Déclaration de Mme Nathalie Loiseau, ministre des affaires européennes, en hommage à Simone Veil, à Rome le 27 juillet 2017. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Déclaration de Mme Nathalie Loiseau, ministre des affaires européennes, en hommage à Simone Veil, à Rome le 27 juillet 2017.

Personnalité, fonction : LOISEAU Nathalie.

FRANCE. Ministre des affaires européennes

Circonstances : Hommage à Simone Veil devant le Sénat de la République d'Italie, à Rome le 27 juillet 2017

ti :


Monsieur le Président du Sénat,
Monsieur le Président de la Commission des affaires étrangères,
Chère Emma Bonino,
Mesdames, Messieurs, Chers Amis


Vous m'avez invitée aujourd'hui pour évoquer la mémoire de Simone Veil. C'est un grand honneur, dont je vous remercie. Je l'aborde avec beaucoup d'humilité : j'ai eu la chance de connaitre Simone Veil très tôt dans ma vie professionnelle et d'admirer sa rigueur, son courage mais aussi et je dirais surtout sa bienveillance. Quelques jours avant sa mort je me trouvais à la prison de Patarei en Estonie, aux côtés du Premier ministre, dans une cérémonie à la mémoire des déportés du convoi 73, parmi lesquels périrent son père et son frère.

À ce sentiment d'humilité qui m'anime, j'ajoute le sens de la grande responsabilité qui est la mienne à l'heure d'évoquer Simone Veil. Responsabilité en tant que ministre du gouvernement de la République française, puisque vous honorez aujourd'hui une personnalité très française, une ancienne ministre et l'ancienne titulaire, à l'Académie française, du treizième fauteuil, celui qui avait été attribué à Racine.

Responsabilité en tant que femme, et en tant que féministe, puisque Simone Veil, par son engagement, a permis l'émancipation de générations de femmes. Responsabilité en tant qu'européenne convaincue enfin. Je veux vous dire à ce propos à quel point je suis impressionnée de voir comme votre prestigieuse assemblée s'honore en s'inclinant devant la mémoire de grands européens, Helmut Kohl hier, Simone Veil aujourd'hui. Ce geste nous rassemble autour de notre identité européenne commune. Nous pouvons l'oublier, la nier, ou tout simplement la prendre pour acquise sans trop y réfléchir mais, pour avoir vécu et travaillé sur tous les continents, je peux attester qu'aussi loin qu'on aille, cette identité européenne ne nous quitte jamais, surtout pas à l'autre bout du monde.


Comment, en quelques minutes, esquisser un portrait qui sera forcément infidèle parce que forcément incomplet de Simone Veil ? Tous ceux qui prennent la parole aujourd'hui devant vous savent combien il est difficile de parler de celle qui incarna près de trois-quarts de siècle d'histoire, façonnés par la tragédie de la Seconde Guerre mondiale : les camps, les prisons, l'Algérie, la lutte contre les avortements clandestins, la mémoire européenne et internationale de la Shoah. Et l'Europe. Car cette histoire, c'est celle de la France. Mais c'est aussi et c'est surtout l'histoire de l'Europe. Si l'engagement européen de Simone Veil ne constituait qu'une partie de sa carrière et de sa vie, il était le reflet et la conséquence de tout le reste. Il était notamment marqué au sceau des deux expériences fondatrices et antinomiques qui avaient trempé son âme : celle d'une famille unie et aimante, qui lui inspira la bienveillance dont elle fit toujours preuve et dont je parlais tout à l'heure ; et celle des camps, qui devint la mesure de toutes choses.


L'enfance de Simone Veil fut heureuse ; elle fit preuve, dès ses plus jeunes années, de la détermination avec laquelle elle abordera chaque séquence de sa vie ; c'est par l'exemple de sa mère qu'elle apprit qu'une femme devrait, tout en étant attentive à sa famille, se donner les moyens de son indépendance. Cette enfance choyée se déroula à Nice et Simone Veil rappelle dans son autobiographie qu'après l'arrivée des troupes de l'Italie fasciste, fin 1942, les familles juives y bénéficièrent d'une relative bienveillance. Celle-ci fut balayée par l'occupation allemande ; ce fut, selon elle, un hiver de gagné pour les Juifs réfugiés dans la région de Nice, et sans doute des milliers de vies épargnées car, disait-elle, «survivre deux ou trois hivers derrière les barbelés nazis relevait de l'impossible».

«La Shoah est notre mémoire et votre héritage», déclarait Simone Veil en 2007 devant l'ONU. La Shoah, l'extermination en quelques années de 6 millions de Juifs, c'est-à-dire de 6 millions d'Européens, est l'héritage que la Seconde Guerre mondiale a laissé à l'Europe, un héritage que, pendant longtemps, les Européens n'ont pas pu, pas voulu regarder en face.

Ensuite est venu le temps de la mémoire collective, puis de la repentance, voire de l'autoflagellation, que Simone Veil détestait. Car, si elle avait compris qu'elle serait incapable d'oublier les souvenirs des camps, gravés dans sa mémoire comme dans sa chair, elle souhaitait déjà, malgré la mort de son père et de son frère, malgré la perte d'une mère qu'elle chérissait, non pas la vengeance, mais la justice ; non pas l'oubli qui fait mourir une seconde fois, ni la repentance qui inhibe l'action, mais la mémoire qui construit l'avenir ; non la haine qui sépare, mais la bienveillance qui unit ; et toujours l'exigence que la dignité humaine qui l'emporte.

C'est sans doute là le grand combat de Simone Veil : le combat pour la dignité et pour la vie. Elle qui avait connu l'humiliation et la négation de son identité s'est toujours battue contre les injustices, contre tout ce qui, conçu et conduit par des hommes, peut abaisser l'Homme. La lutte contre les conditions dégradantes de privation de liberté ? Ce fut son combat de plus de 10 ans comme magistrate. Le refus des avortements clandestins qui humiliaient, traumatisaient des centaines de milliers de femmes chaque année, et parfois leur coûtait la vie ? Ce fut la loi sur l'interruption volontaire de grossesse qu'elle porta avec courage et obstination, parfois face à la haine, aux injures et aux menaces.


Puis vint l'engagement européen. Dès 1950, Simone Veil s'installa en Allemagne pour suivre son mari. Cette décision surprit son entourage, mais lui sembla toute naturelle pour, disait-elle, «préparer l'avenir». C'est avec la même volonté de construire un avenir commun, et malgré son peu d'appétence pour les joutes politiques, qu'elle s'engagea dans la campagne pour les élections européennes de 1979, vous l'avez dit monsieur le Président, les premières élections du Parlement européen au suffrage universel.

Elle fut élue présidente de ce nouveau Parlement, exerça ces fonctions et y fit preuve de sa détermination à en faire un instrument au service d'une Europe unie, dont les intérêts primaient sur les intérêts nationaux. Ainsi, dès la première année, lors du vote du budget des dépenses non-obligatoires qui constituait à l'époque l'une des seules prérogatives législatives du Parlement européen, elle sut rappeler aux autorités françaises qu'elle défendrait jusqu'au bout les décisions des eurodéputés, car leur indépendance était seule garantie de l'efficacité de l'action européenne.

Nous ne devons jamais perdre de vue d'où vient l'Union européenne, ni pourquoi l'Europe fut construite : la paix et la liberté, avant même la prospérité. La prospérité ne se construit que dans la paix et l'Europe doit avant tout défendre sa liberté pour protéger ses libertés - de conscience, d'expression, de religion et de conviction - et celles de ses citoyens. C'est aujourd'hui le sens du combat de l'Europe pour ses valeurs et ce combat est fondamental. Les Européens ne peuvent vivre libres que dans des États de droit, dans des États qui respectent et protègent les libertés fondamentales. L'Europe s'est construite pour que vive et s'étende la démocratie. C'est un combat que nous devons toujours mener, aujourd'hui plus encore qu'hier, et rien de ceci ne va de soi, même au sein de l'Union européenne.


Monsieur le Président,

Je viens d'un pays profondément attaché à l'Europe et qui l'a montré lors des dernières élections présidentielles. Oui les Français aiment l'Europe, même s'ils sont parfois mal à l'aise avec son fonctionnement actuel et s'ils ont peur que l'Europe ne les aime pas. Nous devons leur montrer que l'Europe reste fidèle à sa promesse originelle et à la vision de Simone Veil : un espace de liberté mais aussi un espace de protection. Nous voulons une Europe qui protège davantage ses populations face aux grands défis qu'elles affrontent : celui de l'afflux de migrants pour lequel votre pays est en première ligne, celui du dérèglement climatique, celui du terrorisme, celui d'une mondialisation insuffisamment régulée, celui en résumé d'un monde plus brutal et moins prévisible. C'est à l'échelle de notre continent que ces défis se posent et c'est à l'échelle de l'Europe que nous devons y répondre.

Une Europe qui protège : Simone Veil parlait, dans le contexte de la crise des années 70, d'une «Europe du bien-être».


Paix, liberté ; bien-être, solidarité, bienveillance. Unité. C'est cela, l'héritage de Simone Veil.

Un héritage si vulnérable face à la mémoire qui s'efface, au fur et à mesure que disparaissent ceux qui la portent - ceux qui ont vécu l'horreur. Cette horreur n'est pas indicible, mais la mort de ceux qui seuls peuvent la raconter est un pas de plus vers l'oubli. Il nous appartient, comme le voulait Simone Veil, comme le voulait Primo Levi en écrivant Si c'est un Homme, de maintenir vivant le récit du bûcher dont est ressortie, profondément transformée, l'Europe alors en cendres, de défendre cet héritage contre ceux qui voudraient le nier ou en amoindrir la portée. Il nous appartient d'éviter que notre passé ne s'éteigne, soufflé par les chuchotements négationnistes favorisés malheureusement par de nouveaux modes de communication, ou même par l'entre-soi confortable qui ne veut plus voir le gouffre derrière nous au risque d'y sombrer demain.

Surtout, il nous appartient de penser et d'agir, jour après jour, pour que notre Union européenne reste «unie dans sa diversité» ; pour que nos concitoyens continue à attacher du prix au respect de nos valeurs alors que le terrorisme fait planer à nouveau la menace de la haine ; pour que les populismes, les dérives extrémistes, les contempteurs des libertés des peuples ne trouvent plus de substrat où faire prospérer leurs idéologies mortifères. Agissons, surtout, pour que tous, hommes et femmes qui vivent en Europe puissent conserver, tout au long de leur existence, cette dignité sans laquelle l'humanité n'est rien. N'oublions pas le sens que Simone Veil donna à une vie marquée par le malheur, collectif et singulier. N'oublions pas sa bienveillance.

Nous le devons à sa mémoire. Nous le devons aux morts qu'elle a toujours portés en elle et qui ont conduit son action. Nous le devons au rêve européen qui seul peut nous sauver des pires cauchemars.


Je vous remercie.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 2 août 2017

Rechercher