Déclaration de Mme Ségolène Royal, ministre de l'environnement, de l'énergie et de la mer, chargée des relations internationales sur le climat, sur les relations entre l'Art et la Nature et la contribution des artistes à la "révolution des esprits et des sensibilités" en matière d'environnement, à Paris le 5 avril 2017. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de Mme Ségolène Royal, ministre de l'environnement, de l'énergie et de la mer, chargée des relations internationales sur le climat, sur les relations entre l'Art et la Nature et la contribution des artistes à la "révolution des esprits et des sensibilités" en matière d'environnement, à Paris le 5 avril 2017.

Personnalité, fonction : ROYAL Ségolène.

FRANCE. Ministre de l'environnement, de l'énergie et de la mer, chargée des relations internationales sur le climat

Circonstances : Séance plénière de l'Académie des Beaux-Arts, à Paris le 5 avril 2017

ti : Monsieur le Président (Patrick de Carolis),
Monsieur le Secrétaire Perpétuel (Laurent Petitgirard),
Mesdames et Messieurs les Académicien-nes,
Mesdames et Messieurs les Correspondant-es,
Mesdames et Messieurs,


Je remercie votre Secrétaire perpétuel M. Laurent Petitgirard de cette invitation.

Je vous remercie d'être présents aujourd'hui pour cette séance exceptionnelle que vous avez bien voulu me consacrer.

Je suis très honorée de me trouver devant vous.

Dans le combat climatique que la France a mené et réussi avec la COP 21, que j'ai eu l'honneur de présider, et la Conférence de Paris sur le climat, le message des artistes a pris une place qui ne demande qu'à grandir.

Dans le champ de la connaissance, bien sûr ce sont les scientifiques que la question climatique a mobilisé : d'abord les climatologues, les glaciologues, les écologues, les biologistes puis les philosophes, les historiens, les anthropologues, les sociologues, les économistes et d'autres encore car toutes les disciplines sont désormais de la partie. Nous leur devons et en premier lieu aux remarquables travaux du GIEC de pouvoir aujourd'hui prendre la mesure plus exacte de l'impact des activités humaines sur le climat et sur la biodiversité (qui sont inextricablement liés) et de mieux anticiper ce qui risque d'advenir si nous n'agissons pas à temps et ensemble.

Mais les artistes, plasticiens, écrivains, cinéastes et créateurs de toutes les disciplines se sont également emparés de ces sujets, souvent avec un temps d'avance.

Ils ont été d'ailleurs nombreux à s'impliquer dans le cadre de la préparation du Sommet de Paris, dont la dimension artistique et culturelle a été, dès le début, à mes yeux, essentielle, et à joindre leurs voix à toutes celles de la société civile qui se sont exprimé haut et fort à cette occasion, car ce qui s'est joué en décembre 2015 n'était pas l'affaire des négociateurs et des gouvernements mais bel et bien de tous les citoyens.

Cette mobilisation des arts est chose précieuse et heureuse car, si la rationalité scientifique est nécessaire pour comprendre la nécessité de remettre radicalement en cause nos façons de voir et de faire, sans l'imaginaire et sans l'émotion, domaines de l'art, la raison est bien sèche et même impuissante à rendre désirable cet autre monde possible dont l'art permet une approche sensible.

« Pour changer le monde, disait Wim Wenders, il faut changer le regard que nous portons sur le monde ».

Et pour pouvoir changer de regard sur le monde, il faut d'abord le représenter. Car l'esthétique n'est pas une conséquence de la politique : représenter le monde, cela crée un sens commun, qui mobilise, qui emporte, qui agrège les énergies. C'est un début, une ouverture, plutôt qu'une conclusion.

L'Art imite la nature disaient Aristote et les Grecs : c'était signifier avec sagesse que l'esprit humain avait un enclos, une mesure, une cadence, celles des limites de la création des dieux. Et rien n'était plus beau à leurs yeux qu'une mimesis, la doublure, par l'art, de la perfection de la nature.

Kant, à travers les notions de sublime indique que rien ne peut être plus grand que l'esprit humain : ce que ce dernier aime éprouver dans le vertige des glaciers, des abysses ou des montagnes, c'est son propre infini, celui de la Raison humaine.

Et, au final, les esprits des Lumières penchèrent pour un renversement de l'axiome : la nature imite l'art. Et cela est vrai de bien des façons, car, désormais, on ne peut plus voir des nymphéas sans penser à Monet, ni des tournesols sans songer qu'ils prennent la pose pour simuler un van Gogh...

Et on le voit bien dans la magnifique exposition, actuellement au Grand Palais, sur les jardins : de Dürer à Cézanne, de Monet à Othoniel, la nature sert de support, de prétexte, de matrice à fondre son imaginaire, à révéler la confusion, la mélancolie d'un esprit, ou au contraire, le pur mystère des formes. « Pour faire un jardin, il faut un morceau de Terre et l'éternité » a l'habitude de dire Gilles CLEMENT, et souvent on a le sentiment, en effet, devant de tels tableaux, de contempler un fragment de cosmos, une trace de grandeur, miraculeusement encadrée sur une toile. A ce titre de vecteur de beauté, de messager d'éternité, l'art fait comprendre à chacun ce que nous avons à perdre, si l'on laisse la nature être saccagée, dévastée, consommée. Il fait voir ce qui est en péril, ce que même nos plus grands génies ne peuvent atteindre en termes de perfection : la beauté, c'est à dire la nature, pour détourner un mot célèbre de Spinoza. L'art, c'est réducteur de le dire ainsi, mais c'est loin d'être faux, a un rôle latéral, d'émerveillement, qui est toujours le premier pas vers l'engagement.

Oui, la nature est l'objet fétiche, légitime, des représentations, c'est flagrant, évidemment, dans l'autre magnifique exposition qui a lieu en ce moment à Paris, au Musée d'Orsay, à propos des paysages mystiques, où l'on sent une grandeur véritablement cosmique, ce sublime dont parlait Kant. De la Bretagne à la Polynésie, Gauguin y montre par exemple une force tellurique, la splendeur stupéfiante des couleurs et des nuances, mais aussi la douceur et la poésie des hommes et des femmes qui habitent ces paysages.

Car, l'artiste ne se contente pas de représenter avec fidélité ou avec ressemblance. Et l'on a peu à peu effacé cette conception du tableau comme simple « miroir promené le long du chemin » selon la formule de Stendhal.

En effet, il faut le dire, quand il représente la nature, l'artiste y cherche toujours quelqu'un – lui-même, (c'est le romantisme et l'expressionnisme), Dieu, bien sûr, et je pense à cette autre oeuvre exposée à Orsay, « Croire aux étoiles, bleu » de Georgia O'Keefe qui a saisi avec une rare vérité les grands déserts ocres et rouges, sur lesquels tombe le crépuscule, la lumière des espaces infinis de l'Amérique, tous ces morceaux de rocs et d'horizons, qui font songer à cette phrase du philosophe naturaliste Emerson : « en présence de la nature, l'homme est traversé par un ravissement absolu, malgré ses peines véritables ».

Celle que j'ai trouvé la plus stupéfiante : Ciel étoilé de Van Gogh (Nuit étoilée).

L'artiste cherche Dieu dans la nature, il s'y cherche, bien sûr, mais, pour de tels tableaux, le sujet secret, le destinataire dissimulé, l'absent pourtant présent, c'est le contemporain, l'autre homme et l'autre femme, le spectateur contemporain.

Loin d'être gratuit, sans être non plus asservi à un but ou à je ne sais quelle fin, l'art, et même l'art qui prend pour sujet la nature, peut-être surtout l'art prenant pour sujet la nature, cet art travaille pour son époque, travaille pour les hommes, travaille les esprits et les mentalités. Je vais y revenir dans un instant.

Chacun connaît cette légende grecque de l'invention de la sculpture, et par là, de l'art en entier. L'histoire de la fille du potier DIBUTADES, qui, ne pouvant se résoudre à la perte de son amant, dessina son profil par ombre chinoises, au charbon de bois ; puis, Dibutades, son père appliqua de l'argile sur les contours et obtint ainsi un masque humain.

L'Art et la nature, entremêlés pour sauver ce qui est irréparable, la perte et la destruction, tressés ensemble pour restaurer la concorde, le lien entre les générations et la présence au monde, voilà un beau message, et qui vaut pour le présent, quelques deux mille ans après Dibutades.

Car dans mon combat pour la justice climatique, je le disais, les artistes ont un grand rôle à jouer. Ou plutôt, s'en forcément s'en apercevoir, ils jouent un grand rôle.

On dit souvent en effet que savoir, c'est pouvoir. C'est vrai. Mais pouvoir n'est pas forcément vouloir, pas forcément oser, pas forcément agir.

Si nous avons, jusqu'à un certain point, gagné la bataille des idées, contre le climatoscepticisme et les négationnistes de la responsabilité humaine dans la dérive climatique, il nous reste à gagner la bataille de l'action : pour faire appliquer l'accord de Paris bien sûr, mais aussi, plus largement, en accélérant la mise en mouvement de toutes nos sociétés et, en leur sein, de chacune et chacun d'entre nous.

L'information, si précise soit-elle, et le partage des connaissances, si nécessaire soit-il, ne peuvent y suffire. La volonté politique y a sa part, et les nombreuses lois et décisions que j'ai prises répondent avec loyauté et avec ambition à ce devoir.

Mais cela non plus ne suffit pas car le pouvoir d'agir a besoin du désir d'agir et d'un nouvel espoir qui s'enracine dans une véritable révolution des esprits et des sensibilités.

Et c'est là que l'art nous est indispensable. Non pas en vertu d'une conception étroitement instrumentale qui en ferait un simple adjuvant didactique. Mais parce que la beauté de ses narrations émotionnelles, des expériences sensorielles auxquelles les oeuvres nous convient, de ses langages capables de rêver et de réveiller le monde.

D'en donner à voir les fragilités mais aussi les richesses potentielles et les évolutions possibles, ont le pouvoir de nous faire ressentir combien notre planète est une, combien son climat est un bien commun dont la protection nous incombe à tous et quelles énergies latentes nous pouvons activer non seulement pour regarder autrement notre monde commun mais pour défricher de nouvelles pistes, pour imaginer de nouveaux équilibres et de nouvelles harmonies, pour prendre pleinement conscience de notre place dans la chaîne du vivant, pour traiter la nature en partenaire et pour éprouver la force de ce qui nous relie les uns aux autres.

Bachelard disait que, pour qu'une chose existe dans notre âme, il faut qu'elle soit « créée poétiquement ».

Ainsi, les artistes nous alertent, nous éclairent : Proust disait qu'après Renoir, personne ne pouvait plus voir une femme sans penser à ses peintures, et bien, grâce à des photographes, des plasticiens, des sculpteurs et des vidéastes, la réalité du changement climatique ne nous est plus étrangère.

Et les artistes, c'est tout le sens de mon message, nous rassemblent et nous transforment. Leur vraie ressemblance avec la nature, avec ces paysages qu'ils peignent à loisir, c'est que, avec patience et avec grandeur, ils dessinent la trame de nos pensées, ils changent notre état d'esprit, ils s'imposent et rectifient notre regard. Ils sont une source de commun, de vie et d'espoir, en nous donnant accès à une pensée et une perception du dérèglement climatique qui mobilisent nos imaginaires et fortifient notre désir d'agir. Je conclurai en citant ces quelques vers d'Edouard Glissant :

« Le désastre ou la crise sont des opportunités.
Ce sont des rigidités et des impossibles qui se voient bousculés.
Des improbables qui se voient soudainement sculptés de nouvelles clartés.
Un « à présent » qui s'ouvre d'emblée :
à présent pérenniser une lumière
où ruptures et brisures ont ouvert des possibles ».


source http://www.academiedesbeauxarts.fr, le 3 mai 2017

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