureau de vote qui est ouvert à Paris, je ne suis pas tout seul un peu contraint par les agendas, mais bien entendu je vais voter.

FABIEN NAMIAS
Alors où vous voterez et pour qui vous voterez ?

JEAN-MARC AYRAULT
J'ai déjà dit que je n'annoncerai pas de vote, et ce n'est pas ce matin que je vais le faire.

FABIEN NAMIAS
Ça, je ne comprends pas, vous êtes un homme politique, votre vie c'est l'engagement politique, l'engagement politique c'est avoir le courage de ses opinions, franchement, sincèrement, je ne comprends pas pourquoi vous ne dites pas pour qui vous votez.

JEAN-MARC AYRAULT
Bien sûr, je comprends bien que vous voudriez avoir un scoop…

FABIEN NAMIAS
Ce n'est pas un scoop.

JEAN-MARC AYRAULT
Donc je vais vous décevoir sur ce point, j'en suis vraiment désolé, mais parce que je suis très hésitant, comme beaucoup, et ce n'est pas les derniers débats qui m'ont convaincu. Par contre…

FABIEN NAMIAS
Donc vous allez vous décider dimanche matin.

JEAN-MARC AYRAULT
Il y aura aussi un deuxième tour, et par contre, en ce qui concerne la présidentielle, vous savez très bien, et c'est ma conviction, c'est que je veux tout faire, et contribuer à faire en sorte, que la gauche soit présente au deuxième tour, parce que je ne me résigne pas, encore une fois, à avoir à voter FILLON pour empêcher LE PEN.

FABIEN NAMIAS
La gauche au deuxième tour, ça veut dire que, nous verrons bien ce que donneront les sondages d'opinion, etc., mais s'il faut se réunir derrière Emmanuel MACRON, puisque la question elle est posée, on l'a posée d'ailleurs hier soir au débat, vous n'aurez pas d'état d'âme à le faire, ça vous pouvez le dire.

JEAN-MARC AYRAULT
Ça, ce que je vais vous dire, c'est que d'abord il y a MELENCHON, il y a MACRON, ça on sait, ils sont candidats, ils ont décidé, sans primaire, et puis il y aura un candidat socialiste, et on verra bien. L'élection présidentielle, encore une fois, elle n'est pas commencée, nous n'avons pas tous les candidats, nous les aurons à partir du 29 janvier, alors là le vrai débat commencera, la confrontation commencera, et c'est ce que j'appelle la dynamique. Alors, peut-être que le candidat socialiste qui sortira sera porteur de cette dynamique, pourquoi voulez-vous juger à l'avance. Mais, encore une fois, mon souhait, et c'est mon engagement, c'est mes tripes, c'est ma culture, c'est aussi ma conviction, c'est que je ne veux pas, parce que c'est l'intérêt du pays, que la gauche soit absente du choix des Français.

FABIEN NAMIAS
Et si c'est MACRON le seul à pouvoir accéder au second tour, ce sera lui.

JEAN-MARC AYRAULT
Mais on verra bien, pourquoi voulez-vous conclure à l'avance une dynamique que vous ne connaissez pas, les sondages sont les sondages, ils sont ainsi un jour, ils sont différents le lendemain, moi ce qui m'intéresse c'est que les Français aient un vrai choix, et pas un choix contraint.

THOMAS SOTTO
Merci beaucoup Jean-Marc AYRAULT d'être venu ce matin sur Europe 1.


source : Service d'information du Gouvernement, le 23 janvier 2017

Rechercher