Déclaration de M. Bruno Le Roux, ministre de l'intérieur, sur la laïcité, la garantie de la liberté des cultes et les contours de la future Fondation de l'Islam de France, à Paris le 24 janvier 2017. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Déclaration de M. Bruno Le Roux, ministre de l'intérieur, sur la laïcité, la garantie de la liberté des cultes et les contours de la future Fondation de l'Islam de France, à Paris le 24 janvier 2017.

Personnalité, fonction : LE ROUX Bruno.

FRANCE. Ministre de l'intérieur

Circonstances : Clôture de la 3e session nationale de l'Institut des Hautes-Etudes du monde religieux (IHEMR), au Collège des Bernardins, à Paris le 24 janvier 2017

ti : Monseigneur, Président du Collège des Bernardins (Jérôme Beau),
Monsieur le Pasteur, Président de la Fédération protestante de France (François Clavairoly),
Monsieur le Président du Conseil français du culte musulman (Anouar Kbibech),
Monsieur le Rabbin (Michaël Azzoulay, rabbin de la synagogue de Neuilly),
Mesdames et Messieurs, chers amis,


Je remercie le Collège des Bernardins d'accueillir cette conférence dans un lieu d'exception, un espace d'échanges et de débats où se vit une véritable culture de la pluralité.

Le thème de la conférence de ce soir est à son image, puisque ce sont des représentants de différents cultes, mais aussi de l'Etat, qui sont venus s'interroger sur l'état actuel des religions dans notre pays. Au-delà de l'échange intellectuel, c'est aussi un moment de convivialité qui prouve que les représentants de différentes sensibilités savent et veulent vivre ensemble.

Pour les auditeurs qui achèvent aujourd'hui leur formation à l'IHEMR, c'est aussi un moment d'émotion, le terme symbolique de l'aventure collective, intellectuelle, culturelle et, oui, j'ose le dire, spirituelle, qu'ils ont vécue à Paris et au cours des voyages qu'ils ont effectués. La soutenance de leurs travaux de recherche, qui a eu lieu hier, a couronné le travail de réflexion exigeant qu'ils avaient entamé.

Même si l'année s'achève pour eux, les liens qu'ils ont tissés restent vivants. Ils constituent désormais une véritable communauté, qui va pouvoir diffuser la connaissance et les modèles de coexistence dont ils ont eu un aperçu pendant leur formation.

À tous points de vue, si j'ai souhaité être parmi vous ce soir, c'est que la formation dispensée par l'IHEMR dans le cadre de sa session nationale contribue concrètement à l'émergence dans notre pays d'une « laïcité d'intelligence », pour reprendre l'expression de Régis DEBRAY.

Vous le savez tous, vous qui avez suivi cette formation, ou qui êtes des responsables cultuels : notre pays est confronté à de nouveaux défis en matière de laïcité. Ce concept, qui paraissait si simple et si usuel, a pris de nouveaux contours à mesure que notre société a évolué : sécularisation accélérée d'un côté, [qui a conduit de nombreux Français à perdre le lien culturel qui les unissait au religieux] ; émergence, de l'autre, de nouvelles identités religieuses.

Face à ces défis, le déni et l'abstention ne sont pas des solutions. Il est difficile de comprendre la motivation des nouveaux comportements religieux et le rapport, parfois très sensible, que les Français entretiennent avec eux si l'on ne se frotte pas à l'étude du fait religieux.

Cela d'autant plus que notre pays est, dans ce domaine, dans une situation très particulière : il abrite d'un côté une forte diversité religieuse, et de l'autre il s'est doté d'un régime juridique, la laïcité de séparation, qui garantit la neutralité de l'Etat et, par là même, la liberté de conscience et d'expression, ainsi que l'égalité entre tous les citoyens. Qui garantit dès lors pour chacun la liberté de croire ou de ne pas croire, et ce dans le strict respect des principes et des lois de la République.

Dès lors qu'elles ne troublent pas l'ordre public, toutes les sensibilités religieuses – ou non-religieuses – peuvent donc s'exprimer et cohabiter sans difficulté, en s'enrichissant les unes les autres.

Le Ministère de l'Intérieur s'est toujours employé à défendre et à faire vivre ces principes. C'est au fond le cœur de la Fraternité républicaine, celle-là même qui confère son unité à la communauté nationale, par-delà les convictions, les opinions et les croyances de chacun d'entre nous.

La laïcité n'est donc pas une démarche anti-religieuse. Mais c'est malgré tout la conviction que le débat public suppose l'existence d'un espace neutre, un espace où chacun doit abandonner ses croyances personnelles – ainsi que tout ce qui peut l'attacher à une identité particulière -, afin de faire un usage libre de sa raison et d'échanger de façon argumentée, sur un pied d'égalité, avec les autres citoyens. Dans la République, la délibération politique n'est pas affaire de croyance mais de raison.

Ainsi Ferdinand BUISSON, protestant, libre-penseur et libéral, pouvait écrire en 1903, quelques mois avant l'adoption de la loi de séparation : « Catholique, protestant ou juif, on devient clérical à l'instant précis où l'on incline sa raison et sa conscience sous une autorité extérieure (…) Quiconque accepte un credo renonce à être un libre penseur pour devenir un croyant, c'est-à-dire un homme qui nous prévient qu'à un moment donné il cessera d'user de sa raison pour se fier à une vérité toute faite qu'il ne lui est pas permis de contrôler. »

De cette conception, découle dans notre droit des conséquences très concrètes, qui souvent ne manquent pas du reste de surprendre nos voisins étrangers, voire de susciter chez eux des incompréhensions.

Ainsi la loi de 2004 qui interdit le port de signes religieux ostensibles à l'école publique se situe dans la droite ligne de cette conception. L'école de la République doit être le lieu où chaque futur citoyen renonce à ce qui le définit à l'extérieur de son enceinte – ses croyances, mais aussi son origine ou le niveau de revenus de sa famille – pour apprendre à raisonner et à former librement son jugement. Il y a dans chaque écolier un futur citoyen et c'est pourquoi il ne saurait, dans le cadre scolaire, afficher ses convictions religieuses.

Mais dans le même temps, comme je l'ai dit, la République garantit la liberté de culte.

La loi de 1905, confortée depuis lors par nos textes constitutionnels, assigne ainsi à l'Etat républicain des obligations à l'égard des croyants de toutes les confessions qui vont au-delà de la seule neutralité religieuse et dont je porte la responsabilité en tant que ministre de l'Intérieur.

Garantir la liberté de culte, c'est d'abord en effet assurer la protection des édifices cultuels et des fidèles. C'est pourquoi, afin de répondre à la menace terroriste qui en a fait des cibles, dès le 12 janvier 2015, près de 800 sites juifs, plus de 1000 mosquées et près de 2800 églises et temples ont été placés sous la protection des forces de sécurité et des forces armées. Parallèlement, des crédits publics, à hauteur de 9 millions par an, ont été dégagés pour financer les équipements de sécurité dont doivent se doter les sites en question.

Garantir la liberté de culte, c'est se montrer intraitables à l'égard des violences, des menaces et des discriminations dont peuvent être victimes certains de nos concitoyens en raison de leurs convictions religieuses et de la manière dont ils les expriment. Il n'est pas supportable que, dans notre pays, des hommes puissent se faire agresser parce qu'ils portent la kippa, des femmes parce qu'elles portent le foulard – comme il n'est pas supportable que l'on mette le feu à des églises, ni que l'on profane des cimetières. C'est pourquoi les préfets doivent saisir systématiquement les procureurs de la République, sur la base de l'article 40 du code de procédure pénale, de tous les actes antisémites, anti-musulmans ou anti-chrétiens, dont ils ont connaissance. C'est également pourquoi le Gouvernement a lancé en 2015 un plan interministériel d'une ampleur sans précédent, doté de 100 millions d'euros, afin de lutter contre le racisme et l'antisémitisme.

J'aurai d'ailleurs bientôt l'occasion, avec Gilles CLAVREUL, le Délégué interministériel en charge de ces questions, de commenter les statistiques concernant les actes antisémites, anti-musulmans et anti-chrétiens pour l'année 2016.

Enfin, la défense de la liberté de culte, c'est aussi, pour un ministre de l'Intérieur, veiller au respect scrupuleux du droit et rappeler la règle aux élus locaux qui voudraient s'en affranchir, par exemple pour empêcher la construction d'un lieu de culte dans leur commune, lorsque la religion qu'on y pratique n'a pas leur sympathie. Le droit de l'urbanisme sert alors souvent de prétexte commode à des atteintes à la liberté religieuse. De tels cas existent et je demande aux préfets d'y mettre bon ordre lorsque cela est nécessaire. Ce n'est heureusement pas l'attitude de la majorité des élus et le ministère de l'Intérieur a élaboré à leur intention, avec l'AMF et les représentants de l'ensemble des cultes, un guide leur permettant de s'orienter dans ce domaine complexe.

Le ministère de l'Intérieur s'attache évidemment, car telle est aussi sa mission, à maintenir un dialogue ouvert et serein avec les représentants des cultes. Il a même su innover dans ce domaine : je pense tout particulièrement à la réunion, sur le modèle de l'instance de dialogue avec l'Eglise catholique, de l'instance de dialogue avec l'islam, à l'initiative de mon prédécesseur Bernard CAZENEUVE et dont la troisième édition a eu lieu au mois de décembre dernier.

Ce principe de l'instance de dialogue s'inscrit pleinement dans le cadre de la « laïcité d'intelligence ». C'est un espace neutre dialogue entre les représentants d'un culte et ceux de l'Etat, de manière à ce que l'administration puisse mieux prendre en compte les préoccupations légitimes d'une communauté. L'Etat y est un interlocuteur et non pas une autorité surplombante qui autoriserait ou interdirait telle pratique à sa guise.

L'instance de dialogue avec l'islam, qui s'est réunie à des intervalles assez rapprochés entre 2015 et 2016, a d'ores et déjà produit des résultats importants. Je pense en particulier à la parution de guides portant, respectivement, sur la gestion des lieux de culte et l'organisation de l'Aïd-el-Kébir, qui ont été massivement diffusés auprès des responsables cultuels et des élus locaux. Bien des malentendus dans ce domaine sont dus, en effet, à une méconnaissance du droit. Or, j'y insiste, le cadre juridique actuel permet parfaitement de résoudre les difficultés auquel des responsables religieux pourraient être confrontés.

L'instance de dialogue a aussi souligné la nécessité que soit créée une Fondation de l'Islam de France. C'est chose faite depuis le 8 décembre dernier. Cette Fondation comble un manque et vise à promouvoir des initiatives culturelles et éducatives de qualité autour du fait musulman. Trop de projets de terrain dans ce domaine restent invisibles, par manque de moyens. La Fondation de l'Islam de France répond à ce dynamisme des acteurs de terrain en proposant des financements par projet.

J'en profite pour éclaircir un malentendu trop fréquent : la Fondation de l'Islam de France a un objet strictement culturel, social et éducatif. Elle ne saurait se mêler en aucune manière des affaires du culte musulman, ni apporter des financements à des activités religieuses.

Ses travaux ont déjà commencé et elle a déjà identifié plusieurs projets de qualité, dans le domaine de la formation universitaire et de l'éducation populaire. Elle a ainsi choisi d'aider les futurs imams à suivre le diplôme universitaire de formation civile et civique, proposée dans 14 centres universitaires en France. Ce DU, qui s'adresse tout particulièrement aux imams étrangers venus travailler dans notre pays dans le cadre d'un accord avec leur pays d'origine, leur offre un cadre conceptuel solide au sujet de la laïcité et du contexte dans lequel ils devront évoluer.

Il n'est pas prévu, bien évidemment, que la Fondation de l'Islam de France intervienne de quelque manière que ce soit dans la formation proprement religieuse des futurs imams. Seuls des instituts privés, qui ne reçoivent aucun financement public, peuvent prendre en charge cette dimension de la formation des futurs ministres du culte.

Une réflexion spécifique est menée sur cette question de la formation, en lien avec le Ministère de l'Enseignement supérieur et de la recherche. Une mission, conduite par l'universitaire Catherine Mayeur-Jaouen, doit rendre très prochainement son rapport sur l'ouverture de centres d'excellence en islamologie dans les universités françaises. Cela répond à un véritable besoin dans notre pays, où les ressources en matière de connaissance universitaire de l'islam restent insuffisantes. Il n'est pas envisageable que des étudiants de qualité souhaitant se former dans cette discipline soient contraints de partir à l'étranger.

Vous m'objecterez peut-être que ces chantiers d'ampleur ne concernent que l'islam. Ce n'est qu'en partie vrai, puisque d'importants travaux sont menés en lien avec d'autres cultes. Je pense tout particulièrement à l'accueil des réfugiés, pour lesquels des organisations confessionnelles, notamment catholiques et protestantes, se sont notablement investies. Ces dernières se sont ainsi pleinement inscrites dans la tradition du christianisme social, défenseur des plus pauvres et des plus faibles et ont répondu aux exhortations du pape François, appelant l'Eglise et les chrétiens à se rapprocher des « périphéries existentielles ». Les musulmans ont secouru des coreligionnaires. Les juifs et les bouddhistes ont souvent évoqué le souvenir des persécutions et des exils qu'avaient subi leurs parents et grands-parents, exprimant un sentiment de solidarité renforcée à l'égard de ces nouveaux réfugiés fuyant un nouveau totalitarisme. Mais des associations citoyennes, purement laïques, se sont bien entendu manifestées elles aussi au service d'une cause qui ne peut laisser aucun républicain indifférent et à laquelle le Gouvernement s'est efforcé d'apporter une réponse responsable et humaine.

Je veux également citer la collaboration très constructive entre l'Etat et les représentants des cultes sur des sujets touchant à l'insertion, à l'aide aux plus démunis, à la solidarité. Car, cette fraternité, les croyants, comme d'ailleurs les véritables républicains, ne la vivent pas de façon abstraite. Leur action, celle de leurs églises, temples, mosquées et synagogues, et celle des associations qu'elles inspirent, est animée par le souci de secourir les déshérités. Je veux rendre à ce titre un hommage sincère à l'action qu'ils mènent au service des sans-abri, à l'aide matérielle et spirituelle qu'ils apportent aux handicapés, aux malades, aux personnes âgées remisés aux périphéries de nos sociétés.

Enfin, je veux insister sur le désir qui est le vôtre d'entretenir un dialogue riche et confiant, avec l'Etat, mais aussi entre vous et avec le monde universitaire. C'est ce qui fait la richesse de la laïcité : elle constitue un cadre protecteur qui favorise le dialogue et l'esprit critique. Je ne peux que saluer certaines initiatives essentielles de dialogue interreligieux, telles que le Groupe d'amitié islamo-chrétienne, ou l'Amitié judéo-chrétienne.

Il s'agit là d'initiatives privées, mais qui traduisent un souci profond de permettre la coexistence et l'échange entre convictions dans notre pays, au service de tous. L'IHEMR est une autre de ces initiatives, qui prouve la vitalité de ces sujets et leur actualité.

Par le passé, la France a connu les guerres de religion et les désastres nés de l'intolérance religieuse. Nous mesurons donc le prix d'une société où coexistent pacifiquement toutes les convictions, toutes les croyances.

Certes, notre société laïque est confrontée à des menaces sérieuses, à la violence des intégrismes religieux à l'extérieur de nos frontières, à la possible irruption du communautarisme, à la montée de l'intolérance.

Pour ma part, j'ai confiance dans les vertus de la laïcité, dans les vertus de la loi de 1905 et des équilibres précieux. Pierre NORA observait que « toute l'histoire de la France peut s'écrire comme un effort permanent pour faire de l'Un avec du multiple, du divers, du contradictoire et même de l'incompatible ». La Laïcité est au cœur de cette Histoire et de cet effort.

Je souhaite donc que l'Institut des Hautes Etudes du Monde Religieux puisse continuer ses activités et permettre la diffusion, auprès de publics diversifiés, d'un véritable esprit de tolérance et de compréhension mutuelle.


Source http://www.interieur.gouv.fr, le 26 janvier 2017

Rechercher