Interview de Mme Juliette Méadel, secrétaire d'Etat à l'aide aux victimes, à Europe 1 le 7 mars 2017, sur l'accompagnement psychologique et l'indemnisation des préjudices situationnels d'angoisse des victimes directes et de leurs proches. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de Mme Juliette Méadel, secrétaire d'Etat à l'aide aux victimes, à Europe 1 le 7 mars 2017, sur l'accompagnement psychologique et l'indemnisation des préjudices situationnels d'angoisse des victimes directes et de leurs proches.

Personnalité, fonction : MEADEL Juliette, SOTTO Thomas.

FRANCE. Secrétaire d'Etat à l'aide aux victimes;

ti : JULIE LECLERC
« L'interview vérité », Thomas, vous recevez ce matin Juliette MEADEL, la secrétaire d'Etat, chargée de l'Aide aux victimes.

THOMAS SOTTO
Des victimes d'attentats, de catastrophes, qui parfois ne se sentent pas aidées, comme elles le devraient, que ce soit psychologiquement ou financièrement. Bonjour Juliette MEADEL.

JULIETTE MEADEL
Bonjour.

THOMAS SOTTO
On entendait à 07h, tout à l'heure, Anne MURRIS, qui témoignait, elle a perdu sa fille de 27 ans, Camille, lors de l'attentat de Nice. Me dire que ma fille vaut 55.000 euros, c'est indécent, révoltant, pour moi, c'est le prix d'une voiture, cette indécence s'ajoute à votre souffrance. Il y a beaucoup de témoignages comme ça, et Natacha BUCHET a perdu sa mère également à Nice le 14 juillet : on m'a demandé de constituer un dossier pour prouver que ma mère faisait partie de ma vie, maintenant, on me dit : prenez ça et taisez-vous ! On entend la détresse, on entend la tristesse derrière la colère. Qu'est-ce que vous leur répondez à elles et aux autres, Juliette MEADEL ?

JULIETTE MEADEL
Je leur réponds qu'elles ont vécu quelque chose de terrible, et que forcément, quand on a perdu sa mère, quand on a perdu un enfant, rien ne peut jamais compenser cette douleur, et l'argent, évidemment, ne permettra jamais de se réparer. Alors ce que nous faisons, en France, et nous n'avons pas le système d'indemnisation le moins complet au monde, bien au contraire, c'est que le FGTI, qui est donc ce fonds de garantie, fait des propositions aux victimes, et il fait des propositions pour indemniser la douleur, même si on sait que c'est limité, et en particulier, le préjudice d'affection, et nous sommes en France...

THOMAS SOTTO
Mais comment chiffrer la détresse, comment chiffrer la douleur, Juliette MEADEL ?

JULIETTE MEADEL
Eh bien, par exemple, les propositions…

THOMAS SOTTO
Quel est le coût d'une victime ?

JULIETTE MEADEL
Il n'y a pas, non, mais, il n'y a pas de prix pour une victime, il n'y a pas de prix pour la mort, il n'y a pas de prix pour la perte d'un enfant, il n'y a pas de prix pour la perte d'une mère. Mais on essaie de proposer une indemnisation qui est presque symbolique, puisque c'est une indemnisation du préjudice d'affection. Et ces 50.000 euros qui ont été proposés à madame MURRIS, bien entendu que ça n'est pas le prix de sa fille, mais c'est une manière pour l'Etat de reconnaître sa souffrance et de lui dire : voilà, cette souffrance que vous avez vécue, ce préjudice d'affection, il vous est proposé cette somme qui n'est que pour madame MURRIS, qui n'est pas comparable à la somme qui a été proposée par exemple à d'autres victimes.

THOMAS SOTTO
Ce n'est pas un barème automatique…

JULIETTE MEADEL
Jamais de la vie !

THOMAS SOTTO
Ce n'est pas la même chose pour tout le monde…

JULIETTE MEADEL
En France, nous indemnisons intégralement le préjudice, ça veut dire que, il n'y a pas deux victimes qui ont vécu la même chose, et donc, il n'y a pas deux propositions qui se ressemblent, parce que chaque situation est unique, c'est ce qui fait aussi notre force, et c'est ce qui fait que, dans aucun autre pays au monde, on indemnise autant qu'en France les victimes d'attentats.

THOMAS SOTTO
Alors, on comprend que derrière les problèmes matériels, qui sont légitimes et qui existent, il y a la détresse psychologique, on a le sentiment que la prise en charge manque peut-être de chaleur humaine, n'est peut-être pas assez individualisée, malgré ce que vous dites. Comment améliorer ça, Juliette MEADEL ?

JULIETTE MEADEL
Il est vrai et il est certain, et c'était le cas en particulier quand je suis arrivée, il y a un an – il n'y avait pas, à l'époque, de secrétaire d'Etat chargé d'Aide aux victimes – que le FGTI, qui est ce fonds, était un peu froid…

THOMAS SOTTO
Fonds de garantie des victimes et des actes de terrorisme…

JULIETTE MEADEL
Il est un peu froid, il est un peu bureaucratique. Et j'ai donc proposé à ce fonds une convention qui en fait un opérateur de service public, avec des formations pour le personnel où on répond plus vite, on est plus humain, on est plus transparent, on est mieux formé, parler avec quelqu'un qui vient de perdre un enfant ou une mère dans un attentat, ça suppose du doigté, de la psychologie, et donc il faut se former à ça…

THOMAS SOTTO
Ça ne peut pas être une enveloppe avec un papier A4, sur lequel on vous dit : voilà, votre fille valait 55.000 euros, et on vous les donne.

JULIETTE MEADEL
C'est tout l'inverse. Il faut de la subtilité…

THOMAS SOTTO
C'est un peu ce qui se passe aujourd'hui.

JULIETTE MEADEL
Nous avons changé déjà les lettres qui sont adressées, et moi, je demande à chacun, à chaque agent du fonds de garantie, de prendre le temps de travailler, de répondre de recevoir. Et dans cette convention, que j'ai fait accepter et signer avec le FGTI, il y a aussi des obligations en termes de permanence, c'est-à-dire que, il y a un médiateur aujourd'hui qui est à la disposition des victimes, et qui est là pour les écouter et pour leur parler. Mais, vous savez, l'aide aux victimes, ça n'est pas que l'indemnisation, c'est aussi l'accompagnement psychologique.

THOMAS SOTTO
Justement.

JULIETTE MEADEL
C'est la raison pour laquelle, nous avons mis en place un premier forfait de remboursement des séquences chez le psychologue qui aujourd'hui sont un forfait de 10 séquences, de 10 séances à 50 euros, et que nous le renouvelons. Ça veut dire que, en fonction des besoins, et dans la continuité des attentats de Nice, si quelqu'un a encore des difficultés psychologiques, il bénéficiera d'un renouvellement de ce forfait, vous savez, ce n'est pas rien, il n'y a aucun autre pays au monde où l'Etat prend en charge des séances de psychologues ou de psychiatrie à hauteur de 50 euros la séance, aucun autre pays en Europe…

THOMAS SOTTO
J'ai lu que vous vouliez créer une réserve citoyenne de volontaires, qu'est-ce que c'est ? Ils feront quoi ? Ils vont servir à quoi ?

JULIETTE MEADEL
Ce sont des bénévoles qui viennent pour aider les victimes dans l'urgence au moment de l'attentat. Mais aussi après, et sur le long terme, parce que le problème des attentats c'est que, au moment de l'attentat, tout le monde est présent, et puis, une semaine, trois semaines, six mois après, il n'y a plus personne…

THOMAS SOTTO
C'est sur le modèle de ce qui existe déjà en Israël, je crois, c'est ça ?

JULIETTE MEADEL
Exactement, j'étais en Israël il y a trois jours, ils ont une grande capacité à former des bénévoles pour être formés psychologiquement, formés aussi à la prévention, permettre aussi aux enfants qui n'ont pas forcément d'accueil, de pouvoir être reçus dans un centre dédié pour cela, ça sera un centre de résilience, que je veux aussi créer…

THOMAS SOTTO
A quelle échéance ? C'est prévu pour quand ? Il faut combien de temps pour mettre tout ça en place ?

JULIETTE MEADEL
Nous le lançons maintenant, c'est-à-dire que j'ai commandé un rapport à Françoise RUDETZKI, et avec le président de la République, nous l'avons reçue, et nous avons pris la décision de créer ce centre de résilience, c'est un lieu d'accueil avec des psychologues formés, avec des pédopsychiatres, parce qu'en France, nous sommes sous dotés en pédopsychiatres, et encore plus sous dotés en pédopsychiatres formés aux psycho-traumatismes. Et c'est grave de ne pas aider un enfant qui a vu un attentat, car les séquelles risquent d'être considérables pour la suite de son existence…

THOMAS SOTTO
Donc chacun de ceux qui nous écoutent pourront participer à cette réserve citoyenne de volontaires ?

JULIETTE MEADEL
Oui, évidemment, il faut être bénévole, il faut être volontaire, il faut avoir été formé, et nous allons le mettre en place, vous savez, c'est important parce que ça dit aussi à chacun de nos concitoyens : vous pouvez être acteur, vous pouvez aider. J'ai vu en Israël, évidemment, le contexte est différent, mais j'ai vu en Israël que quand la société civile se saisit de cette responsabilité d'aider les plus vulnérables, on transforme aussi notre projet de société, et on est, à la fois acteur, on est dans la maîtrise du risque, mais on est aussi dans la fraternité, et c'est la France que je veux pour demain.

THOMAS SOTTO
Une question très concrète, Juliette MEADEL, 170 avocats vous ont remis un Livre blanc, ils réclament la prise en compte du préjudice d'angoisse pour l'indemnisation des victimes, et du préjudice d'attente pour leurs proches. Est-ce que ces deux préjudices vont être pris en compte dorénavant ?

JULIETTE MEADEL
Oui, ces deux préjudices vont être pris en compte. D'abord, ce sont des préjudices qui sont reconnus, qu'est-ce que c'est l'angoisse ? Eh bien, c'est quand vous voyez la mort arriver, et c'est quand vous avez un peu, on dit et on voit quand on est à deux secondes de mourir, on voit toute sa vie qui défile, c'est un peu une façon imagée de dire ce qui se passe dans l'esprit de quelqu'un qui se voit mort. Et ça, c'est grave, ça produit des maladies, ça provoque aussi des séquelles. Donc il faut le prendre en compte. Et nous prendrons aussi en compte le préjudice d'attente, c'est quand vous avez un proche par exemple qui a été pris en otage, dont vous ne savez pas s'il va survivre.

THOMAS SOTTO
Tout ça, ça sera dorénavant pris en compte et indemnisé. Quelques mots de politique, Juliette MEADEL, vous êtes jeune, vous faites partie du renouvellement de la classe politique, avec d'autres, à droite comme à gauche. Quel est votre regard sur cette curieuse campagne présidentielle ?

JULIETTE MEADEL
D'abord, la situation de la droite est abracadabrantesque, ça serait du grand guignol si ce n'était pas tragique ; on a un François FILLON qui dit d'abord que dans sa posture Gaullienne, jamais il ne se présentera s'il est mis en examen. Et puis, il se présente. On a un François FILLON qui méprise la justice, c'est grave ! Je ne suis pas en train de dire que, il faut à tout prix être dans une démarche conservatrice, mais quand même, c'est dramatique de vouloir être président de la République, et de dire que, on ne tient pas compte de l'analyse des juges, il fait comme Marine LE PEN !

THOMAS SOTTO
Enfin, non, la différence, c'est qu'il va se rendre à la convocation des juges, et dans tous les cas, la mise en examen conserve la présomption d'innocence.

JULIETTE MEADEL
Sauf que, non, mais, sauf que vous savez très bien, le message global que François FILLON délivre, c'est le même que celui de Marine LE PEN, il attaque la justice, il fait sienne la thèse du complot, il se réapproprie les thèses de Marine LE PEN, en disant : la justice est aux ordres, on sait d'ailleurs quelle est sa conception de la justice, on a eu à d'autres occasion la possibilité de voir quelle était sa conception de la justice. Donc si par malheur il était élu président de la République, je ne sais pas quel usage il ferait de la justice, mais je suis très inquiète. Donc ce qu'il fait…

THOMAS SOTTO
Et vous, juste dernière question, parce qu'on est au bout…

JULIETTE MEADEL
Fragilise notre pays, et il accélère le report des voix de la droite sur Marine LE PEN, dont il emboîte le pas…

THOMAS SOTTO
Vous ne voterez pas François FILLON, on l'a compris, on le savait. Est-ce que vous voterez toujours Benoît HAMON, vous n'étiez pas très enthousiaste et pas très claire sur le sujet la dernière fois que vous êtes venue ?

JULIETTE MEADEL
J'avoue que la campagne me surprend, et j'avoue que, je rentre d'Israël par exemple, j'étais au mémorial de Yad Vashem, j'ai vu ce que c'était qu'une Europe en guerre, et je voudrais que l'Europe soit au coeur de la campagne de Benoît HAMON, et ça n'est pas le cas pour l'instant. Donc, j'ai des réserves…

THOMAS SOTTO
Ce n'est pas le cas. Est-ce que vous voterez oui ou non pour Benoît HAMON ou toujours pas sûre ?

JULIETTE MEADEL
Il reste quelques jours, mais j'ai des réserves, j'ai dit que je respectais les règles de mon parti, mais j'ai des réserves aujourd'hui, et j'ai des réserves importantes parce que l'Europe, c'est un projet essentiel pour la gauche progressiste, et l'euro, l'euro nous protège, l'euro nous a protégés, et moi, je voudrais qu'on soit clair sur le respect de nos engagements européens, et sur les accords, l'accord avec l'Allemagne, parce que l'Europe, c'était MITTERRAND-KOHL, et moi, je voudrais qu'aujourd'hui, le candidat socialiste s'inscrive dans cette fidélité-là.

THOMAS SOTTO
Voilà, Juliette MEADEL qui fait donc partie des indécis à moins de cinquante jours du premier tour de la présidentielle. Merci d'être venue en direct ce matin sur Europe 1. Bonne journée à vous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 8 mars 2017

Rechercher