Interview de M. Christophe Sirugue, secrétaire d'Etat à l'industrie, au numérique et à l'innovation, à "BFM" le 13 avril 2017, sur la politique industrielle gouvernementale et les interventions de l'Etat notamment pour l'entreprise du groupe Whirlpool dans l'Amiénois ou les chantiers navals de Saint-Nazaire. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de M. Christophe Sirugue, secrétaire d'Etat à l'industrie, au numérique et à l'innovation, à "BFM" le 13 avril 2017, sur la politique industrielle gouvernementale et les interventions de l'Etat notamment pour l'entreprise du groupe Whirlpool dans l'Amiénois ou les chantiers navals de Saint-Nazaire.

Personnalité, fonction : SIRUGUE Christophe, SOUMIER Stéphane.

FRANCE. Secrétaire d'Etat à l'industrie, au numérique et à l'innovation;

ti : STEPHANE SOUMIER
On va se faire un petit tour de France industriel, Christophe SIRUGUE, on va aller à Amiens, à Saint-Nazaire et on va peut-être retourner à Belfort. D'abord à Amiens, [....dites-donc le gouvernement : Bernard CAZENEUVE, vous-même, Myriam EL KHOMRI, Barbara POMPILI mobilisés, moi je - moi immense respect pour les 300 gars qui sont effectivement dans une situation épouvantable avec le départ de cette usine WHIRPOOL... ]- mais pourquoi est-ce que le gouvernement se mobilise à ce point pour 300 ouvriers ?

CHRISTOPHE SIRUGUE
D'abord parce que le territoire de l'Amiénois est un territoire qui a déjà subi beaucoup de fermetures d'entreprises et que par ailleurs c'est un territoire qui a beaucoup d'atouts et, donc, ce que nous voulons faire comme démonstration c'est que lorsqu'il y a une mobilisation de l'Etat, de la Région, des acteurs locaux au travers de la métropole d'Amiens, nous avons de ce point de vue là je crois la capacité à mettre en avant justement ces atouts.

STEPHANE SOUMIER
Ça veut dire qu'il va y avoir un repreneur pour cette usine de WHIRLPOOL ?

CHRISTOPHE SIRUGUE
En tout cas ça veut dire qu'il y a des déclarations d'intention extrêmement importantes, qu'une quinzaine de groupes se sont manifestés, il faut qu'on examine bien évidemment ces différentes propositions – il y en a deux qui nous semblent particulièrement intéressantes – mais ça veut dire aussi qu'il y a de l'appétence pour ce territoire, pour le savoir-faire.

STEPHANE SOUMIER
Oui. Mais alors le sujet c'est que j'ai l'impression qu'on a l'ensemble des acteurs-là, l'ensemble des acteurs publics, qui veulent en fait tirer la couverture de ce qui sera peut-être un bon exemple de restructuration à l'échelle locale, à l'échelle régionale et à l'échelle gouvernementale ?

CHRISTOPHE SIRUGUE
Mais s'il y a une complémentarité des interventions, j'ai reçu...

STEPHANE SOUMIER
Il y a vraiment une complémentarité ?

CHRISTOPHE SIRUGUE
J'ai travaillé la semaine dernière avec Xavier BERTRAND, il est venu à mon ministère, nous avons rencontré ensemble le responsable de WHIRLPOOL, nous avons tout à l'heure une manifestation de travail avec le Premier ministre à Matignon avec les locaux, la maire d'Amiens, le responsable de la Communauté d'agglomération... bref, est-ce qu'on doit ne pas travailler ensemble ? Au contraire ! Je pense qu'il faut additionner nos forces...

STEPHANE SOUMIER
D'accord ! Mais...

CHRISTOPHE SIRUGUE
Additionner nos analyses, pour pouvoir permettre un développement de ce site.

STÉPHANE SOUMIER
Mais alors, si c'est ça, est-ce qu'il y a vraiment besoin de vous ? Si effectivement cette usine d'Amiens suscite à ce point les convoitises, est-ce qu'il y avait besoin des acteurs publics, est-ce qu'on ne pouvait pas laisser tranquillement les acteurs privés négocier entre eux ?

CHRISTOPHE SIRUGUE
Non. Parce que je rappelle que, si nous n'étions pas intervenus, la position du groupe WHIRLPOOL n'était pas celle-ci, la position du groupe WHIRLPOOL c'est : « on ferme et on verra comment on met en place la loi Florange », nous ce que nous avons dit c'est : « avant que vous fermiez, on décale et on travaille sur des hypothèses de reprise » c'est me semble-t-il une approche très différente.

STEPHANE SOUMIER
Saint-Nazaire, je n'ai pas compris la séquence je dois vous dire comme les Italiens n'ont pas bien compris la séquence, c'est-à-dire on ne peut pas proclamer sa volonté de faire des Airbus industriels dans absolument tous les secteurs et ne pas accueillir les bras ouverts celui qui est le leader quasi-mondial de la construction navale à partir du moment où il est italien, Christophe SIRUGUE ?

CHRISTOPHE SIRUGUE
Je partage votre sentiment, nous avons besoin d'un industriel de référence et FINCANTIERI est un industriel de référence, simplement FINCANTIERI a des activités extrêmement concurrentielles des activités des Chantiers navals de Saint-Nazaire et donc tout l'enjeu de la discussion c'était de bénéficier du savoir-faire de l'importance du groupe FINCANTIERI tout en préservant les intérêts des Chantiers navals de Saint-Nazaire, et c'est cette discussion-là qui s'est faite, qui nous a amené à ne pas vouloir que FINCANTIERI seul soit majoritaire dans le capital des Chantiers navals – ce qui est aujourd'hui obtenu – et ce qui nous a amené à négocier des droits de veto pour protéger à la fois notre propriété industrielle, protéger les capacités de production des Chantiers navals de Saint-Nazaire tout en ayant une complémentarité pour aller chercher d'autres marchés à l' extérieur et c'est ça l'enjeu de ce dossier industriel.

STEPHANE SOUMIER
Mais ça veut dire que vous aviez une lecture totalement nationale de ce dossier et absolument pas européenne, Christophe SIRUGUE ?

CHRISTOPHE SIRUGUE
Non, puisque dès le départ ce que nous avons dit c'est que nous voulions un leader européen industriel de référence...

STEPHANE SOUMIER
Oui, mais qui préserve bien les intérêts de la Nation ?

CHRISTOPHE SIRUGUE
Vous pouvez me reconnaître que c'était la position du gouvernement français depuis le début ?

STÉPHANE SOUMIER
Absolument, absolument.

CHRISTOPHE SIRUGUE
Et, en même temps, préserver bien évidemment. Mais enfin il y a 5.000 emplois qui dépendent à Saint-Nazaire des chantiers navals, il y a une filière de sous-traitants extrêmement importante, c'est normal, c'est notre rôle aussi que de défendre à la fois une production aussi importante que celle-ci - avec je le rappelle un carnet de commandes de 10 ans...

STEPHANE SOUMIER
Mais oui, mais c'est ça qui est dingue…

CHRISTOPHE SIRUGUE
Oui, mais vous savez comme moi que nous sommes dans un secteur dans lequel les activités sont extrêmement fluctuantes. Est-ce qu'il faut que je rappelle ce qu'était les carnets de commandes il y a quelques années ? Donc, nous avons une fluctuation - c'est le marché des paquebots et des bateaux qui est ainsi – et donc il ne faut pas, parce que nous avons 10 ans de carnets de commandes, considérer que c'était formidable et que nous devions donner finalement le panier à la mariée sans prendre en compte le fait que peut-être qu'il peut y avoir un retournement de marché et que nous avons besoin dans ce cadre-là de consolider les positions françaises.

STEPHANE SOUMIER
N'empêche qu'à un moment on a été sur une telle tension qu'on a parlé, mais enfin ça été un truc de dingue, on a parlé de nationalisation provisoire pour effectivement un groupe qui a devant lui 10 ans de travail, une cale - enfin il y a des atouts géographiques que de toute façon personne ne pourra jamais enlever à la France et à Saint-Nazaire – donc cette tension était nécessaire quand même ?

CHRISTOPHE SIRUGUE
Bien sûr. D'abord dans une négociation chacun doit mettre ses éléments sur la table, j'ai négocié avec le PDG de FINCANTIERI durant des mois et à un moment en effet, lorsqu'il n'y avait pas acceptation de notre demande principale qui était que FINCANTIERI ne soit pas majoritaire seul, nous avons dit que nous utiliserions les dispositifs dont nous disposons...

STEPHANE SOUMIER
Ah ! Oui, absolument.

CHRISTOPHE SIRUGUE
Bien ! Et donc à un moment ce n'était pas une menace au sens où nous ne le ferons pas, nous étions prêts à le faire si nous considérions que nos intérêts n'étaient pas préservés. Nous avons réussi finalement – et je regarde les réactions en dehors de ceux qui sont en campagne électorale – mais les réactions globalement de l'écosystème local ce sont des réactions plutôt très bonnes parce qu'ils ont compris que nous avions à la fois un projet industriel et à la fois préservé nos intérêts.

STEPHANE SOUMIER
Vous parliez de fluctuation de marché, il y a eu quand même un accord de compétitivité justement entre la crise des Chantiers de l'Atlantique et la relance de STX, je veux dire les ouvriers ont fait d'énormes efforts et on voit bien quand même que ces accords de compétitivité, quand ils sont faits, ils peuvent donner...

CHRISTOPHE SIRUGUE
Oui.

STEPHANE SOUMIER
Voilà ! Des résultats et...

CHRISTOPHE SIRUGUE
A une période où on m'a beaucoup interrogé sur le rôle de l'Etat, moi quand je regarde ce qu'on a fait dans le secteur de l'automobile, dans le ferroviaire, dans les Chantiers navals, je considère que l'Etat a joué son rôle, son rôle et simplement son rôle, il n'a pas vocation - j'ai toujours dit qu'il n'avait pas vocation par exemple à nationaliser durablement les Chantiers navals si tel avait été le cas - mais il doit jouer son rôle, il l'a fait une fois encore.

STEPHANE SOUMIER
Et Belfort, pas Belfort, mais à la limite retour d'une certaine manière vers Belfort avec l'histoire d'ALSTOM, comment est-ce que vous regardez les rumeurs de rapprochement entre SIEMENS et BOMBARDIER, Christophe SIRUGUE ?

CHRISTOPHE SIRUGUE
On est dans un domaine dans lequel le marché européen est un marché européen qui se tasse, par contre un marché international avec des potentialités énormes, la question bien sûr de savoir si on doit avoir un géant européen est une question qui se pose et elle ne se pose pas simplement au travers de l'annonce qui a été faite, qui reste à vérifier encore... oui d'un rapprochement entre BOMBARDIER et SIEMENS, tout simplement parce que ce n'est d'abord pas la première fois qu'on l'entend, que c'est une opération très, très lourde et qui prendra du temps si elle devait se faire, donc moi je reste prudent par rapport à cela. Il n'en demeure pas moins que cette interrogation, ce qu'on appelle l'Airbus du ferroviaire, est une interrogation depuis des années et des années, j'ai déjà dit lorsque j'avais été interrogé au moment de l'affaire de Belfort et notamment d'ALSTOM : « attention aux incidences sociales qu'aurait une telle réorganisation, y compris d'ailleurs pour BOMBARDIER dont je rappelle qu'il a une implantation très forte en France à Crespin avec 2.000 salariés »...

STEPHANE SOUMIER
Tout à fait ! Tout à fait.

CHRISTOPHE SIRUGUE
Donc, le gouvernement regarde avec beaucoup d'attention ces éléments sans pour l'instant disposer d'information sur la réalité de ce qu'a été cette annonce.

STEPHANE SOUMIER
Mais est-ce qu'à ce moment-là... l'Etat est actionnaire dans un pacte un petit peu baroque d'ailleurs avec BOUYGUES, est actionnaire aujourd'hui à hauteur de 20 % c'est ça d'ALSTOM ?

CHRISTOPHE SIRUGUE
Exact ! Exact.

STEPHANE SOUMIER
Je ne veux pas préjuger – et on ne va surtout pas préjuger de ce qui peut se passer dans les mois qui viennent – mais à votre avis, parce que la décision elle sera prise en octobre, l'Etat doit rester aujourd'hui actionnaire d'ALSTOM, Christophe SIRUGUE ?

CHRISTOPHE SIRUGUE
Moi je pense que dans cette période il faut en effet préserver nos intérêts chez ALSTOM, pour les raisons que vous avez mentionnées il y a un débat qui se pose, il faut quand même savoir que les deux entreprises d'Etat chinoises ont fusionné et à elles toutes seules elles représentent plus que BOMBARDIER, SIEMENS, ALSTOM réunis...

STÉPHANE SOUMIER
Tout à fait !

CHRISTOPHE SIRUGUE
Si on ne prend pas en compte cet élément-là, si on ne regarde – et ce n'est pas forcément une fusion – mais en tout cas, s'il n'y a pas des coopérations beaucoup plus puissantes entre ces groupes européens, je pense que nous prenons des risques et donc la question de la stratégie d'ALSTOM, de l'incidence que cela a, y compris en termes d'aménagement du territoire – c‘est bien pour cela que nous sommes intervenus sur le dossier Belfort et pour soutenir les activités des différents sites – je pense qu'il faut que nous puissions préserver dans un dialogue que nous avons, puisque nous sommes présents au conseil d'administration d'ALSTOM, que nous puissions préserver cette réflexion stratégique.

STEPHANE SOUMIER
Oui, mais l'Etat n'est pas un frein dans ce cas-là ?

CHRISTOPHE SIRUGUE
Je ne crois pas du tout, je pense qu'à partir du moment où...

STÉPHANE SOUMIER
Parce que très clairement si c'est BOUYGUES qui récupère cette participation, on sent bien que BOUYGUES n'a pas – enfin à moins que ça change – mais n'a pas d'ambition fondamentale dans le ferroviaire, donc eux pourraient être très actifs dans l'idée de marier ALSTOM à un partenaire européen justement ou à un partenaire occidental ?

CHRISTOPHE SIRUGUE
Moi j'ai toujours considéré que sur des enjeux industriels comme celui-ci il y a un défi stratégique et que la stratégie c'est le rôle de l'Etat aussi, pas à la place, mais on a une réflexion à porter en termes stratégiques, ce sont des enjeux énormes avec des marchés potentiels, on n'a pas vocation nous l'Etat à aller ensuite, être les VRP au sens faire à la place de l'entreprise - on l'accompagne, on le fait quand on est en déplacement à l'étranger – mais sur la définition de la stratégie je pense que l'Etat a son mot à dire.

STEPHANE SOUMIER
Et encore une fois pour vous finalement la politique industrielle est une politique d'aménagement du territoire, c'est peut-être même la seule vraie politique efficace d'aménagement du territoire ce que vous êtes en train de faire Christophe SIRUGUE ?

CHRISTOPHE SIRUGUE
Elle est à plusieurs niveaux : elle est une politique d'accompagnement des entreprises, quand on a travaillé sur le rétablissement de la compétitivité c'est bien un effort stratégique industriel qui est fait ; elle est en effet une question d'aménagement du territoire, quand on intervient sur Belfort c'est aussi parce que nous avons le souci de préserver les implantations industrielles sur notre territoire ; elle est une organisation de filières, je l'ai dit quand nous sommes intervenus sur l‘automobile, sur le ferroviaire, sur le nucléaire quand nous recapitalisons EDF ou AREVA...

STEPHANE SOUMIER
Je ne voulais pas vous en parler, parce que ce n'est pas votre dossier, mais je ne suis pas sûr que ce soit un modèle ?

CHRISTOPHE SIRUGUE
C'est mon dossier, je vous rappelle que je le suis aussi parce que ça dépend de mon ministère...

STÉPHANE SOUMIER
Ah ! C'est le dossier de Ségolène ROYAL quand même, non ?

CHRISTOPHE SIRUGUE
Ah ! Pour beaucoup aussi de mon ministère, puisque ce sont des dossiers partagés.

STEPHANE SOUMIER
Et c'est un modèle ?

CHRISTOPHE SIRUGUE
Et donc je pense que la réorganisation de la filière nucléaire c'est un impératif que nous avons eu raison de faire, que nous allons mener à son terme, et donc là vous avez un choix stratégique ; et troisième élément dimension, c'est le débat européen, moi je fais partie de ceux... j'ai signé plusieurs tribunes - y compris avec ces ministres homologues d'autres pays, une quinzaine – sur les enjeux européens pour que nous ayons une politique industrielle européenne, nous l'avons adressé à la Commission, je me suis rendu au Conseil de compétitivité européen pour défendre cette position - avec les Allemands d'ailleurs, avec les Espagnols, avec les Italiens, avec les Belges – nous avons porté ce débat, c'est ça qui est important.

STEPHANE SOUMIER
Oui, mais on ne va pas... parce que j'ai une dernière question à vous poser, mais européen quand ça préserve les intérêts de la France, c'est-à-dire que vous êtes à moitié européen ?

CHRISTOPHE SIRUGUE
Non, en l'occurrence là c'est bien pour que l'Europe se dote d'outils dont elle ne dispose pas aujourd'hui.

STÉPHANE SOUMIER
Par pure opportunité électorale vous êtes là secrétaire d'Etat à l'Industrie et à l'Economie numérique, il faut que ça reste comme ça non, c'est une évidence ou à votre avis les deux doivent marcher ensemble, ou c'est même la seule façon de voir finalement l'industrie que de la marier à l'économie numérique aujourd'hui?

CHRISTOPHE SIRUGUE
En tout cas ça se marie très bien !

STEPHANE SOUMIER
Oui, c'est ça.

CHRISTOPHE SIRUGUE
Tout simplement parce que quand on parle de l'industrie du futur on est très clairement dans l'émergence du numérique, dans la révolution numérique, dans la transition numérique - donc je pense que c'est une complémentarité qui marche bien – et en même temps quand je regarde le travail qui a été fait par Axelle LEMAIRE, elle a permis par son implication de porter ce débat qui n'est pas qu'un débat industriel je le rappelle, il interpelle sur beaucoup d'autres éléments, c'est un débat de société également eu égard aux questions qui se posent notamment sur les partages de données, mais il me semble en effet que l'innovation, le numérique et le développement industriel fonctionnent bien ensemble.

STÉPHANE SOUMIER
Merci Christophe SIRUGUE…

CHRISTOPHE SIRUGUE
Merci à vous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 14 avril 2017

Rechercher