Déclaration de Mme Juliette Méadel, secrétaire d'Etat à l'aide aux victimes, sur le renforcement de la prise en charge psychologique et psychiatrique des enfants, des adolescents et de leur famille dans le contexte des attentats terroristes, à Paris le 6 mars 2017. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de Mme Juliette Méadel, secrétaire d'Etat à l'aide aux victimes, sur le renforcement de la prise en charge psychologique et psychiatrique des enfants, des adolescents et de leur famille dans le contexte des attentats terroristes, à Paris le 6 mars 2017.

Personnalité, fonction : MEADEL Juliette.

FRANCE. Secrétaire d'Etat à l'aide aux victimes

Circonstances : Ouverture du colloque de la Société française de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent et disciplines associées (SFPEADA) sur le thème "L'enfance attaquée : la pédopsychiatrie face au traumatisme collectif", à Paris le 6 mars 2017

ti : Mesdames et Messieurs les professeurs,
Mesdames, Messieurs,


Je me réjouis d'ouvrir ce matin, à vos côtés, ce colloque consacré à l'enfance attaquée, et je vous remercie chaleureusement de votre présence et de votre constant engagement.

Je m'en réjouis d'abord parce que le renforcement de la prise en charge psychologique et psychiatrique des enfants, des adolescents et de leur famille, dans le sinistre contexte que nous connaissons depuis 2015, est une exigence, qu'en tant que mère de famille, je ne ressens qu'avec plus de force.

Je m'en réjouis encore parce que votre engagement témoigne, une fois de plus, de la nécessaire complémentarité entre les apports du terrain, les réflexions de haut niveau des spécialistes et l'implication de l'État. C'est, depuis un an, la démarche que j'ai suivie en tant que Secrétaire d'État, et que j'entends poursuivre jusqu'au terme du quinquennat. Parce que ma conviction profonde, c'est que l'aide aux victimes – toutes les victimes – doit être un édifice bâti en commun.
Cette journée de débats sur l'enfance attaquée intervient au coeur d'un cycle de tables rondes consacré à la prise en charge psychologique des victimes du terrorisme et d'autres catastrophes ; cycle que j'ai souhaité engager dès l'année dernière, dont la séquence du 24 janvier dernier qui avait pour objet l'accompagnement psychologique des enfants et des adolescents. La dernière table ronde qui va conclure ce cycle se tiendra demain matin à l'Institut Mutualiste Montsouris et votre société savante a efficacement contribué à ces travaux. Encore une fois, je vous en remercie.

Mesdames et Messieurs, il nous a fallu apprendre à vivre avec la menace terroriste. Dans nos rues, aux terrasses de nos restaurants, dans nos salles de concerts, lors de nos fêtes et célébrations, mais aussi au sein de nos cercles amicaux et familiaux, la barbarie frappe au nom d'une foi dévoyée, aveuglément, impitoyablement. Nous sommes tous concernés en tant que citoyens, en tant que victimes, en tant que proches, en tant que parents. Oui, la menace terroriste concerne désormais aussi nos enfants. Nous ne devons pas le nier.

J'ai le souvenir prégnant et odieux de ces enfants qui, confrontés à des images atroces, à un flot d'informations sans filtre, ne pouvaient comprendre l'incompréhensible. De ces enfants à qui leur parents tentaient d'expliquer l'innommable au lendemain des attentats de janvier 2015. De ces enfants à qui l'État, à travers mon ministère en particulier, vient en aide parce qu'ils ont perdu père ou mère lors d'une attaque.

Je me souviens aussi de ces 74 enfants admis aux urgences après l'attentat de Nice en juillet dernier. De ces 44 enfants hospitalisés. De ces 5 enfants définitivement arrachés à l'amour de leurs parents. De ces 53 enfants endeuillés et certainement traumatisés par cette confrontation précoce au réel, à l'effroi de découvrir ce qu'est la mort. Face à l'horreur, la reconstruction et la résilience de nos enfants doit être, plus qu'un enjeu de santé publique, un impératif moral qui engage la République. Je sais que je n'ai pas besoin de vous convaincre mais je ne peux pas ouvrir vos débats d'aujourd'hui sans rappeler l'essentiel.

Malheureusement, outre les attentats terribles, le terrorisme ne se contente plus aujourd'hui de tuer et blesser physiquement. Dans sa grande perversité, il corrompt aussi certains de nos adolescents les plus fragiles. À l'heure où je vous parle, quelques 600 adolescents font, dans notre pays, l'objet d'un suivi par les autorités judiciaires pour radicalisation. Ce sont des mineurs à la dérive, sans repère, qui se laissent enrôler par la nébuleuse djihadiste, qui s'égarent sur les routes de la Syrie et de l'Irak, et qui reviennent en France avec haine, amertume ou désillusion. Là encore, la réponse de l'État doit être plurielle : à la fois pénale, médicale et sociale. Les familles doivent être accompagnées pour réparer les dégâts causés par l'endoctrinement, ce qui peut nécessiter de longues années. Et que dire des lionceaux du Califat djihadiste ?! Dont plusieurs centaines de très jeunes Français pour la plupart âgés de moins de 10 ans qui commencent leur vie dans l'atrocité la plus totale en étant éduqués et impliqués au quotidien dans la barbarie absolue : jusqu'à participer activement à des mutilations horribles et apprendre des techniques de torture ! Les mots en viennent à manquer…

Vous en êtes, bien sûr, les premiers persuadés et je me joins à votre conviction : le travail psychologique et psychiatrique est l'un des outils les plus essentiels à notre disposition pour répondre à ce double enjeu. Blessés, traumatisés, endeuillés, spectateurs effrayés ou acteurs embrigadés, face au terrorisme, nos enfants et nos adolescents méritent que nous consacrions toutes les forces de la République, toutes nos énergies – que nous soyons décideurs publics ou professionnels de la santé mentale – à les protéger de leurs peurs, à répondre à leurs questionnements, à les soutenir dans leur douleur, à appréhender leurs cheminements, à les conduire sur la voie de la résilience.

Mon secrétariat d'État porte en lui, intrinsèquement, cette nécessaire pluralité de la réponse nationale au service des victimes. D'abord parce que nous sommes une cheville ouvrière qui coordonne l'action de multiples administrations. Ensuite parce que, comme je le rappelais plus tôt, nous fondons notre action sur la co-construction des dispositifs d'aide aux victimes, avec les premiers concernés, avec les associations, les experts, les professionnels de santé, les acteurs internationaux. Enfin parce que, face à l'insupportable et à l'inconcevable, il est primordial de faire place à la prise de recul, et que j'ai souhaité donner toute latitude à cette impérieuse nécessité de la pensée. La Société française de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent et disciplines associées (SFPEADA) est un très bel exemple de ce rôle essentiel joué par les médecins, les universitaires, les intellectuels, les sociétés savantes, dans la réflexion sur l'articulation des soins à apporter aux victimes et, en l'occurrence, spécifiquement aux enfants, aux adolescents et à leur famille.

Nous avons des défis à relever. Encore trop de victimes ou de familles ne bénéficient pas d'un suivi psychologique ou psychiatrique adapté directement après les faits, et ce malgré un important travail de pédagogie pour les inciter à consulter. Nous le savons, une rapide prise en charge psychologique des rescapés constitue l'une des clefs vers leur résilience. Ce constat a encore été confirmé par les résultats de l'étude épidémiologique conduite par l'ARS d'Île de France et Santé publique France à la suite des attentats de janvier 2015. Celles et ceux qui ont bénéficié d'une prise en charge psychologique immédiate souffrent deux fois moins de troubles post-traumatiques six mois après les faits.

Il est vrai que les victimes de terrorisme bénéficient du statut de victime de guerre, lequel ouvre l'accès à de précieux droits auprès de l'ONAC-VG, en particulier s'agissant de la prise en charge des soins médicaux. S'agissant des enfants et adolescents, il faut souligner la possibilité d'une adoption en tant que pupille de la Nation et des bourses octroyées pour financer les études. Mais seules victimes du terrorisme sont ici concernées.

Aussi, dans un contexte de pénurie de l'offre de soins psychiatriques, il nous revient de faciliter l'accès aux soins pour le plu grand nombre de victimes par des mesures alternatives ou complémentaires. En l'espace de 10 ans, le nombre de pédopsychiatres en France, a baissé de 50%. Les soins ne sont pas nécessairement bien remboursés par la Sécurité sociale, notamment en ce qui concerne les psychologues et certains thérapeutes, dont les services ne sont pourtant plus à démontrer.

La deuxième table ronde sur l'accompagnement psychologique des victimes d'attentats et de catastrophes, qui en janvier était consacrée aux enfants et aux adolescents. Ses débats ont permis d'identifier plusieurs chantiers prioritaires à engager. Dans les semaines à venir, et par la suite à travers le Secrétariat général à l'aide aux victimes (SG-AV) que j'ai créé en février et qui aura pour charge de consolider l'édifice que nous avons construit depuis un an – je salue chaleureusement Christian GRAVEL qui est venu aujourd'hui à mes côtés – plusieurs mesures concrètes viendront améliorer l'accompagnement et le suivi psychologique des enfants et des adolescents victimes.

Je réserve naturellement davantage de détails à la table ronde conclusive de demain mais, d'ores et déjà et en primeur, je souhaite aujourd'hui vous livrer quelques-unes des mesures que nous devrons porter.

Je le disais, améliorer la connaissance des nécessaires spécificités des prises en charge psychologiques me parait primordial. Nous voulons donc engager avec le CHU Lenval à Nice – et je salue ici Florence AZKENAZY, cheffe du service de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent – une recherche clinique au long cours, avec certains enfants victimes de l'attentat de la promenade des Anglais le 14 juillet 2016. Il s'agira de mieux comprendre les impacts du traumatisme, au plan des conséquences cliniques, neuropsychologiques et biologiques, et d'identifier les risques de développer un trouble de stress post-traumatique ou toute autre forme de psychopathologie.

Parce que c'est un impératif qui nous est tous apparu face aux drames que nous avons traversés, l'expérience réussie menée par l'hôpital Armand Trousseau à Paris doit nous conduire à créer une réserve de pédopsychiatres et de psychologues volontaires, qui seront mobilisables dans l'urgence pour intervenir auprès des enfants victimes et de leur famille en aval des CUMP.

Françoise RUDETZKI l'a évoqué à l'instant : j'ai le grand plaisir de vous confirmer mon total soutien et, surtout, la volonté du Président de la République de permettre très prochainement la création d'un Centre national de ressources et de résilience. Pour approfondir certains aspects opérationnels, j'ai demandé au Premier ministre de missionner l'IGAS et l'IGF en vue d'un rapport remis d'ici la mi-avril qui nous éclairera sur le statut et les moyens de fonctionnement qui seraient les mieux adaptés pour de tels centres.

Précision importante, le centre national de résilience pourra s'appuyer sur des centres territoriaux, qui seront expérimentés dans 4 territoires (région parisienne, Lyon, Nice, Toulouse) dans la perspective d'une généralisation. Ils seront dotés d'un département de pédopsychiatrie dans le but de mieux connaître et traiter le psycho-traumatisme chez les enfants et adolescents.

D'une manière générale, je tiens à saluer le très important travail que nous avons lancé avec la ministre des Familles, Laurence ROSSIGNOL, qui vient de se traduire par le 1er Plan interministériel de mobilisation et de lutte contre les violences faites aux enfants. Dire et dénoncer les violences que l'on subit, être reconnu en tant que victime, sont les conditions du bien-être dans la vie adulte. Or, le déni collectif qui entoure les violences faites aux enfants se nourri de l'absence de données statistiques à ce propos. Ce plan porte donc l'ambition de développer nos connaissances sur les violences, notamment physiques et sexuelles, pour mieux les prévenir et les combattre. Les violences psychologiques ne sont pas à négliger bien évidemment.

En effet, en signant la Convention des droits de l'enfant, la France s'est engagée à « assurer à l'enfant la protection et les soins nécessaires à son bien-être ». Je veux ici souligner qu'un axe entier du plan interministériel est consacré à l'accompagnement des enfants victimes de violences. Naturellement, la dimension psychologique y occupe une place centrale. A ce titre, au moins 4 mesures méritent d'être soulignées :

- Favoriser le développement des unités d'Assistance à l'audition de l'enfant victime de violences (pour libérer la parole et la recueillir en douceur) ;
- Informer sur la prise en charge à 100% des frais médicaux des victimes de violences sexuelles commises durant l'enfance ;
- Repenser une prise en charge des soins spécifiques aux psycho-traumatismes liés aux violences intrafamiliales subies pendant l'enfance ;
- Développer une prise en charge hospitalière immédiate des enfants lors de meurtres intrafamiliaux commis au domicile familial.

Enfin, la réflexion d'aujourd'hui intervient comme vous le savez après la Conférence internationale pour l'Aide aux Victimes (CIVIC) que j'ai organisée le 9 janvier dernier à Paris et qui a permis d'envisager, entre autres enjeux auxquels nous sommes collectivement confrontés, celui d'un statut international des enfants victimes.

La dynamique d'une coopération internationale sur l'aide aux victimes impulsée en janvier se poursuit, au-delà même des Etats européens. J'étais la semaine dernière en Israël, où j'ai été très impressionnée par les très innovantes méthodes qui sont mises en oeuvre pour accompagner les jeunes sur le chemin de la résilience. Dans un pays où près de 94% des enfants et des adolescents présentent des signes de stress post-traumatique, les traitements s'affranchissent des outils thérapeutiques traditionnels. Je pense notamment à ce programme tout à fait révolutionnaire de thérapie en compagnie d'animaux, qui favorise la détente et améliore le bien-être général des enfants.

Mesdames et Messieurs, ces avancées proviennent de notre engagement commun. Elles permettront, demain, de mieux prévenir et de mieux protéger nos enfants et nos adolescents. Elles sont la matérialisation concrète de nos réflexions, de nos échanges, de nos expériences.

Je le répète, votre détermination et votre travail sont fondamentaux et je vous en remercie encore. C'est dans cette constante dynamique de concertation, de coopération, que nous pourrons collectivement poursuivre cette oeuvre et aller de l'avant.

Face au mal qui rôde et nous menace, nous devons à chaque instant nous tenir prêts. Sans céder aux peurs, mais en étant conscients des risques. Ne faisons pas rimer culture de la prévention avec culture de l'appréhension, mais bâtissons ensemble une société de la protection où chacun puisse être acteur de sa sécurité et celle des autres. Une société de la bienveillance.

Oui, plus que jamais, pour nous prémunir contre les dissensions, pour construire un avenir plus radieux fondé sur la solidarité et la fraternité, nous nous devons d'être rassembleurs, d'être réparateurs, d'être protecteurs. Et d'abord vis-à-vis des plus vulnérables d'entre nous, nos enfants. Gardons toujours à l'esprit la pensée de Victor Hugo, qui écrivait que « l'enfant doit être notre souci, parce que l'enfant s'appelle l'avenir ».

Mesdames et Messieurs, je vous remercie et vous souhaite de riches débats.


Source http://www.gouvernement.fr, le 10 mars 2017

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