Déclaration de Mme Françoise Nyssen, ministre de la culture, sur le rôle des bibliothèques et la filière des bibliothécaires, Paris le 15 juin 2017. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Déclaration de Mme Françoise Nyssen, ministre de la culture, sur le rôle des bibliothèques et la filière des bibliothécaires, Paris le 15 juin 2017.

Personnalité, fonction : NYSSEN Françoise.

FRANCE. Ministre de la culture

ti :


Mesdames et messieurs,
Chers amis,


Si nous sommes réunis aujourd'hui – si je suis face à vous, et si vous participez à ce Congrès – c'est parce que nous avons, je crois, une chose en commun : une passion ambitieuse.

La passion, c'est évidemment celle de la Culture, et celle toute particulière de la lecture.

Je voudrais partager avec vous une phrase de PROUST sur laquelle je suis tombée en lisant mon journal ce matin : « Chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-même. L'ouvrage de l'écrivain n'est qu'une espèce d'instrument optique qu'il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que, sans ce livre, il n'eût peut-être pas vu en soi-même ».

Je parlais de « passion ambitieuse », parce qu'il y a, derrière notre passion commune, l'ambition de la voir partagée.

Il n'y a pas d'amour de la Culture sans ambition pour la Culture.

C'est ce double moteur qui vous a fait choisir votre métier :

L'envie d'être auprès des oeuvres.

Mais aussi la volonté de transmettre : d'aider ces oeuvres à cheminer des mains de leurs auteurs à celles de leur public.

Tout cela : je le sais, je le comprends, car c'est ce qui m'a guidée moi-même chaque jour, dans mon métier d'éditrice.

Et c'est aussi ce qui m'a poussée, il y a quelques semaines, à accepter l'honneur et la responsabilité qui me confiaient le Président de la République.

Tout ce qui nous unit, vous et moi, de passion et d'ambition, doit nous mobiliser. Plus que jamais.

Plus que jamais, parce que notre pays est dans un état d'urgence culturelle. Notre société est face à une multitude de défis – économique, sécuritaire, écologique – qui brouillent ses repères. Nous devons ramener du « sens » dans l'action politique et dans le projet de société.

C'est le rôle de la Culture.

Notre pays en a besoin.

Et plus que jamais, il a besoin de celles et ceux qui se battent pour la rendre accessible. Pour la partager, la diffuser, la faire rayonner.

Plus que jamais, il a donc besoin de vous. Et il a besoin des bibliothèques et médiathèques que vous animez.

Je suis venue vous dire aujourd'hui pourquoi elles sont au coeur de notre projet.

Et je suis venue vous dire comment, avec vous, nous voulons avancer pour les développer.

Je veux d'abord vous dire pourquoi les bibliothèques ont un rôle fondamental à jouer dans la reconquête culturelle qui s'amorce.

Pour deux raisons :

Parce qu'elles nourrissent, d'abord, la proximité des Français à la Culture.

C'est essentiel. Pour améliorer la diffusion de la Culture, nous avons un défi prioritaire : en faciliter l'accès. Et notamment l'accès géographique.

Le réseau des bibliothèques et médiathèques constitue pour cela un formidable levier.

Pour beaucoup de nos concitoyens, la bibliothèque publique est la première voie d'entrée vers la Culture :

la première dans le temps. Car c'est le premier lieu culturel qu'ils fréquentent, par l'école ;

et la première dans l'espace. Car la bibliothèque est souvent plus proche du domicile que le premier cinéma, le premier musée ou la première salle de spectacle.

Pour ramener la Culture au coeur de la société, il faut la ramener au coeur de la Cité. Il faut la ramener « près » de nos concitoyens : partout, sur tous les territoires.

Les bibliothèques doivent nous y aider.

Les bibliothèques peuvent jouer un rôle fondamental, ensuite, pour rétablir le lien de confiance entre les citoyens et la Culture.

Au-delà des problématiques d'accès, c'est « le » grand défi.

La Culture intimide encore, nous le savons. Nous entendons encore trop souvent cette phrase : « Ce n'est pas pour moi ». La proportion de population qui ne va jamais au spectacle, jamais au musée n'a pas évolué depuis trente ans.

Les bibliothèques sont un lieu privilégié pour décomplexer le rapport, pour nourrir la confiance du public. Parce que vous y faites un travail essentiel.

Vous en faites des lieux culturels d'accueil, et pas simplement de visite. Vous en faites des lieux culturels incarnés, et donc chaleureux. Vous y assurez une médiation : nos concitoyens savent pouvoir compter sur votre disponibilité, votre conseil, votre accompagnement.

La dernière grande enquête sur les publics et sur les usages des bibliothèques nous confirme qu'elles tiennent une place à part, dans le paysage culturel.

Elle sera publiée demain sur le site du ministère. Mais je voudrais, dès aujourd'hui, saisir l'occasion de ce Congrès pour en livrer quelques leçons.

Cette étude montre que loin d'être désertées, les bibliothèques restent un lieu de référence pour beaucoup de nos concitoyens :

Elles sont sans doute l'un des seuls espaces culturels à connaître une fréquentation en progression : 40% des Français de plus de 15 ans les fréquentent, contre 25% en 1997.

Et contrairement aux idées reçues, toujours, cette évolution tendancielle concerne aussi les jeunes générations : 70% des 15-24 ans fréquentent une bibliothèque.

Voilà donc pourquoi le réseau des bibliothèques et médiathèques peut constituer le fer de lance de la reconquête culturelle du pays : parce qu'il touche tous les territoires ; et parce qu'il touche tous les publics, notamment les jeunes.

Le potentiel est là. Notre responsabilité, c'est de le faire fructifier, de l'amplifier.

Et pour ouvrir davantage nos concitoyens à la Culture, les bibliothèques et médiathèques doivent s'ouvrir davantage elles-mêmes.

L'enjeu est double : il s'agit à la fois d'ouvrir mieux et d'ouvrir plus.

Ouvrir mieux, pour commencer.

Ouvrir mieux au niveau national, c'est d'abord s'attaquer à la question des inégalités territoriales.

C'est l'une problématiques que vous abordez aujourd'hui.

Ces inégalités persistent. La France peut déjà compter sur un réseau de lecture publique très dense, avec plus de 16 000 bibliothèques et relais de lecture.

Mais l'équipement de notre pays n'est pas terminé. Près de 20% de la population n'a pas accès à la lecture publique dans de bonnes conditions.

L'effort d'investissement des collectivités locales doit donc se poursuivre. Et en particulier, dans les zones blanches rurales et périurbaines, ainsi que dans les quartiers prioritaires, qui sont aujourd'hui les territoires mal équipées.

La Dotation générale de décentralisation constitue à cet égard, bien entendu, un instrument à préserver.

Je m'y emploierai, avec mon collègue ministre de l'intérieur, Gérard COLLOMB, qui en assure la gestion. Il a construit, comme maire de Lyon, le plus grand réseau de lecture en région : vous pouvez donc compter sur son attachement à ces enjeux.

Ouvrir mieux, pour lutter contre les inégalités d'accès, c'est aussi s'appuyer sur le numérique. Je sais les débats qui animent votre profession, autour notamment du prêt des livres numériques. Ce sont des réflexions que nous devons poursuivre. Mais quoi qu'il arrive, il faut poursuivre l'investissement dans la modernisation et le développement numérique de vos établissements. C'est une opportunité exceptionnelle, pour élargir la diffusion des oeuvres et des savoirs.

Ouvrir « mieux », ensuite, c'est ouvrir davantage les bibliothèques en direction de l'extérieur : vers les autres institutions, et notamment vers l'école.

L'Education artistique et culturelle des enfants est l'une de mes priorités. J'ai rencontré mon homologue Jean-Michel BLANQUER dès les premiers jours, pour initier une collaboration en ce sens.

Le réseau des bibliothèques et médiathèques constitue, pour nous, une ressource fondamentale.

Et vous êtes déjà mobilisés, je le sais, autour de cette mission éducative.

Je pense en particulier à deux superbes initiatives auxquelles l'ABF est associée :

la « Nuit de la lecture », qui sera – je vous l'annonce – reconduite l'année prochaine. Je vous invite d'ores et déjà à en retenir la date : elle aura lieu le samedi 20 janvier 2018. Et notre ambition, pour cette seconde édition, c'est d'accentuer la place donnée à la jeunesse et à l'éducation. Vous serez donc invités à multiplier les partenariats locaux non seulement avec les librairies, mais aussi avec les écoles, collèges et lycées.

Seconde manifestation à laquelle l'ABF participe, et que je veux saluer : « Partir en livre », organisée par le CNL, et qui aura lieu du 19 au 30 juillet. C'est une superbe initiative. Et je veux remercier encore tous ceux qui se mobilisent pour la rendre possible.

Nous devons réfléchir aux manières de systématiser ainsi les ponts entre Culture et Education, grâce aux bibliothèques. Il faut multiplier les collaborations avec les écoles, tout au long de l'année : à la fois sur le temps scolaire, et hors temps scolaire.

Voilà comment nous ferons des bibliothèques de véritables foyers de vie culturelle. Voilà comment nous les ouvrirons mieux.

Ouvrir le réseau, c'est aussi ouvrir « plus ».

Et la question centrale, vous le savez, c'est l'adaptation des horaires d'ouverture.

Il s'agit d'un engagement de campagne du Président de la République. Et c'est une mesure que je serai attachée à mettre en oeuvre, je veux vous le dire.

L'ABF est mobilisée depuis longtemps sur ce sujet. Et je tiens à remercier son bureau et son président, Xavier GALAUP, pour cet engagement continu et courageux.

L'enjeu, c'est d'adapter les horaires aux contraintes des usagers.

Une bibliothèque qui ouvre de 10h à 17h en semaine, comme c'est le cas dans beaucoup d'endroits, n'est pas accessible pour ceux qui travaillent.

Il faut réfléchir à l'opportunité d'ouvrir davantage en soirée et le weekend, comme cela se fait d'ailleurs déjà chez beaucoup de nos voisins européens.

L'enquête du ministère qui sera publiée demain montre que la demande existe, et que l'impact serait immédiat, en termes de fréquentation : la part d'usagers pourrait augmenter de 10 points, et dépasser ainsi les 50% de la population.

Voilà donc pour l'ambition. L'enjeu, maintenant, c'est la méthode.

Pour lancer la réflexion sur ce sujet, nous allons organiser un grand débat national. Il sera porté à l'échelle des régions, par les DRAC.

Ce débat doit nous permettre de réunir toutes les parties prenantes :

- vous-mêmes, bibliothécaires ;
- mais plus largement l'ensemble des agents publics concernés ;
- et bien entendu : vos organisations syndicales ;

et puis évidemment :

- les citoyens ;
- les collectivités ;
- les élus.

Il s'agit de réunir tout le monde autour d'une même table, pour traiter l'ensemble des enjeux liés à l'ouverture : les enjeux sociétaux ; les enjeux sociaux pour votre profession.

Ce Débat peut nous permettre aussi d'aborder des problématiques plus larges, autour des bibliothèques.

La grande enquête du ministère montre qu'elles sont de moins en moins des lieux de lecture ou de prêt : moins de 15% des usagers s'y rendent pour emprunter un livre.

Ce sont de plus en plus des lieux de travail, de rencontre, d'échange. Il faut donc réfléchir aux moyens d'adapter le format et les services des bibliothèques à ces nouvelles attentes.

Sur l'ensemble des sujets : notre objectif n'est pas « d'imposer » des recettes à marche forcée. L'objectif du Débat national, c'est précisément de concerter, pour co-construire. Nous voulons prendre le temps du dialogue et de la réflexion.

En parallèle de ce Débat, nous allons organiser une campagne de mobilisation nationale auprès des collectivités territoriales. Pour les sensibiliser à la question des horaires, et pour définir les modalités du soutien de l'Etat.

Certaines collectivités sont déjà mobilisées, et l'Etat les accompagne. Depuis désormais un an, il a mis en place un dispositif de soutien opérationnel.

Chaque collectivité qui souhaite adapter les horaires de sa bibliothèque peut bénéficier d'une aide pour la prise en charge des dépenses de personnel et coûts supplémentaires.

Vingt collectivités ont déjà bénéficié de ce dispositif en 2016, et davantage de nouveaux projets devraient être pris en charge cette année.

Notre objectif, aujourd'hui, c'est d'aller beaucoup plus loin.

Beaucoup plus loin en termes de mobilisation, déjà.

Il faut d'abord la vôtre : l'Etat propose de soutenir des projets. Mais ce sont vos projets. Nous ne ferons rien sans vous.

Nous ne ferons rien non plus sans les élus.

J'ai proposé à Erik ORSENNA, qui a accepté, d'être ambassadeur de bonne volonté auprès des collectivités.

Il sera accompagné par un Inspecteur Général des Affaires Culturelles. Tous deux effectueront donc un « Tour de France », en s'appuyant sur les DRAC.

Et pour aller beaucoup plus loin dans la mobilisation, nous devons mettre en face des moyens.

Un comité de pilotage sera mis en place pour veiller à l'adéquation entre l'aide de l'Etat et les attentes des collectivités.

J'en assurerai moi-même la présidence.

Je souhaite que l'ABF, les DRAC et des personnalités mobilisées autour de cette question y soient associés.

Je pense notamment à la sénatrice Sylvie ROBERT – que je salue puisqu'elle est là – et qui a signé un rapport dont vous connaissez la qualité.

J'ai d'ores et déjà engagé les discussions avec les ministres de l'Intérieur et du Budget, pour que les moyens dont nous disposons dans la loi de finances pour 2018 soient à la hauteur de notre ambition.

En parallèle des collectivités, j'ajoute que les Universités doivent également être associées à l'effort d'ouverture. Elles doivent, avec leurs propres bibliothèques, apporter leur contribution au renforcement de l'offre de lecture globale sur le territoire.

Voilà, mesdames et messieurs, chers amis, les différentes perspectives que je voulais vous présenter aujourd'hui.

Nous avons beaucoup à faire.

Mais nous avons beaucoup pour faire.

Si nous avons une ambition forte pour les bibliothèques, c'est parce que nous avons la conviction forte de leur potentiel, de leur richesse, de leur avenir.

Et si nous avons cette conviction forte, c'est parce que nous vous connaissons.

Nous savons le travail que vous y menez. Nous savons avec quelle passion vous le menez.

Nous connaissons votre volontarisme et votre force d'action.

Les bibliothèques ont aujourd'hui une petite révolution à conduire, autour des horaires notamment.

Mais c'est une petite révolution qui entraînera une grande révolution pour la Culture et pour la société.

Nous aurons besoin de vous pour la mener.

Je suis impatiente.

Je sais que vos échanges aujourd'hui vont commencer à nourrir ce mouvement.

Je vous remercie.

Je vous souhaite vraiment de très beaux échanges et une très belle journée.


Source http://www.culturecommunication.gouv.fr, le 16 juin 2017

Rechercher