Interview de Mme Agnès Buzyn, ministre des solidarités et de la santé à CNews le 31 août 2017, sur la politique de la santé, notamment la hausse des prix du tabac et la vaccination des enfants. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Agnès Buzyn, ministre des solidarités et de la santé à CNews le 31 août 2017, sur la politique de la santé, notamment la hausse des prix du tabac et la vaccination des enfants.

Personnalité, fonction : BUZYN Agnès, ELKABBACH Jean-Pierre.

FRANCE. Ministre des solidarités et de la santé;

ti :


JEAN-PIERRE ELKABBACH
Bonjour Agnès BUZYN.

AGNÈS BUZYN
Bonjour.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Vous êtes la bienvenue.

AGNÈS BUZYN
Merci.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Merci d'être avec nous. Vous allez peut-être donner vous aussi votre ordonnance, l'ordonnance du docteur BUZYN, parce que vous allez rendre ici, révéler votre plan et votre stratégie en matière de santé pour les Français. D'abord, est-ce que je peux vous demander quels sont les quelques mots qui pourraient résumer les priorités d'Agnès BUZYN ?

AGNÈS BUZYN
La prévention. Ça fait trente ans qu'on en parle et je pense qu'il est temps d'avoir des vrais comportements de prévention vis-à-vis des maladies chroniques qui sont une forme d'épidémie dans notre pays. La justice, je parle de justice sociale, d'équité. Je pense que les Français ont un sentiment d'injustice qui créer cette colère et je veux que les réformes que nous menions, en particulier dans mon champ des solidarités, rendent aux Français ce sentiment de justice et j'ai envie de parler de long terme. J'agis pour le long terme, j'agis pour nos enfants.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Autrement dit, comme le président de la République qui s'exprime ce matin longuement dans Le Point, vous demandez à être jugée vous aussi sur le long terme, si le long terme vous est accordé là où vous êtes.

AGNÈS BUZYN
Je ne demande même pas à être jugée sur le long terme. Je veux faire des réformes pour le long terme. J'agis pour nos enfants, pour notre jeunesse. Et même si ces fruits, je ne les récolte pas moi-même, ça n'est pas grave. J'aurais fait quelque chose de bien pour le pays.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais il y a en même temps les urgences du quotidien. On va le voir tout à l'heure. Le président de la République, est-ce que vous l'avez vu changer en trois mois ?

AGNÈS BUZYN
Non. Il garde le cap. Il est très serein, il est confiant parce qu'il fait des réformes qui ont du sens et lui aussi agit sur le long terme.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais vous ne sentez pas qu'il est affecté par la chute de popularité dont on lui a rappelé tout l'été qu'elle se manifestait ?

AGNÈS BUZYN
Non, parce que je le sens très serein dans ses convictions. C'est un homme de convictions, il a une vision pour le pays. Il a réellement une vision et il se tient au cap qu'il s'est fixé.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
En tout cas il ne semble pas, contrairement à ce qu'on a raconté sans arrêt, changer de stratégie. Là, on voit qu'il s'exprime de haut, quand il veut, comme il veut, et à son gré.

AGNÈS BUZYN
Oui. Je crois que c'est la ligne de conduite que nous nous fixons tous, qui est de parler quand nous avons envie de dire des choses aux Français. Quand les Français attendent des paroles sur des réformes, c'est le moment de parler. C'est la raison pour laquelle je pense que vous aurez énormément de débats sur la nouvelle loi de madame PENICAUD aujourd'hui. Et mon temps de parole viendra aussi car il y aura des réformes dans le champ de la santé.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Disons qu'il commence. Il y a un problème qui m'a frappé dans la longue interview : le président revient sur le mot « héroïsme », comme s'il fallait ou nous transformer en héros ou nous donner des héros et des récits qui nous mobilisent comme dans l'Histoire.

AGNÈS BUZYN
C'est vrai que nous avons besoin de nous sentir portés. Nous avons eu des héros formidables dans notre pays.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Le vôtre, c'est qui ?

AGNÈS BUZYN
CHURCHILL c'est mon héros, de la même façon que de GAULLE a été héroïque. Je pense que ce sont des hommes qui ont marqué l'Histoire du monde et je pense que notre pays a de nouveau besoin de récits collectifs.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Certes vous voulez lancer des actions de longue durée, mais les Français sont impatients de connaître vos réponses à des urgences. D'abord, la vaccination de la petite enfance qui a provoqué une grande polémique, et des débats, et des fantasmes, et cætera, de la naissance à deux ans. Aujourd'hui, trois sont obligatoires. J'ai vu que c'était la diphtérie, le tétanos et la polio, et qu'il y en a huit qui sont envisagés. D'abord, est-ce que les huit seront appliqués ?

AGNÈS BUZYN
Je veux rappeler aux Français que ces vaccins figurent déjà dans le carnet de santé des enfants. On parle des vaccins qui sont faits avant l'âge de deux ans, qui figurent dans le carnet de santé. Il faut savoir aujourd'hui que quatre enfants sur cinq ont ces vaccins.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais il y a de la résistance, il y a de la défiance.

AGNÈS BUZYN
Mais en fait, les Français le font déjà. Quatre familles sur cinq le fait pour ses propres enfants. Donc de quoi parlons-nous ? Nous parlons des 10 ou 15 % d'enfants qui ne sont pas vaccinés alors que ces vaccins sont fortement recommandés. Le fait qu'ils ne soient pas vaccinés met en danger les autres enfants parce que pour qu'une population soit protégée, il faut une couverture vaccinale. Il faut que l'ensemble de la population soit vacciné autour de 95 %.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais les parents des 10 à 15 % vous disent : « Au nom de notre liberté, on ne veut pas de vos vaccins. Il y a des dangers. Faire onze vaccins sur des organismes d'enfants qui ont entre zéro et deux ans, c'est dangereux » disent-ils.

AGNÈS BUZYN
Il faut savoir que 700 000 enfants sont déjà vaccinés pour tous ces vaccins. On parle de vaccins qui vont s'adresser aux 15 % d'enfants qui ne sont pas vaccinés, et je ne crois pas que nos enfants depuis trente ans sont mis en danger lorsqu'ils sont vaccinés par ces vaccins.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Donc onze vaccins obligatoires.

AGNÈS BUZYN
Oui.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
A partir de quand ?

AGNÈS BUZYN
A partir du 1er janvier. Nous laisserons le temps aux familles évidemment de se mettre en ordre de marche. Il est hors de question de pousser les gens à vacciner dans l'urgence, mais l'idée c'est que les 15 % des enfants qui mettent en danger les autres et qui favorisent la réémergence d'épidémie et pour lequel il y a des morts aujourd'hui, se mettent en ordre de marche pour protéger le reste de la population.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais est-ce que vous confirmez, Agnès BUZYN, les sanctions qui sont déjà prévues ? C'est-à-dire pas de vaccin, pas de crèche, pas de garderie d'enfant, pas d'école ?

AGNÈS BUZYN
C'est déjà le cas.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Oui, oui. Mais vous le confirmez ?

AGNÈS BUZYN
Ecoutez-moi bien. Mon objectif n'est pas de sanctionner. L'objectif de cette obligation, c'est de rendre la confiance aux Français. Si je prends cette décision, c'est bien parce que la grande majorité des enfants est déjà vaccinée sans aucun effet secondaire.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Onze vaccins obligatoires à partir du 1er janvier.

AGNÈS BUZYN
Absolument.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Le reproche qui vous est adressé, d'ailleurs comme à tous les ministres, c'est le manque d'indépendance. Écoutez cette mère de famille ; c'est très rapide.

UNE MÈRE DE FAMILLE
Avez-vous des accointances avec les labos pharmaceutiques ?

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Voilà. Il y a de la pression ?

AGNÈS BUZYN
Zéro. Zéro accointance. Zéro. C'est honteux, vraiment. Ça circule sur les réseaux sociaux. C'est un argument évidemment facile. Non, je pense à la santé publique. Moi, je pense aux enfants qui meurent en fait.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
On dit que les décisions sont prises pour faire plaisir à l'industrie pharmaceutique, pour faire augmenter les profits des labos.

AGNÈS BUZYN
Donc ça veut dire que quand l'OMS, l'Organisation mondiale de la santé, dit qu'il faut vacciner 95 % d'une tranche d'âge…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Ça vous touche ?

AGNÈS BUZYN
Oui, parce que c'est trop facile comme argument. A un moment, il faut revenir à la science, au fait, au rationnel.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Dès votre arrivée, Agnès BUZYN, vous vous êtes attaquée au tabac qui, répète-t-on, remplit les hôpitaux et les cimetières. D'ici à 2020, vous vous engagez à une hausse du tabac, du paquet de cigarettes, de 6 ou 7 à 10. Ces euros en trois ans, comment vous souhaitez procéder ?

AGNÈS BUZYN
Aujourd'hui, les discussions ont lieu sur la rapidité de la hausse. L'objectif, c'est d'atteindre un paquet à dix euros. Je viens de voir qu'à New York, ils viennent de passer le prix du paquet du tabac de 10 dollars à 13 dollars.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
D'un coup ?

AGNÈS BUZYN
D'un coup.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
C'est ce que vous allez faire ?

AGNÈS BUZYN
Non. Nous n'allons pas le faire d'un coup parce que je veux que les Français aient le temps de se préparer. Je veux que les Français aient le temps de se préparer à arrêter. On va annoncer le rythme de la hausse, comme ça personne ne sera pris au dépourvu.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Qu'est-ce que vous souhaitez ?

AGNÈS BUZYN
Je souhaite évidemment y aller assez rapidement. J'avais dit en trois ans. Les discussions sont en cours mais ce qui compte pour que les gens arrêtent de fumer, c'est que les hausses soient importantes. C'est la raison pour laquelle j'ai fixé ce prix symbolique à 10 euros le paquet.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Oui. Il y en a qui disent que ce n'est pas efficace.

AGNÈS BUZYN
Non, c'est très efficace.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
On voit bien que les addicts au tabac vont se sacrifier pour s'acheter des cigarettes ou quelquefois ils passeront la frontière. Mais vous ne m'avez pas répondu : qu'est-ce que vous souhaitez ? Trois euros d'un coup ?

AGNÈS BUZYN
Non. Je ne souhaite pas trois euros d'un coup parce que je pense que ça ne laisserait pas le temps aux gens d'arrêter. Or, c'est une démarche d'arrêter de fumer. Les gens qui sont addicts au tabac, c'est une maladie, c'est une addiction. Il faut leur laisser le temps.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Donc ?

AGNÈS BUZYN
Je souhaite une augmentation importante, progressive en trois ans - j'avais dit ce chiffre symbolique – parce que ça permet aux gens de se préparer à l'idée qu'ils vont devoir arrêter.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
D'accord. Pas trois euros d'un coup, est-ce qu'on peut imaginer un euro par an ?

AGNÈS BUZYN
Les arbitrages sont en cours

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Est-ce qu'on peut dire que vous, vous le demandez ?

AGNÈS BUZYN
Mon souhait est d'un euro par an.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Un euro par an. Et comment vous allez lutter contre le commerce parallèle et illicite ? Parce qu'il y a eu un protocole de l'OMS.

AGNÈS BUZYN
Par un plan global. Il est important, très important d'avoir à côté de cette mesure des mesures pour aider les buralistes et pour éviter la fraude. Si nous ne faisons pas un plan global, effectivement c'est une mesure qui ne servira à rien.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
C'est-à-dire une traçabilité indépendante d'aller voir chez les fabricants.

AGNÈS BUZYN
Améliorer la traçabilité, lutter contre la fraude, notamment l'importation de tabac à bas prix qui est vendu à la sauvette, et puis évidemment une harmonisation des prix au niveau européen. Nous allons y travailler au niveau de l'Europe.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Troisième priorité, la lutte contre l'alcoolisme. Sur quoi vous et l'Etat pouvez jouer pour réduire la consommation et en particulier chez les adolescents, qui commencent d'ailleurs tôt, eux, à fumer et à boire ?

AGNÈS BUZYN
Il y a un enjeu d'éducation à la santé. Clairement, c'est pour moi une priorité parce qu'effectivement nous voyons un changement des comportements des adolescents.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Alors qu'est-ce qu'on fait ?

AGNÈS BUZYN
Alors on va y travailler avec le ministre de l'Education nationale. Nous allons travailler à un plan d'éducation à la santé. Il y a beaucoup de plans, j'en ai assez de parler de plans ! Dans mon ministère, nous avons 42 plans.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Alors agissez.

AGNÈS BUZYN
Voilà. Donc nous allons travailler à l'éducation de la santé avec le ministre de l'Education nationale. Nous travaillons d'ores et déjà sur ce sujet.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Est-ce qu'il y aura des taxes par exemple sur les publicités, les publireportages qu'on voit dans les magazines ?

AGNÈS BUZYN
Aujourd'hui rien n'est arbitré sur le problème de l'alcoolisme. Je commence par une éducation à la santé, une éducation à l'alimentation et aux comportements.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Et comment faire quand le symbole de la culture et parfois de l'économie en France est le vin, le fleuron ?

AGNÈS BUZYN
Ce qui compte, c'est peut-être la qualité plutôt que la quantité. C'est ce que nous allons défendre.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Vous buvez un peu, vous ?

AGNÈS BUZYN
Oui. Je bois avec plaisir. Très peu, très peu.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Et est-ce que quelquefois, comme quelqu'un que vous connaissez bien, Simone VEIL, vous fumez en cachette ?

AGNÈS BUZYN
Jamais.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Jamais ?

AGNÈS BUZYN
Jamais.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Jamais, très bien. Et comment convaincre davantage les femmes enceintes de s'abstenir de boire de l'alcool pendant la grossesse étant donné les dangers et les dégâts que ça provoque ?

AGNÈS BUZYN
Vous avez raison. Il faut une abstinence totale pendant la grossesse. Là aussi c'est de l'éducation, c'est de la prévention. Le problème que nous avons sur l'alcool, c'est un manque d'information. Aujourd'hui, beaucoup de Français ne connaissent pas la gravité de l'alcoolisme pendant la grossesse. Par exemple, beaucoup de Français ne savent pas que l'alcool est un facteur de risque de cancer. Ils pensent aux violences, ils pensent aux accidents de la route, ils pensent aux cirrhoses du foie mais en fait, ils oublient que l'alcool est un facteur de risque important de cancer. Donc c'est de l'information, c'est de l'éducation.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Vous avez dit l'alimentation, c'est-à-dire la lutte aussi contre l'obésité. Vous avez vu ce qu'a fait Michelle OBAMA, elle n'a obtenu tellement de résultats. Ça ne vous décourage pas ?

AGNÈS BUZYN
Vous voulez me voir danser comme Michelle OBAMA ?

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Je ne sais pas, peut-être. Si vous savez danser, pourquoi pas ?

AGNÈS BUZYN
Non. Les états généraux de l'alimentation ont lieu en ce moment. Il y a un versant santé, évidemment alimentation saine pour la santé. Il est très important que les Français – là aussi, c'est de l'éducation. C'est quoi manger sain ? Ça n'est pas forcément que manger bio. Peut-être que manger bio, c'est bien.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
C'est plus cher, il faut avoir les moyens.

AGNÈS BUZYN
Mais c'est surtout bien équilibrer son alimentation, savoir ce qui est bon. Là, le gouvernement précédent a mis en place en France, mais je vais l'étendre, ce qu'on appelle le Nutri-Score. C'est un score d'information sur les paquets de pâtes par exemple où les aliments que vous achetez en grand magasin. Ce Nutri-Score qui permet aux Français d'être informés sur la qualité nutritive d'un aliment – est-ce que c'est bon pour la santé ou pas bon pour la santé – a été développé en France par des chercheurs et l'Organisation mondiale de la santé est en train de penser que c'est un des meilleurs exemples d'éducation.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
C'est nouveau et c'est très bien. La lutte, c'est contre l'ignorance. Mais une des solutions, c'est aussi peut-être de lutter contre les inégalités sociales parce qu'on voit qui est touché partout en France mais aussi en Chine et aux Etats-Unis par l'obésité. Ce matin, est-ce que vous êtes favorable au tiers-payant généralisé ? Parce qu'à un moment, vous avez hésité, et cætera.

AGNÈS BUZYN
Non, je n'ai pas hésité en fait, mais il y a des ambigüités sur le mot.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Bref. Donc ce matin, oui ou non ?

AGNÈS BUZYN
Le mot, c'est généralisable. Le mot, le président de la République l'a dit dans sa campagne et on va rester à cela, il a vocation a être généralisable, ce qui veut dire qu'il faut que ce soit un système gagnant-gagnant. En fait, moi j'ai deux contraintes. La première, c'est qu'il faut que les Français accèdent aux soins. Il n'est pas possible que 15 % des Français qui sont en dessous du seuil de pauvreté aujourd'hui renoncent à se faire soigner.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Alors qu'est-ce que vous faites ?

AGNÈS BUZYN
Il y a les étudiants qui renoncent aux soins parce qu'ils n'ont pas accès au tiers-payant. Ceux-là, il faut qu'ils y aient accès ?

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Comment ?

AGNÈS BUZYN
Nous allons le mettre en place. Deuxièmement, il faut que les médecins aient du temps médical. Nous ne pouvons pas demander aux médecins aujourd'hui de s'inscrire dans un dispositif qui ne fonctionne pas, où ils passent une journée par semaine à faire des papiers. J'ai donc besoin de répondre à ces deux enjeux et j'y arriverai.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Oui. C'est-à-dire que ce n'est pas pour demain. Le tiers-payant généralisé, ce n'est pas pour demain. Parce que si vous demandez aux médecins qui y sont en partie hostiles, alors que les pharmaciens ou les médecins européens le font…

AGNÈS BUZYN
Non, ils ne sont pas hostiles au principe. J'ai beaucoup discuté avec les syndicats, j'ai beaucoup discuté avec les médecins. Les médecins ne sont pas hostiles au principe. Ils comprennent qu'il y a des gens qui ne sont pas soignés aujourd'hui. Les médecins veulent un système qui marche et moi j'ai besoin de médecins au travail auprès des malades.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Donc le tiers-payant généralisé, c'est quand ? Parce qu'on dit en décembre, en janvier. Non.

AGNÈS BUZYN
Il va se développer dès qu'il fonctionnera. Aujourd'hui il y a une étude en cours sur comment en pratique nous pouvons faire fonctionner cet outil qui ne fonctionne pas, et je comprends que les médecins aient été en colère.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Autrement dit, beaucoup pensent qu'il sera enterré.

AGNÈS BUZYN
Non, il ne sera pas enterré parce qu'il faut que les Français accèdent aux soins sans payer quand ils n'ont pas les moyens.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais vous avez dit quelle date ?

AGNÈS BUZYN
J'ai dit dans le courant de l'année 2018.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
On retiendra cela. Il y a aussi Internet qui peut renseigner. Il y a l'automédication, et cætera, et on voit se développer les robots-médecins. C'est-à-dire qu'avec de bons algorithmes, on est capable de recevoir et peut-être de questionner. Déjà, il y a les diagnostics par les robots et peut-être bientôt la distribution des soins. On m'a raconté encore hier que dans la Silicon Valley en ce moment, les gens mettent en garde et disent : « Dans dix ans, il ne restera plus que les robots-médecins experts et, d'autre part, les laboratoires qui fournissent les médicaments. » Est-ce que c'est vers ça que l'on va ?

AGNÈS BUZYN
Non, pas du tout. Je ne crois pas à cette théorie. Je pense qu'il y aura toujours besoin de médecins. D'abord, il y aura toujours besoin de cette relation humaine. En plus, vous dites « les bons algorithmes. » En fait, personne ne sait si les algorithmes sont bons aujourd'hui et il faut des médecins pour les tester.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais ça va vite.

AGNÈS BUZYN
Ça va vite, mais en fait personne ne sait si ces algorithmes sont justes. A l'arrivée, on vous sort une formule magique et on vous dit : « Voilà le diagnostic. » Encore faut-il prouver qu'il est juste.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Oui mais…

AGNÈS BUZYN
Je voudrais terminer par dire, sur ces robots, c'est comme si on avait dit au moment où la radiographie est arrivée : « On n'a plus besoin de médecins parce qu'on voit à l'intérieur du corps. » C'est comme si on avait dit au moment où la biologie est arrivée et où on a pu faire des prises de sang : « Maintenant, on est capable de détecter tout dans le sang, on n'a plus besoin de médecins. » Non. Tous ces algorithmes, ces robots, ce sont des outils supplémentaires pour une meilleure médecine.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Donc ils vont aider. Comme disent Thierry BRETON, Jacques ATTALI et Yann LE CUN, l'intelligence artificielle peut aider à définir et faire de la prévention.

AGNÈS BUZYN
C'est un outil extraordinaire qui va nous rendre plus intelligents, qui va faire de meilleurs médecins et de la meilleure médecine, mais pas sans médecins.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
L'Elysée, Matignon et Bercy vous ont demandé, comme à chaque ministre, de faire des économies, sauf l'éducation, la défense en 2018. Le candidat MACRON avait demandé et proposé, d'ici à 2022, 15 milliards d'économies. Où vous allez les faire ? Sur le dos de qui si je puis dire ?

AGNÈS BUZYN
Aujourd'hui notre système, vous le savez, est déficitaire. Il risque d'être déficitaire sur le long terme puisque les dépenses globales, sociales, notamment les dépenses de santé.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Avec le vieillissement de la population, avec la démographie

AGNÈS BUZYN
Donc nous avons besoin de restructurer l'hôpital, nous avons besoin de favoriser la médecine qu'on appelle de premier recours, la médecine ambulatoire faite par le médecin généraliste. Il y a encore beaucoup d'économies structurelles possibles.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Combien ? Les 15 milliards en cinq ans ?

AGNÈS BUZYN
Un certain nombre de milliards ont d'ores et déjà été trouvés. Il reste des choix stratégiques à faire. Il y aura des diminutions des dépenses de médicaments. Les médicaments sont trop chers, nous le savons, pour beaucoup d'entre eux par rapport aux services qu'ils nous rendent.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Il n'y a pas assez de génériques ?

AGNÈS BUZYN
Il n'y a pas assez de génériques. Les Français consomment trop de médicaments. D'ailleurs c'est intéressant : ils se plaignent toujours de l'industrie du médicament et nous sommes un des pays qui consomment le plus.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Votre prédécesseur, Marisol TOURAINE, s'était félicitée d'avoir réduit les déficits de la Sécurité sociale. Eric de RIEDMATTEN dit : « Au contraire… »

AGNÈS BUZYN
Il reste un petit déficit.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
De combien ?

AGNÈS BUZYN
Aujourd'hui sur l'ensemble du pôle social, nous avons autour de 5 milliards de déficit. Il y a eu 700 millions de dépenses supplémentaires. Le problème que nous avons, c'est que les dépenses sociales sont une activité de guichet. C'est donc très difficile d'empêcher les gens d'aller voir un médecin ou d'être malade. Il faut pouvoir répondre à la demande.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Et on peut réduire ?

AGNÈS BUZYN
On peut réduire structurellement un certain nombre de dépenses. On peut travailler sur ce que j'appelle la pertinence des actes, c'est-à-dire diminuer peut-être les actes inutiles. Nous savons que beaucoup de radios sont faites plusieurs fois, des actes de biologie parfois, parce que nous n'avons pas d'outil informatique qui rassemble l'ensemble des informations dont ont besoin les médecins. Nous pouvons améliorer notre système et le rendre optimal.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Le président et le Premier ministre ont demandé d'avoir la responsabilité de ce qui va se faire dans le dossier compliqué et explosif des retraites. Quand l'ouvrez-vous ? Et avec quel calendrier ?

AGNÈS BUZYN
Nous l'ouvrons à partir du mois de septembre. Fin septembre sera nommé auprès de moi un délégué ministériel à la réforme des retraites. Nous parlons cette fois-ci d'une réforme en profondeur pour répondre, pour moi, à deux enjeux. D'abord, le sentiment que les Français ont que les retraites sont illisibles, qu'on ne sait jamais qui touche quoi et que peut-être ces retraites sont injustes, que certains toucheraient plus que d'autres ou partiraient à la retraite plus tôt que d'autres. Notre système s'est construit par strates successives, plus personne n'y comprend rien. Deuxième enjeu, redonner confiance dans un système de retraite pour nos jeunes. Là aussi, j'agis pour le long terme, pour notre jeunesse.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
C'est-à-dire que la réforme sera applicable après 2022 ?

AGNÈS BUZYN
La réforme sera applicable quand elle sera prête, donc donnons-nous le temps.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Peut-être avant ?

AGNÈS BUZYN
Peut-être avant. On a dit la fin du quinquennat, nous verrons. Mais ce qui compte pour moi, c'est qu'elle soit juste et qu'elle puisse être durable, et donc il faudra prendre le temps de la négociation.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais il y avait dix principes. Est-ce que vous maintenez les retraites égales pour tous ?

AGNÈS BUZYN
Bien sûr. Un euro cotisé donnera les mêmes droits.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Oui. Et plus de régimes spéciaux ?

AGNÈS BUZYN
Je ne veux pas m'avancer sur cette réforme, monsieur ELKABBACH, parce qu'elle est, vous l'avez dit, une réforme compliquée. Je n'ai pas de voie de sortie prédéterminée. Ce que je veux mettre sur la table, c'est un constat partagé avec les partenaires sociaux.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Donc la grande concertation va commencer.

AGNÈS BUZYN
Une concertation va commencer.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Elle commence quand ?

AGNÈS BUZYN
Vous avez compris la méthode avec madame PENICAUD. Ce sera la même méthode.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Oui. Ça commence à partir de quand ?

AGNÈS BUZYN
Ça commencera tranquillement sur un constat partagé d'ici la fin de l'année, un accord de méthode et ensuite une négociation.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Ce que vous voulez, c'est la justice. C'est ce que vous avez dit tout à l'heure. On va le retenir.

AGNÈS BUZYN
C'est très important.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Une dernière remarque avant de nous quitter. Il y a eu une polémique surgie au mois d'août sur le Levothyrox pour soigner les gens qui ont des difficultés de thyroïde. Trois millions de femmes sont concernées. Est-ce qu'il y a un danger aujourd'hui parce que la formule a été changée ?

AGNÈS BUZYN
Aucun danger. Aucun danger. Il y a des effets secondaires qui sont attendus parce que la formule a changé et parce que ça modifie le dosage pour les gens qui prennent le Levothyrox. A l'arrivée, ce médicament-là est plus stable et donc plus fiable en termes de dosage que le précédent. Donc c'est une amélioration même si les gens ont des effets secondaires. Il faut qu'ils consultent leur médecin pour adapter le dosage. Ces effets secondaires sont transitoires.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais vous n'êtes pas inquiète, c'est ce que vous dites ce matin.

AGNÈS BUZYN
Aucune inquiétude.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Est-ce que je peux vous demander d'où vient votre sensibilité à la souffrance ? Toute votre vie, vous l'avez consacrée à la médecine, et cætera. Ça vient d'où ?

AGNÈS BUZYN
Peut-être de ma connaissance de l'Histoire du monde et une certaine…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Histoire personnelle, familiale.

AGNÈS BUZYN
Une histoire familiale, oui, très marquée évidemment par la guerre. J'ai beaucoup de sensibilité à ce qui arrive aux enfants. Je ne supporte pas qu'on touche aux enfants et je travaille pour eux.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Merci d'être venue. Je pense que nous nous reverrons sur CNews. A bientôt, bonne journée.

AGNÈS BUZYN
Merci.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Et demain, Stéphane LE FOLL pour répondre aux autres ordonnances.


source : Service d'information du Gouvernement, le 13 septembre 2017

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