Déclaration de Mme Ségolène Neuville, secrétaire d'Etat aux personnes handicapées et à la lutte contre l'exclusion, sur l'investissement social et la protection sociale des plus démunis, Paris le 26 janvier 2017. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de Mme Ségolène Neuville, secrétaire d'Etat aux personnes handicapées et à la lutte contre l'exclusion, sur l'investissement social et la protection sociale des plus démunis, Paris le 26 janvier 2017.

Personnalité, fonction : NEUVILLE Ségolène.

FRANCE. Secrétaire d'Etat aux personnes handicapées et à la lutte contre l'exclusion

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Mesdames et Messieurs,


Pour inaugurer ce colloque de clôture du séminaire « l'investissement social : quelle stratégie pour la France ? », je voudrais commencer par remercier l'ensemble des organisations et des personnes qui sont à l'origine de ce cycle de conférences, le Laboratoire interdisciplinaire d'évaluation des politiques publiques de Sciences-Po - je viens justement de croiser Bruno PALIER - France Stratégie, la Caisse nationale des allocations familiales, la fondation Apprentis d'Auteuil et évidemment la Direction Générale de la Cohésion Sociale. L'investissement social est, comme vous le savez, un sujet qui me tient particulièrement à cœur.

Notre pays s'est construit sur un modèle social visant à accompagner, à aider, à soigner, à protéger ceux et celles qui a un moment ou à un autre de leur vie, en ont besoin : besoin de protection sociale face aux aléas de l'existence, devant les risques de santé, les accidents du travail, mais aussi nécessité d'apporter une protection dans les périodes de chômage, ou besoin de mise à l'abri lorsque des personnes se retrouvent sans toit. Ce modèle s'est construit sur deux logiques complémentaires : la protection de tous contre les risques communs et une approche « réparatrice » pour venir en aide à ceux qui étaient touchés par les effets non maîtrisés de l'évolution de notre société.

Mais la société a beaucoup évolué depuis l'après-guerre. Le marché de l'emploi est aujourd'hui marqué par le chômage et la multiplication des contrats précaires, ce qui atténue considérablement le rôle d'intégration sociale que le travail a toujours joué et retarde l'entrée sur le marché de l'emploi des jeunes. Les femmes se sont mises à travailler. Le vieillissement de la population entraîne un accroissement du nombre de personnes âgées dépendantes et dans les faits, l'arrêt d'une activité productrice conduit de plus en plus au retrait de l'espace public et à l'isolement. Le développement des familles monoparentales se poursuit. Enfin, notre rapport aux autres évolue également : le manque de projet fédérateur et la primauté de l'épanouissement de l'individu à travers son seul développement personnel se diffuse lentement dans la société. Sur le plan local, les personnes sont de moins en moins conscientes de la nécessité de faire vivre les solidarités de proximité.

L'investissement social c'est précisément l'outil qui nous manquait pour faire face à ces évolutions. Face aux nouveaux risques, aux transformations de la société, nous devons bien évidemment renforcer les dispositifs qui protègent les personnes lorsqu'elles en ont besoin mais également en inventer de nouveaux. Dans le cadre du Plan pluriannuel contre la pauvreté, ce gouvernement a par exemple revalorisé de 10% le RSA, facilité le recours à la complémentaire santé et créé plus de places d'hébergement d'urgence qu'aucun gouvernement auparavant ne l'avait fait. Je veux vous donner les chiffres, ce sont 82.000 places en début de quinquennat et plus de 130.000 à l'heure actuelle. Mais si le besoin d'un filet protecteur n'est aucunement remis en cause, il est aujourd'hui essentiel que nos politiques publiques se basent également sur une approche qui intervienne plus en amont, dans une logique de « prévention » des ruptures et des accidents de vie, dans une logique de renforcement des capacités des individus pour les aider à mieux rebondir en cas de difficultés, pour les aider à aller vers l'émancipation et à évoluer plus librement dans leur vie personnelle et professionnelle. C'est de cette logique qu'est né l'investissement social. Il recouvre un ensemble de mesures structurelles qui visent à renforcer la vitalité de la société, sa cohésion sociale et son efficacité économique. Il invite à penser la dépense sociale comme productrice d'une richesse, différée certes, mais une richesse quand même.

La logique de l'investissement social interroge le choix de société que nous voulons pour nos enfants : nous devons aujourd'hui dépasser l'opposition entre les partisans du déterminisme social, qui conditionnent les échecs et réussites de chaque parcours au seul environnement initial, et les adeptes de la liberté individuelle, qui nient l'influence évidente du cadre de vie et des opportunités de chacun au départ. Le constat initial que nous faisons est celui d'une répartition inéquitable des chances, qu'il est impossible de nier et qu'il nous faut corriger à travers des solutions redistributives comme l'est par exemple le plan pauvreté mis en place depuis 2013, tout en plaçant chaque personne en situation de devenir acteur de son propre parcours, pour trouver une place au sein de la société. L'investissement social a cette ambition, il vise un objectif partagé d'égalité des chances et concilie intelligemment politique de redistribution et respect de la liberté individuelle. François Mitterrand disait d'ailleurs justement « ne dissociez jamais la liberté et l'égalité ».

Parmi ces mesures structurelles, vous avez notamment abordé lors des séances précédentes les questions liées à l'égalité entre les femmes et les hommes, à l'éducation ou à la lutte contre la pauvreté. Des pays comme la Suède, vous en avez parlé lors de ce cycle, ont largement fait le choix d'investir dans des mesures de long terme et devons également nous inspirer de ces expériences. Qu'avons-nous fait de notre côté depuis 2012, pour construire la société de demain ?

Le Plan d'action en faveur du travail social et du développement social que je défends depuis 2015 avec Marisol Touraine, ambitionne notamment de renforcer les compétences de travailleurs sociaux pour les aider à mieux accompagner les personnes qui traversent des périodes difficiles. Car l'accompagnement humain est essentiel. J'aimerais notamment parler de la Garantie Jeunes, qui n'est pas une allocation mais bien un dispositif d'accompagnement qui permet aux jeunes de reprendre confiance et qui permet de les accompagner de manière innovante et efficace. Afin de dépasser le cloisonnement de nos politiques et de nos dispositifs, puisque cela fait 20 ans que l'on parle de l'importance de décloisonner, pour déployer une véritable stratégie de développement social, nous avons créé un nouveau fonds d'appui aux politiques d'insertion. Les politiques d'insertion doivent se construire avec les départements qui sont chefs de file de l'action sociale, qui ont des idées et qui portent des politiques innovantes. Ce fonds permettra dès 2017 d'apporter plus de cohérence entre les politiques sociales déployées sur chaque territoire, et de mieux articuler les interventions de l'Etat, du département, des grandes caisses nationales, et des partenaires associatifs. Dépasser les attributions et les sphères de compétences de chacun pour travailler ensemble autour des besoins des personnes, c'est justement l'objet de ce fonds et c'est une condition indispensable à tout projet d'investissement social. J'en profite pour remercier tous les départements qui ont aidé à construire la démarche.

Vous l'avez abordé dans le cadre des précédents séminaires, l'éducation reste l'approche préventive par excellence. Dans le cadre du Plan pluriannuel contre la pauvreté, le gouvernement a mené des efforts importants pour favoriser la préscolarisation des enfants de moins de trois ans dans les quartiers prioritaires, car les études montrent aujourd'hui que cette préscolarisation est déterminante pour leur avenir. La lutte contre le décrochage scolaire réduit de plus de 20% par exemple entre 2014 à 2015 est également l'une des grandes réussites de ce plan.

Ces efforts ne se font pas sans peine. L'investissement social est par nature une dépense de court terme aux retombées de long terme ; on le constate par exemple en matière d'éducation dont les effets portent sur le long terme. Le gouvernement a par exemple entrepris en 2015 un vaste effort de formation des demandeurs d'emploi les moins qualifiés, le plan 500.000 formations, dont 50.000, on le sait peu, ont bénéficié à des personnes en situation de handicap. Pour une partie des personnes en recherche d'emploi, celle qui s'enfonçait petit à petit dans le cercle vicieux du chômage de longue durée, la perspective de la reprise d'un emploi et d'une réintégration sociale ne pouvait passer que par de nouvelles formations, plus en adéquation avec les attentes du marché de l'emploi. Pour la société, le coût d'un chômage de longue durée était infiniment supérieur à celui d'un effort ponctuel de requalification. Et pourtant, je le constate, ce choix politique n'a été que très rarement salué comme un effort responsable, dont les retombées concrètes en termes d'emploi profiteraient à des responsables politiques futurs. Lorsque ce plan a été abordé, il l'a souvent été sous l'angle d'une dépense inconsidérée, voire d'accusations à peine déguisées de manipulation des chiffres du chômage. Il est temps que nous puissions réhabiliter les choix politiques de long terme, ceux dont les conséquences dépassent le seul calendrier politique. Il est vrai que le passage du septennat au quinquennat, ou les attentes d'immédiateté des medias jouent en notre défaveur, mais nous devons poser les bases d'une société plus inclusive et plus solidaire sur le long terme.

Oui, les démarches de prévention, de capacitation, de renforcement du capital humain ont un coût mais ne pas prendre ces mesures a un coût bien supérieur. Une éducation défaillante, le chômage, les difficultés sociales, la radicalisation parfois, coûtent également très cher.

Pourquoi parler d'investissement social aujourd'hui ? Et bien tout d'abord parce que les politiques sociales, les politiques de solidarité, celles qui font le pari de développer le capital humain, sont remises en cause, décriées par une partie de la classe politique et c'est assez nouveau, parfois même par les citoyens, comme des politiques purement dépensières. Pourtant, contrairement à ce que l'on peut entendre ici et là, la pauvreté, le manque de cohésion sociale, le recul des solidarités de proximité coûtent cher à notre société. Ces coûts se mesurent évidemment socialement, mais ils se mesurent également économiquement et à bien des égards, le choix de politiques volontaristes en matière de solidarité et d'égalité des chances relève également d'un choix de bonne gestion budgétaire. Je voudrais par exemple citer l'évaluation d'une expérimentation appelée « un chez-soi d'abord » qui vient par exemple de prouver scientifiquement qu'il était beaucoup moins coûteux pour les finances publiques de fournir un logement et un accompagnement à domicile pour des personnes sans abri vivant avec des problèmes psychiatriques, tout simplement parce que les personnes qui sont à la rue se font plus hospitaliser qu'avec un accompagnement à domicile.

L'investissement social s'inspire de cette logique : investir aujourd'hui pour en récolter les fruits demain.

La question qui se pose aujourd'hui, et la question centrale liée à cette démarche d'investissement social est donc bien celle de l'évaluation. Aujourd'hui, nous ne pouvons pas simplement mesurer l'investissement social à partir du coût d'une absence de prise en charge de la pauvreté, d'une non scolarisation des enfants ou d'une absence des femmes sur le marché du travail. On ne peut se contenter d'une approche « négative ». La pauvreté coûte cher, mais ce qu'il faut avant tout rappeler, c'est que la cohésion sociale, l'inclusion de tous sur le marché du travail, l'égalité entre les femmes et les hommes, génèrent de la richesse. C'est de cette approche plus « positive » que doit s'inspirer l'évaluation de nos politiques publiques.

C'est la raison pour laquelle j'ai souhaité lancé une Fondation pour l'investissement social et le développement humain. Cette fondation que j'ai inaugurée la semaine dernière aux côtés du Président de la République aura justement pour objet de financer l'évaluation de projets sociaux, pour en mesurer les retombées sociales, économiques et financières. C'est en effet en faisant la preuve de l'efficacité des politiques de solidarité, en évaluant leurs retombées sur l'ensemble de la société, que nous pourrons aider à orienter les politiques publiques et garantir à terme une société plus inclusive. Le social est souvent décrié comme n'étant pas scientifique, contrairement à l'économie, mais je conteste cela. Il faut dépasser les préjugés. Le secteur social est un secteur moderne et la France doit devenir un pays moteur sur ces sujets d'évaluation scientifique.

Il existe de nombreux champs dans lesquels l'évaluation doit apporter à la puissance publique. Dans le domaine de l'insertion sociale et professionnelle par exemple, on a souvent pensé que le maintien dans le logement ou l'accès à l'emploi étaient les résultantes d'un travail de stabilisation sociale préalable : des expérimentations comme « un chez-soi d'abord », ou « working first » semblent aujourd'hui plutôt plaider la thèse inverse, l'emploi et le logement seraient des bases sur lesquelles un travail d'insertion devrait pouvoir d'abord se reposer.

Ce qui est essentiel aujourd'hui, c'est que le secteur de la recherche soit mieux connecté au secteur social, c'est d'ailleurs une des ambitions portées par le Plan d'action en faveur du travail social et du développement social que je porte.

Je voudrais conclure ce propos par un élément.

Je voudrais insister sur le fait que l'investissement social est une démarche qui ne se suffit pas à elle-même. La logique de prévention et de renforcement du tissu social et économique doit venir compléter et non remplacer l'approche « réparatrice » développée depuis des décennies en France : toutes les dépenses sociales ne peuvent être orientées en prévention, et viser des économies futures. Le choix d'un modèle social protecteur implique également de continuer à mieux répondre aux situations d'urgence, de prendre en charge dans la durée les plus fragiles… En d'autres mots, investir dans le renforcement de nos liens sociaux, de l'avenir éducatif de nos enfants, ou la prévention de la pauvreté allègera à l'évidence le poids du chômage, de l'isolement ou de la précarité dans les années à venir, mais cela ne doit en aucun cas nous exonérer d'y dédier des moyens pour y faire face. Un certain nombre de personnes considèrent que le social ce sont des dépenses, mais l'objectif au final de la croissance c'est que chacun puisse trouver le chemin de l'émancipation. Les politiques sociales sont un investissement qui donne du sens au vivre-ensemble. Il est important que nous puissions diffuser ces messages.


Merci à tous et bonne journée de travail.


Source http://social-sante.gouv.fr, le 27 janvier 2017

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