Interview de M. Edouard Philippe, Premier ministre, à France Culture le 13 juillet 2017, à propos de son dernier livre "Des hommes qui lisent", le redressement fiscal réclamé à Google et la célébration du 14 juillet. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de M. Edouard Philippe, Premier ministre, à France Culture le 13 juillet 2017, à propos de son dernier livre "Des hommes qui lisent", le redressement fiscal réclamé à Google et la célébration du 14 juillet.

Personnalité, fonction : PHILIPPE Edouard.

FRANCE. Premier ministre

ti : LUCAS MENGET
Aujourd'hui, invité exceptionnel et en exclusivité, Edouard PHILIPPE. Bonjour Monsieur le Premier ministre.

EDOUARD PHILIPPE
Bonjour.

LUCAS MENGET
Est-ce que je vous appelle Edouard PHILIPPE l'écrivain ou Monsieur le Premier ministre, Edouard PHILIPPE ?

EDOUARD PHILIPPE
Ecoutez, c'est une seule et même personne…

LUCAS MENGET
C'est une seule et même personne…

EDOUARD PHILIPPE
Donc vous m'appelez comme vous voulez.

LUCAS MENGET
Je vais lire un extrait de votre premier roman que vous avez écrit avec votre ami, et maintenant conseiller, Gilles BOYER, où vous parliez de ce qui vous arrive aujourd'hui. Une forme dorée, Matignon est une forme d'enfer, une forme dorée convoitée par beaucoup, et satisfaisante pour l'ego, mais c'est un enfer, tout y arrive, tout y converge, assez rapidement, le Premier ministre est submergé par une masse d'informations et de décisions ou d'initiatives à prendre, d'arbitrages à rendre, de conflits à déminer. Ça y est, vous y êtes ?

EDOUARD PHILIPPE
Oui, j'ai écrit ça il y a plus de dix ans alors que je n'avais aucune… d'abord, aucune espèce d'idée qu'un jour, j'occuperais le poste dont je parlais, et probablement, une connaissance moins fine de ce que ça représentait, mais cela dit, c'est vrai que tout y converge, et que, on y prend beaucoup de décisions à un rythme assez soutenu. Le seul mot que je changerais volontiers, c'est enfer, parce que ça donne l'impression que c'est quelque chose de désagréable, je pense que…

LUCAS MENGET
Ce n'est pas si désagréable ?

EDOUARD PHILIPPE
Non, ce que je veux dire, c'est que c'est un rythme intense, c'est vrai, c'est des responsabilités qu'il faut prendre très au sérieux. Mais enfin, personne ne vous force à exercer ce poste…

LUCAS MENGET
A accepter ce poste.

EDOUARD PHILIPPE
A accepter ce poste. Et donc je ne crois pas que le terme d'enfer soit bienvenu.

LUCAS MENGET
Donc vous corrigerez éventuellement si vous réécrivez un jour sur Matignon ?

EDOUARD PHILIPPE
Ah non, non, il faut assumer tout ce qu'on a écrit et tout ce qu'on a dit, je peux parfaitement expliquer pourquoi à l'époque je disais ça, et puis d'ailleurs, c'est presque passé dans le langage commun maintenant, l'enfer de Matignon.

LUCAS MENGET
Et vous êtes venu ce matin, et nous vous avons invité, pour parler de votre dernier livre, qui n'est pas un roman, « Des hommes qui lisent », un livre que vous avez écrit et auquel, visiblement, vous teniez depuis longtemps, c'est un livre sur les livres, sur la littérature, sur les livres qui vous ont construit, qui ont construit  la fois ce que vous êtes, personnellement, et comme ministre. On va évidemment rentrer dans le détail « Des hommes qui lisent », c'est un livre qui est parfois drôle, où on va évoquer votre enfance, votre amour de la lecture. Mais est-ce que ce n'est pas compliqué de parler de ça, un jour comme aujourd'hui, où vous avez désormais d'autres responsabilités, bien d'autres responsabilités, avec un débat sur la fiscalité qui est compliqué depuis dimanche dernier, puisque vous avez annoncé des choses dans un discours de politique générale, recadré d'une certaine manière par le président de la République quelques jours plus tard. Les migrants, on vient d'en parler dans ce reportage avec Violette VOLDOIRE, et vous avez fait des annonces hier. C'est une situation un peu complexe pour un début de Matignon, tout en sortant un livre sur les livres justement.

EDOUARD PHILIPPE
Oui, d'abord, je pense que, il n'y a jamais de situation simple quand on est Premier ministre, les problèmes que la France affronte, les défis auxquels elle doit faire, ce sont des problèmes compliqués. Et puis, d'ailleurs, s'ils étaient simples, ça se saurait et ça aurait été réglé avant, et ce ne serait plus des problèmes. Donc je l'assume parfaitement. Ce livre, je ne l'ai pas écrit hier, j'ai commencé à l'écrire en 2011, et je l'ai terminé en janvier. Et à aucun moment de l'écriture, j'ai pensé que je le sortirai un jour o je serais Premier ministre, d'ailleurs, c'est un projet au long cours qui a un peu changé de nature au fur et à mesure qu'on l'écrit, parce que tous les gens qui écrivent ou qui créent ou qui peignent ou qui composent savent que l'idée qu'on se fait quand on commence n'est pas forcément le produit qui sort quand on termine, il s'adapte, il a presque sa propre vie au fur et à mesure…

LUCAS MENGET
Au début, vous comptiez écrire un livre sur la politique culturelle, c'est ça ? En 2011, quand vous commencez à l'écrire, c'est un peu un programme de politique culturelle, inspiré de ce que vous faites au Havre ?

EDOUARD PHILIPPE
L'idée, c'était d'expliquer ce que pouvait être une politique de la lecture, pas culturelle en général, mais une politique de la lecture, parce que j'étais en train de concevoir celle qu'on allait mettre en oeuvre au Havre, la ville dont j'étais le maire, et que je voulais essayer de la mettre en perspective. Et puis, au fur et à mesure que j'écrivais sur les instruments de cette politique culturelle particulière sur al lecture et sur pourquoi est-ce que je les mettais en oeuvre, je me rendais compte qu'en fait, j'étais beaucoup ce que j'avais lu. Et que je voulais expliquer ça aussi. Et puis, il s'est passé plein de choses, la vie a continué, les lectures se sont accumulées comme elles le font depuis que je suis petit. Mon père, qui m'a fait découvrir la lecture, est mort, et donc, eh bien, au fur et à mesure que j'écrivais, je constatais qu'il y avait une tonalité peut-être un petit peu plus personnelle, même si je ne dévoile finalement pas grand chose de moi dans ce livre.

LUCAS MENGET
Enfin, quand même, vous dévoilez pas mal de choses, on va en parler ; est-ce que ce justement, ce livre, qui est – encore une fois – sur les autres livres, mais c'est aussi sur la politique. Est-ce que ce n'est pas aujourd'hui, avec ces nouvelles fonctions de Premier ministre, une manière de vous présenter aux Français, qui ne vous connaissaient pas si bien que ça, il y a un mois, soyons honnêtes, il y a encore un mois et demi, vous étiez un habitué des radios, des plateaux de télévision, du Parlement, mais vous n'étiez pas encore une des personnalités les plus connues des Français. A travers ce livre, vous vous présentez ?

EDOUARD PHILIPPE
Oui, je ne suis pas sûr de l'avoir écrit pour ça, je suis même assez certain de ne pas l'avoir écrit pour ça, mais si ça peut servir à ça, après tout, tant mieux, j'ai tendance à penser que dans le monde dans lequel nous vivons, un livre qui est à la fois un essai et un récit, n'a pas forcément la vocation d'être l'instrument le plus diffusé pour se présenter, voilà, mais en tout cas, ce qui est vrai, c'est que dans ce livre, j'essaie de montrer comment les livres construisent une personnalité, bien sûr, et aussi, d'une certaine façon, comment ils créent des liens avec les autres. Moi, ce qui me frappe, j'ai parfois utilisé cette formule, qui est un peu trop facile, et je m'en excuse, parce que, on dit souvent que ce sont les hommes qui relient les livres, et je suis frappé de voir combien les livres relient les hommes, et combien, alors même que, ils ne se parlent pas forcément ou qu'ils ne se disent pas tout, le simple fait de lire des livres ensemble ou de lire les mêmes livres ou de s'offrir des livres, constitue des liens extrêmement puissants qui travaillent ensuite, qui se renforcent. C'est ça qui m'a intéressé. La relation qu'on peut entretenir avec son père, avec ses grands-pères, avec ses… en l'occurrence, moi, c'était mon père et mes grands-pères, à travers des livres, pas toujours dans l'explicite, mais dans le très puissant, est quelque chose d'intéressant. Et si je devais continuer sur ce point, quand on… enfin, en tout cas, moi, quand je commence à écrire un livre, je n'en parle pas trop, vous savez, parce que, d'abord, on n'est pas sûr que ça va…

LUCAS MENGET
En secret…

EDOUARD PHILIPPE
Oui, non, je ne dis pas secret, mais enfin, on ne va pas aller sur la place publique en disant : je suis en train d'écrire un livre, bon. Et puis, quand j'ai compris que c'est bon, il commençait à se terminer, et que j'avais encore quelques chapitres à faire, mais que j'avais bien l'idée en tête, il m'est arrivé d'en parler avec des amis, en disant : eh bien, je suis en train d'écrire un livre sur, au fond, la transmission à travers les livres entre des personnes qui se connaissent, mais qui ne se disent pas tout, bon. Et j'étais frappé du nombre de gens me disant : mais, tu sais, c'est frappant, à la fin de sa vie, avec mon père, on n'arrivait pas à se parler, mais…

LUCAS MENGET
On s'échangeait des livres…

EDOUARD PHILIPPE
Mais, oui, et je pense qu'en fait, l'expérience que j'ai vécue, et que j'ai vécue dans un contexte très tranquille, très doux, est une expérience qui est au fond assez partagée.

LUCAS MENGET
Vous parlez de votre père dans ce livre, à qui il est dédié, mais vous parlez aussi de votre arrière-grand-père et de votre grand-père. Et au fond, dans votre livre, tout est politique. Je lis un extrait : Louis PHILIPPE, pas le roi des Français, non, mon arrière-grand-père, docker, et donc cela va de soi, membre de la CGT, c'est d'ailleurs toujours le cas, non, pas que mon arrière-grand-père – paix à son âme – soit toujours vivant et membre du syndicat, mais que l'on soit naturellement docker et Cégétiste, sa carte d'adhérent de l'année 39 au syndicat des dockers figure en bonne place sur mon bureau à la mairie du Havre. Vous l'avez gardée à Matignon ?

EDOUARD PHILIPPE
Elle est encore dans un carton, parce que je n'ai pas aménagé le bureau de Matignon, parce que j'avais…

LUCAS MENGET
Mais vous allez l'y mettre ?

EDOUARD PHILIPPE
Bien sûr, évidemment, ça fait partie des choses qui composent une personnalité. La famille de mon père était une famille qui venait d'un milieu très populaire, enracinée au Havre depuis plusieurs siècles, et mon arrière-grand-père, qui était effectivement docker, à une époque où il y avait beaucoup, beaucoup de dockers, parce que c'était une industrie de main d'oeuvre, a été, je crois, un des premiers membres du Parti communiste au Havre. Et il était adhérent de la CGT, moi, je ne l'ai pas connu, il est mort bien avant ma naissance. Mais je sais ce que mon grand-père m'en a dit, il ne m'en a d'ailleurs pas dit grand chose parce qu'il avait du mal à parler avec son père.

LUCAS MENGET
Mais il vous a dit qu'il était membre de la CGT.

EDOUARD PHILIPPE
Ah oui, eh bien, ça, c'était… oui, et je vous dis, on m'a donné sa carte de 1939, membre du syndicat des ports et docks. Et voilà, ça fait partie de l'histoire de ma famille, j'en suis fier, évidemment.

LUCAS MENGET
Votre famille était à gauche, on va y revenir, mais…

EDOUARD PHILIPPE
Une partie de ma famille…

LUCAS MENGET
Une partie de votre famille, de votre famille paternelle notamment, mais est-ce que d'avoir cette carte de la CGT sur votre bureau, à Matignon, ça peut vous aider d'une quelconque manière dans les négociations qui vont avoir lieu sur la loi Travail ?

EDOUARD PHILIPPE
Je ne crois pas. Je ne crois pas. Mais ce n'est d'ailleurs pas pour ça que je la mettrai ; ça n'a évidemment aucune portée opérationnelle. Mais on est toujours à chaque instant le produit d'une construction et d'un parcours, et je trouve qu'assumer un parcours, y compris avec ces éléments qui peuvent être paradoxaux, dans mon bureau, au Havre, j'avais quasiment dans le même endroit la carte de CGT de docker de mon arrière-grand-père, qui s'appelait Louis PHILIPPE, ce qui est quand même assez savoureux, et puis, le sabre d'officier que m'a offert mon autre grand-père, dans l'autre partie de la famille, parce que quand j'ai fait mon service militaire, comme…

LUCAS MENGET
Dans l'artillerie…

EDOUARD PHILIPPE
Dans l'artillerie, comme sous-lieutenant, eh bien, j'avais ce… ça m'a impressionné aussi, ça m'a marqué, ça m'a construit, ça m'a constitué, et voilà, on est chacun, vous comme moi, le produit d'un parcours. Et ce qui est intéressant, c'est que dans ce parcours, il y a des livres, il n'y a évidemment pas que des livres, mais il y a des choses qui sont parfois contradictoires, et ce n'est pas grave. On peut les assumer ces choses-là…

LUCAS MENGET
Quand vous faites votre service militaire, et vous y revenez plus tard, vous commencez à penser un petit peu à droite, mais avant ça, adolescent, vous avez deux livres de chevet, des biographies, vous aimez beaucoup les biographies….

EDOUARD PHILIPPE
Oui, c'est vrai…

LUCAS MENGET
Léon BLUM et Pierre MENDES FRANCE, et vous les relisez même à la veille de chaque examen pour vous porter un peu bonheur ; c'est quand même des lectures plutôt de gauche !

EDOUARD PHILIPPE
Oui, c'était…

LUCAS MENGET
S'il y a des lectures de gauche, c'est d'ailleurs une question que vous vous posez…

EDOUARD PHILIPPE
C'était des livres qui comptaient, qui comptent d'ailleurs toujours, pour moi, c'est les grandes biographies de Jean LACOUTURE, qui avait ce talent extraordinaire, d'abord, de replacer les hommes et les parcours dans des circonstances et dans des moments de l'histoire, et qui, en plus, les regardait avec, je dirais une bienveillance critique, sans taire les erreurs, sans cacher les défauts éventuels, mais avec – on le sent – que ce soit pour BLUM, MENDES ou De GAULLE, une forme d'admiration, et en tout cas, de respect. Ce qui fait que ces biographies rendaient ces personnalités extrêmement vivantes. Et il se trouve que quand vous fréquentez par les livres des personnalités, alors même qu'elles sont mortes, c'est peut-être parce que… alors, c'est peut-être moi, mais c'est peut-être vous, je n'en sais rien, enfin, en tout cas, ceux qui nous écoutent vivent peut-être la même chose, vous avez le sentiment d'une relation qui s'installe, d'une conversation qui pourrait commencer à prendre place.

LUCAS MENGET
Et donc vous conversez avec Léon BLUM et MENDES FRANCE.

EDOUARD PHILIPPE
Non, je ne converse pas avec eux, mais ils deviennent des amis, des amis de livre, des amis de papier, si j'ose dire. Mais des personnalités qui comptent, et c'est vrai que avant les examens ou avant les concours, comme j'avais un peu les foies, parce que, eh bien, bon, voilà, j'avais une certaine tendance à aller regarder dans des livres qui me disaient des choses, et qui m'offraient, d'une certaine façon, des modèles, une forme d'apaisement et de sérénité qui pouvait être utile le lendemain au moment où je passais les l'examen et les concours, et si j'en juge par ce qui s'est passé, ça a bien marché.

LUCAS MENGET
Ça a bien marché. Votre père, donc je le disais, à qui ce livre est dédié, est Patrick PHILIPPE, et qui est décédé, était professeur de Lettres, puis, principal. C'est le premier bachelier de la famille, je crois, votre père.

EDOUARD PHILIPPE
C'est avec son frère jumeau, oui, ce sont les premiers bacheliers de la famille, oui.

LUCAS MENGET
Et vous écrivez un moment que votre père vous transmet ceci, entre autres choses qu'il vous transmet, il est interdit d'abîmer les livres et de critiquer les professeurs. Est-ce que cette phrase va continuer à vous guider, comme Premier ministre, y compris quand il va falloir tailler dans les arbitrages, sur le budget du ministère de la Culture, par exemple, interdiction d'abîmer les livres, et donc la culture au sens large ?

EDOUARD PHILIPPE
Non, mais c'était un principe, je vais répondre à votre question après, mais c'est un principe d'éducation intéressant. Mon père était né en 46, c'était un baby-boomer, moi, je suis né en 70, donc dans une société qui avait été très marquée par 68 et qui était au fond très libérale, je comprends la portée presque provocatrice de ce terme à la fois sur cette période et sur cette station, mais enfin, néanmoins, c'est la vérité. Il y avait un appel à la liberté et à la sortie d'une forme de normes, bon, et moi, j'ai grandi dans cette époque, et dans ce milieu où, au fond, on laissait, et on me laissait, incroyablement libre, incroyablement libre ! Mes parents ne vérifiaient pas si je faisais mon boulot à l'école. Ils me laissaient une très grande liberté. Il y avait quelques principes très fermement exprimés sur lesquels j'avais compris très tôt que ce n'était pas la même d'essayer de finasser avec ça. Il y avait en effet cette injonction très forte, que mon père n'a pas formulée souvent, parce qu'il n'a pas eu besoin de la formuler souvent, de : on n'abîme pas les livres, on ne les met pas sur la tranche, on ne les laisse pas traîner, ça se respecte. Et de fait, si vous voulez…

LUCAS MENGET
Vous avez continué à le faire…

EDOUARD PHILIPPE
Si vous voulez me mettre en colère, vous mettez un livre sur la tranche, je déteste ça, ça me fou en rogne, mais, c'est bête, enfin, c'est comme ça, quoi, bon, voilà. Il y avait le fait qu'on ne critiquait jamais les professeurs, non pas du tout parce qu'ils auraient été des êtres hors du commun, des quasi-divinités qui auraient toujours eu raison, ce n'était pas du tout ça que voulait dire mon père, il était très critique sur l'Education nationale, et très critique sur un certain nombre de ses collègues ou de mauvaises habitudes que lui-même pouvait avoir prises. Mais il considérait que si on voulait réussir par l'école, ce qui était une ambition, qu'il formulait pour ses enfants, il ne fallait pas remettre en cause l'autorité qui découlait du professeur, et donc, en vérité, lui s'interdisait de critiquer le professeur. Et ma mère, qui était également professeur de français, s'interdisait de critiquer les professeurs qui auraient pu prendre telle ou telle décision ou quii auraient pu choisir telle ou telle approche pour enseigner telle ou telle… ils ne les critiquaient jamais, et nous n'avions pas le droit, et on se se serait fait appeler Jules ou Georges, je ne sais pas comment il faut dire, si, parce que j'avais eu une mauvaise note, j'aurais commencé à critiquer un professeur, ça ne se faisait pas.

LUCAS MENGET
Mais est-ce que ces principes vont continuer à vous guider à Matignon justement, notamment en termes d'arbitrages budgétaires, vous êtes en train de faire ça, là, de tailler, d'être obligé de prendre des décisions…

EDOUARD PHILIPPE
Bien sûr…

LUCAS MENGET
Et notamment concernant la Culture et l'Education nationale…

EDOUARD PHILIPPE
Mais le respect dû aux livres, c'est quelque chose qui ne me quittera jamais, et le respect des professeurs, mais en vérité, de tout agent public, est évidemment quelque chose que je partage, j'ai choisi de commencer ma carrière comme fonctionnaire au service de l'Etat, et je n'ai jamais regretté une seconde d'avoir fait ce choix, même si ensuite, j'en suis parti, et je suis parti travailler dans le privé. Je sais combien l'action publique, combien l'Education sont des défis collectifs absolument indispensables, ça n'interdit pas de se poser des questions sur la façon dont on les pense, dont on les finance, dont on les organise, dont on les réforme, le respect, ce n'est pas l'absolu conservatisme en disant : tout va bien, il n'y a rien à faire, et d'ailleurs, chacun le comprend bien.

LUCAS MENGET
Je reviens à votre parcours, et donc à votre livre : « Des hommes qui lisent », on le disait, adolescent, vous lisiez des livres de gauche plutôt, et puis, vous entrez à Sciences Po…

EDOUARD PHILIPPE
Non, ne dites pas ça comme ça…

LUCAS MENGET
Eh bien, c'est ce que vous écrivez !

EDOUARD PHILIPPE
Non…

LUCAS MENGET
Vous vous interrogez sur le fait qu'il y ait des livres de gauche et des livres de droite…

EDOUARD PHILIPPE
Oui, non, mais, je ne sais pas, mais il y a des lectures qui vous classent sans doute à gauche, mais on ne lit pas… heureusement, la littérature, ce n'est pas des livres de gauche et des livres de droite…

LUCAS MENGET
Non, sauf que vous expliquez vous-même qu'à Sciences Po, vous vous engagez à gauche, vous soutenez Michel ROCARD, à l'époque, vous avez un autre livre de chevet, qui est « La politique des partis sous la 3ème République, et puis, tout doucement, il y a des livres qui vous font basculer à droite, c'est lesquels ces livres qui vous font basculer à droite ?

EDOUARD PHILIPPE
Les auditeurs qui nous écoutent vont penser quand même que je suis un drôle de type, parce qu'avoir comme livre de chevet « La politique des partis sous la 3ème République » de GOGUEL…

LUCAS MENGET
Mais vous avez le droit de lire ce que vous voulez !

EDOUARD PHILIPPE
C'est quand même un drôle de truc. Je ne dirais pas que c'était mon livre de chevet, mais c'est un livre qui m'a travaillé, et j'aime bien cette expression : les livres qui vous travaillent, parce que vous les lisez, vous les trouvez intelligents, très bien. Et puis, dans la durée, ils produisent quelque chose, ils ont planté une graine ou ils ont vrillé quelque chose, et vous y pensez, ça vous travaille et ça vous transforme, et les livres vous transforment, et ils peuvent vous transformer comme ça, boum, sur le moment…

LUCAS MENGET
Alors justement…

EDOUARD PHILIPPE
Et puis, parfois, c'est dans la durée.

LUCAS MENGET
Dans la durée, Charles PEGUY par exemple, c'est dans la durée, vous dites à un moment : en voilà un qui passait de gauche à droite et avec du style, vous lisez ça au moment où vous êtes à Sciences Po, vous vous rendez compte que vous préférez Aaron à Sartre, et à ce moment-là, vous commencez à vous éloigner un tout petit peu de la gauche qui a présidé à votre enfance et votre adolescence et vous vous intéressez plus à la droite.

EDOUARD PHILIPPE
C'est un mélange. C'est un mélange, j'essaie de l'expliquer dans le livre, il y a des lectures, ce que j'essaie de dire, c'est que c'est très bien de lire, c'est même essentiel de lire, mais que la lecture vous conforte souvent, et que, il arrive que vous lisiez dans votre zone de confort, que vous lisiez des choses dont vous savez qu'elles vont vous plaire, que vous approfondissiez sur des thèmes auxquels vous adhérez déjà, et que vous ne vous forciez pas à lire des choses qui vous sortent de votre zone de confort, et il se trouve que, pendant mes études, d'ailleurs, ça sert à ça les études, il m'est arrivé, soit parce que, on me les conseillait, soit parce que j'avais envie de lire en dehors de ma zone de confort, et donc de commencer à me poser des questions et de remettre en cause des choses que je tenais pour acquises et qui peut être ne l'étaient pas, en tout cas, pas dans mon esprit. Et voilà, il y a quelques livres comme ça qui ont produit cet effet-là dans le temps, tranquillement. Quand je parle du livre de GOGUEL, je le dis, parce que lui, son opposition n'était jamais entre la gauche et la droite, mais entre l'ordre et le mouvement, et que la gauche, ce n'était pas systématiquement le mouvement, et la droite, ce n'était pas systématiquement l'ordre, et que c'était plus complexe que ça, et je trouvais cette façon de lire le passé extrêmement éloquente pour le présent, et peut-être pour l'avenir, que, il y a des philosophes qui étaient honnis à gauche, d'une certaine façon, et d'ailleurs, probablement, souvent honnis que méconnus, en tout cas de moi, étudiant, qui m'ont fait me poser des questions sur, au fond, qu'est ce que ça voulait dire une société dans laquelle on préservait la liberté, dans laquelle on organisait une forme de justice sociale, c'est les livres de rôle, c'est les livres de HAYEK, et je raconte que la première fois que je me suis promené avec un livre de HAYEK, je voyais des copains de gauche qui…

LUCAS MENGET
Vos amis de gauche qui étaient un peu…

EDOUARD PHILIPPE
Ils ne se signaient pas, parce que, évidemment, mais, ils étaient horrifiés, ils pensaient que j'allais devenir un type abominable, ils ont d'ailleurs peut-être finalement trouvé dans ma nomination à Matignon la confirmation de leurs angoisses.

LUCAS MENGET
Je lis un autre extrait dans un chapitre qui s'appelle « Lire de gauche à droite » : je suis venu à la droite pour la liberté, d'abord, pour mes lectures et mes amitiés et mes rencontres, mais pour la liberté d'abord, parce que la liberté ne pouvait pas être de gauche ?

EDOUARD PHILIPPE
Mais ça n'est jamais ce que je dis. Mais là, dans le…

LUCAS MENGET
… Vous dites : je suis venu à la droite pour la liberté d'abord…

EDOUARD PHILIPPE
Non, je pense qu'il y a eu un vrai amour de la liberté en tant que principe, en tant que valeur à gauche, mais il se trouve que dans le grand équilibre des choses et dans les intensités et les tonalités qu'on met sur les grands principes, moi, je place la liberté au-dessus de tout, la liberté intellectuelle, la liberté d'expression, la liberté de manifester, la liberté d'opinion, enfin bref, la liberté, et que cette prééminence que j'accorde à la liberté, je constate qu'elle me classe plus souvent à droite qu'à gauche, je le constate, franchement, je vous dirais volontiers que je m'en fiche un peu de savoir où est-ce qu'on me classe, je suis comme je suis, je suis comme vous, vous êtes comme vous êtes, je veux dire, l'importance de savoir où on vous classe ne doit pas vous sembler décisive. Bon, mais il n'empêche que quand j'ai acquis cette certitude que le principe le plus essentiel pour la vie en société, c'était de préserver la liberté individuelle, la liberté des individus, les libertés publiques, et la liberté individuelle, j'ai constaté que mes potes de gauche me classaient assez sûrement à droite. Et si c'est ça être à droite, je l'assume complètement.

LUCAS MENGET
Est-ce que cette liberté de penser, que vous revendiquez au fil des pages « Des hommes qui lisent », vous pensez pouvoir la garder en étant à Matignon, dont, on ne va pas re-citer cet extrait dont on parlait tout à l'heure sur « l'enfer de Matignon » mais de fait, la réalité rattrape, et là, vous n'êtes plus dans les livres, et vous pouvez moins vous réfugier dans les livres, d'une certain manière, même si, j'imagine, que vous continuez à lire…

EDOUARD PHILIPPE
Ça, c'est vrai. Oui, et bien sûr, j'essaie, mais c'est un exercice, c'est un effort, parce que… je lis énormément, mais c'est plus des notes et des rapports que des oeuvres de littérature. Heureusement, en ce moment, j'ai Marguerite YOURCENAR qui m'accompagne dans les arbitrages budgétaires, et donc, j'oscille entre les notes de la direction du Budget et « Les Mémoires d'Hadrien », ce n'est pas exactement le même style, il faut reconnaître, et je sais ce que je préfère. Mais c'est comme ça. Et donc la liberté, ce n'est jamais un exercice sans contraintes, tous les philosophes qui ont écrit sur la liberté savent ça. La liberté, c'est… ce qui compte d'ailleurs, ce n'est pas la liberté avec un grand « L », c'est préserver sa liberté, c'est construire sa liberté, sous des contraintes, voilà, la pierre qui roule, comme disait SPINOZA, eh bien, elle roule, alors, si elle a l'impression que rouler, c'est sa liberté, non, c'est un déterminisme, mais la liberté, c'est, compte tenu de tous les déterminismes et de toutes les contraintes qui s'appliquent à vous, réussir quand même à tracer son chemin et à préserver cette forme interne, et d'expression publique, parfois, mais en interne de création, de – oui – de liberté.

LUCAS MENGET
Edouard PHILIPPE, vous restez avec nous, vous êtes l'invité exceptionnel et en exclusivité de France Culture. Il est 8h, et c'est l'heure de retrouver le journal d'Amélie PERRIER.

/// Journal d'Amélie PERRIER ///

AMELIE PERRIER
Edouard PHILIPPE, bonjour.

EDOUARD PHILIPPE
Bonjour.

AMELIE PERRIER
Vous êtes l'invité des matins de France Culture. Alors monsieur le Premier ministre, un milliard 115 millions de redressement fiscal, on s'assoit dessus aujourd'hui. C'est quand même un peu rageant.

EDOUARD PHILIPPE
D'abord votre reportage est très bien fait, il explique que c'est une décision d'un tribunal administratif, je n'ai pas lu cette décision, il se trouve que j'ai passé le début de la vie professionnelle à être juge, et je suis toujours extrêmement prudent quand on me demande un commentaire sur une décision de justice que je n'ai pas lue. Ca peut vous sembler prudent, mais je vous assure que la moindre des choses c'est d'abord de lire la décision.

Je vais la lire, parce qu'elle m'intéresse, on verra s'il y a lieu par exemple de faire appel. Vous savez que pour des décisions d'un tribunal administratif c'est possible. La question qui est posée c'est une question importante parce qu'il y a une création de richesses évidente en France par Google, la question c'est comment est-ce que cette création de richesses s'accompagne d'une redistribution sur le territoire ? C'est une vraie question sérieuse et une question importante.

AMELIE PERRIER
Et c'était une promesse d'Emmanuel MACRON de faire payer les géants du net en France.

EDOUARD PHILIPPE
Et c'est donc un sujet qui va être évoqué, et évoqué directement avec eux ; à la fois sur le mode du respect de la règlementation fiscale applicable, il peut y avoir une discussion y compris devant les juridictions sur ce sujet, mais aussi peut-être sur le mode de la contribution volontaire pour participer à la création, pour participer au développement culturel et économique. Ce sont des discussions qui sont nécessaires et que nous aurons.

AMELIE PERRIER
Et on pense aussi peut-être à une alliance fiscale européenne. Ce sera peut-être évoqué aujourd'hui avec l'Allemagne ?

EDOUARD PHILIPPE
Ce sera sans doute évoqué aujourd'hui. Je pense qu'on voit aussi tout l'intérêt qui peut s'attacher à des processus d'harmonisation fiscale. Le fait que chaque pays de l'Union européenne puisse avoir des niveaux de fiscalité extrêmement différents, au fond offre ou lance une invitation permanente aux groupes à se localiser à l'endroit où ils vont pouvoir minimiser le paiement de leur impôt. Et je trouve que dans une Union qui fonctionne bien, l'idéal serait sans doute que nous ayons des dispositifs fiscaux proches, peut-être pas complètement identiques, mais en tout cas mieux harmonisés qu'aujourd'hui.

(…)

AMELIE PERRIER
Monsieur le Premier ministre, je vous vois réagir à ce reportage, vous avez aussi vos frondeurs au sein de la majorité présidentielle ?

EDOUARD PHILIPPE
D'abord je parle du mouvement En Marche ! Avec prudence parce que je ne suis pas adhérent du mouvement En Marche !. je ne suis pas le mieux placé pour en parler. Ce que je sais c'est que les responsables d'En Marche ! m'ont invité très gentiment samedi dernier à venir m'exprimer devant la convention qu'ils organisaient, et que j'y ai trouvé une fraicheur, enfin une fraicheur c'est pas le bon terme parce qu'il faisait 40 degrés sous la halle, mais enfin une fraicheur intellectuelle, une envie de faire différemment, une envie de ne pas organiser justement les choses de façon trop verticales et de faire participer tous ceux qui au fond refusent l'idée que la politique c'est les autres, que j'ai trouvé réjouissante, intéressante, et qui me semble assez constitutive de ce qu'est En Marche ! Alors ensuite il faut le mettre en oeuvre et c'est sans doute un exercice difficile. Dans une autre vie, plus exactement il y a quinze ans, j'ai été avec Alain JUPPE un de ceux qui ont mis en place, à l'époque ça s'appelait l'UMP, et donc je me souviens de la difficulté que peut être, que peut représenter la construction d'une formation politique alors que le parti est au pouvoir, si j'ose dire, que la majorité est réunie, c'est un exercice difficile. En Marche ! est en train de le réaliser. Je suis plutôt confiant, je pense qu'ils le feront bien.

(…)

LUCAS MENGET
Vous citez dans votre livre beaucoup Alain JUPPE qui est effectivement comme le disait Frédéric un de vos mentors ; Alain JUPPE qui tout en faisant de la politique lit, écrit, qui vous impressionne parce quand vous lui parlez le matin pour faire le point de la journée, il vous parle avant tout de ce qu'il a lu pendant la nuit, et d'une manière générale vous citez un certain nombre d'hommes politiques que vous avez côtoyés, qui lisent des livres et vous dites que globalement les hommes politiques ne lisent pas assez et que ça devrait les guider un peu plus dans leur action, qu'ils devraient prendre plus de temps pour lire et moins pour parler.

EDOUARD PHILIPPE
Je ne le dis pas sous la forme d'une critique, je le dis sous la forme d'un constat. D'abord vous avez raison de dire qu'il y a un certain nombre d'hommes politiques qui ne sont pas nécessairement perçus comme de grands lecteurs ou des personnalités, entre guillemets, « très cultivée », même si je suis pas sûr d'adorer ce terme, et qui sont en vérité de très grands lecteurs. Moi je me souviens d'avoir - je vais vous en donner un exemple, je le cite dans le livre d'ailleurs parce que ça a été une vraie révélation pour moi - j'ai découvert pendant mon mandat de député Patrick DEVEDJIAN. Je le connaissais Patrick DEVEDJIAN, on le connaît, il a été ministre, il y a une vie politique intense, il est capable de sorties et même de saillies et d‘une certaine dureté dans le propos parfois ; il est aussi incroyablement cultivé. Je me souviens d'avoir eu avec lui des discussions très longues sur Byzance, sur Frédéric De Hohenstaufen, sur les croisades ; et c'est des moments qui sont extraordinaires parce que imaginez une conversation tranquille à la buvette entre deux séances où le théâtre parlementaire donne à voir ce qu'il peut donner à avoir, eh bien avoir ces conversations-là et découvrir que finalement chez les autres aussi il y a cette vie intérieure, cette vie de lecture, cette accumulation, cette sédimentation, cette construction, c'est formidable. Alors j'ai découvert comme cela Patrick DEVEDJIAN et ça me l'a rendu sympathique pour tout le reste de ma vie. Après le rythme de la vie politique, son intensité, l'espèce d'omniprésence du moment, de l'immédiateté, la pression et notamment la pression des réseaux sociaux, de la télévision en continu, des chaînes d'info en continu fait que j'ai le sentiment que peut-être aujourd'hui moins qu'avant on a une génération de responsables publics qui lit peut-être un peu moins qu'avant.

LUCAS MENGET
Mais est-ce que la lecture change vraiment votre manière de faire de la politique ? Parce que c'est là où il y a une ambiguïté dans votre livre Edouard PHILIPPE, parce que dans votre discours de politique générale et à la fin de votre livre dans les conseils de lecture, vous citez un grand auteur, un géographe, un scientifique américain Jared DIMAOND, vous le citez la semaine dernière devant l'Assemblée qui a écrit notamment « de l'inégalité des sociétés » ; donc là vous nous expliquez que les hommes politiques devraient lire un peu plus et se mettre dans le temps long, et pourtant don vous citez Jared DIAMOND qui est considéré comme le plus grand spécialiste des changements climatiques et des risques du changement climatique ; et pourtant comme député vous ne votez pas la loi pour la transition énergétique. Alors à ce moment-là quand vous votez c'est Edouard PHILIPPE le politique ou Edouard PHILIPPE le lecteur ? On a l'impression que le lecteur a disparu derrière le politique.

EDOUARD PHILIPPE
Non je ne crois pas. Je ne crois pas du tout. D'abord parce que merci de citer Jared DIAMOND, j'ai une….

LUCAS MENGET
Une passion.

EDOUARD PHILIPPE
Peut-être pas une passion, ce serait excessif, mais une vraie révérence. J'ai appris des choses, j'ai compris des choses en lisant ce qu'il avait écrit, deux livres qui m'ont profondément marqué, « Effondrement » qui est un livre que certains disent un livre noir et pessimiste sur l'avenir des sociétés humaines, pas tellement à cause du changement climatique à cause de la consommation des ressources. Ce que je trouve extraordinaire dans ce livre « Effondrement », c'est qu'il montre que les sociétés humaines, quelles qu'elles soient, qu'elles s'expriment il y a 1000 ans ou qu'elles s'expriment aujourd'hui, ont la possibilité de prendre des décisions qui permettent de sauver l'affaire ou pas. C'est ça qui est extraordinaire. C'est pour ça que je n'ai jamais pensé que « Effondrement » était un livre pessimiste. Je pense que c'est au contraire un livre sur la liberté. Alors la liberté collective de prendre les bonnes décisions. Et puis il y a un deuxième livre, peut-être encore plus fascinant qu' « Effondrement » de DIAMOND c'est « Guns germs and steel » où il raconte au fond la naissance de l'écriture, les confrontations entre les colonisés et les colons du point de vue biologique, bactériologique. C'est un livre absolument extraordinaire et il nourrit une réflexion, et ce n'est pas parce que vous lisez Jared DIAMOND que vous êtes d'accord avec telle ou telle proposition législative.

LUCAS MENGET
Mais en l'occurrence sous le dernier quinquennat, celui de François HOLLANDE il y a eu quelques propositions notamment sur la transition énergétique dont on sait très bien qu'elles sont absolument nécessaires, pourquoi vous votez contre, à ce moment-là, c'est parce que le politique surpasse le lecteur que vous êtes, curieux…

EDOUARD PHILIPPE
Probablement parce que je n'étais pas convaincu par les dispositions de la loi et qu'il y en avait un certain nombre qui ne me qui me convenait pas. Probablement aussi parce que j'ai pris ma part, comme beaucoup de responsables politiques, peut-être moins que certains mais sans doute plus que d'autres, au jeu assez stérilisant de la majorité et de l'opposition. Sur certains sujets j'ai réussi à ne pas le faire, je n'ai pas réussi à le faire sur tous les sujets, je n'ai pas forcément voulu le faire sur tous les sujets d'ailleurs. Voilà. C'est aussi ça qui a justifié le fait que je ne me sens pas emprisonné dans ma famille politique en 2017 et que j'essaye d'aborder les choses sous un autre angle avec le président de la République.

FREDERIC SAYS
Alors justement dans ce livre, on a le sentiment que vous voyez la politique, vous décrivez au travers de ce livre la manière dont vous voyez la politique et vous la voyez manifestement comme un ensemble de petits pas réussis, plutôt que de changements radicaux et brouillons. Par exemple, vous décrivez votre politique en faveur de la lecture au Havre et vous dites qu'il faut rester très humble et que même si une petite partie du public qui est éloignée des livres en ouvre un, c'est déjà une victoire, c'est déjà que ce programme a réussi. Page 208, vous écrivez même, « J'ai toujours été méfiant vis-à-vis de ceux qui pensent que quelque chose de radicalement nouveau peut arriver en politique ». Alors vous êtes pourtant le Premier ministre d'un homme qui a écrit un livre qui s'appelle « Révolution » et qui veut incarner un nouveau monde politique, est-ce qu'il n'y a pas contradiction ?

EDOUARD PHILIPPE
Non, non, il n'y a pas contradiction. Moi, je pense qu'on peut être, je pense qu'il faut être extrêmement ambitieux pour l'action collective, pour son pays, pour les transformations qu'on veut lui faire connaître, enfin non, je pense qu'il faut être extrêmement ambitieux là-dessus et que cette immense ambition que l'on peut porter doit s'accompagner d'une très grande humilité sur la capacité qu'on a à changer les choses.

FREDERIC SAYS
Vous êtes le Premier ministre de la révolution ?

EDOUARD PHILIPPE
Je suis le Premier ministre d'un président de la République qui souhaite faire rebondir ce pays et qui souhaite le réparer, c'est une immense ambition. Et c'est une tâche compliquée et c'est la mienne et donc je l'aborde avec beaucoup de déterminations, beaucoup de sérénités même d'une certaine façon, et en même temps beaucoup d'humilités, parce que ça va être long, ça va être difficile, mais on va réussir.

LUCAS MENGET
Justement Monsieur le Premier ministre, demain ce sont les commémorations de l'attentat du 14 juillet de Nice, c'est un moment qu'évidemment vous abordez avec une grande gravité, on peut l'imaginer, qui d'une certaine manière entame aussi votre début de mandat. C'est-à-dire que ces commémorations des attentats font partie de l'histoire du précédent gouvernement mais, qui vont guider aussi votre action sur le terrorisme, sur l'état d'urgence, ces commémorations vont rappeler aux Français demain ce qui s'est passé il y a un an à Nice.

EDOUARD PHILIPPE
Oui demain, c'est à la fois la fête nationale, c'est-à-dire le moment où nous rappelons ce que nous sommes, où nous célébrons la France avec son passé, sa révolution, sa République. A accessoirement j'ai entendu votre papier tout à l'heure dans lequel un certain nombre de gens s'étonnaient de la présence du président des Etats-Unis sur les Champs-Elysées pour la célébration du 14 juillet, je rappelle que la raison pour laquelle le président des Etats-Unis a été invité, c'est que nous fêtons cette année le 100ème anniversaire de l'entrée des États-Unis dans la Première Guerre mondiale. Ca n'est pas une petite chose, la première guerre mondiale a été la plus grande boucherie que la France ait connu, une guerre abominable, une guerre européenne abominable, une guerre mondiale abominable et un des éléments qui a permis d'en sortir, c'est-à-dire de gagner, ça a été justement l'entrée en guerre des États-Unis. Alors c'est moins spectaculaire que le débarquement de 1944 qui s'est passé sur les côtes normandes, mais c'est tout aussi essentiel dans la conclusion du truc. Et inviter le président des Etats-Unis, 100 ans près, ça me semble justifié et je comprends mal qu'on puisse oublier cet anniversaire, vraiment je le comprends très mal. Mais on ne va pas simplement célébrer la fête nationale, on va aussi célébrer un moment d'une dureté, d'une cruauté terrible, c'est-à-dire le souvenir de cette attentat de l'année dernière à Nice, ce n'est pas le précédent gouvernement, ce n'est pas... tout le monde a conscience que nous vivons, enfin j'espère que tout le monde a conscience, je crois que tout le monde a conscience, que nous vivons dans une période où, en France comme au Royaume-Uni, comme dans d'autres pays de l'Union européenne, nous sommes confrontés à un niveau de menaces incroyablement élevé et qu'il peut arriver qu'un certain nombre d'hommes ou de femmes passent à l'acte. Evidemment on doit prendre les dispositions qui s'imposent pour éviter ces passages, pour garantir la sécurité des Français, nous le faisons, quand je dis « nous », c'est la France le fait, ce n'est pas plus ce gouvernement qu'un autre, nous essayons de faire en sorte que les instruments juridiques soient à la disposition des forces de l'ordre, que les moyens soient la disposition des forces de l'ordre, que la vigilance soit à un niveau suffisamment élevé pour prévenir ces actes et nous en prévenons. Vous savez que chaque semaine, il y a des interventions des forces de l'ordre qui permettent de prévenir et d'empêcher la commission de tels actes ou des actes de cette nature, mais nous devons en être conscients, nous devons la solidarité aux victimes, nous devons aussi le reportage que vous avez diffusé tout à l'heure était remarquable parce que dans cette soirée horrible de Nice, dans ce cauchemar du 14 juillet dernier, il y a eu cette attaque contre ce que nous sommes, cette absolue noirceur de l'homme et il y a eu aussi des gens, qui soit par des actes de courage inouï ont essayé d'arrêter, soit parce qu'ils étaient là et qu'ils ont eu le geste, le réflexe qui a permis d'aider, qui a permis d'accompagner, qui a permis de soutenir. Il y a eu aussi des choses extraordinaires qui sont passées, donc il faut se souvenir de la noirceur, de la tristesse, de l'absence, il faut aussi montrer que nous sommes un peuple capable du meilleur, les deux sont importants.

LUCAS MENGET
Edouard PHILIPPE, Premier ministre, merci beaucoup d'être venu ce matin sur France Culture nous parler des hommes qui lisent, on n'a pas eu le temps de parler de votre passion aussi pour la fiction. Vous recommandez à la fin de votre livre un certain nombre de livres à lire, vous parliez des Etats-Unis à l'instant, vous êtes un grand lecteur de Jonathan LITTELL, de Paul AUSTER…

EDOUARD PHILIPPE
De Robert LITTELL, de son père que je tiens pour un grand écrivain.

LUCAS MENGET
Robert LITTELL et Jonathan, le plus jeune aussi, que vous avez notamment invité dans le festival que vous aviez créé au Havre « Le goût des autres » que les auditeurs de France Culture connaissent bien. Merci Edouard PHILIPPE.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 17 juillet 2017

Rechercher