Interview de M. Jean-Michel Blanquer, ministre de l'éducation nationale à France-Inter le 27 novembre 2017, sur la campagne de prévention contre les violences faites aux femmes à l'école. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de M. Jean-Michel Blanquer, ministre de l'éducation nationale à France-Inter le 27 novembre 2017, sur la campagne de prévention contre les violences faites aux femmes à l'école.

Personnalité, fonction : BLANQUER Jean-michel, DEMORAND Nicolas.

FRANCE. Ministre de l'éducation nationale;

ti :


NICOLAS DEMORAND
Invité de France Inter jusqu'à neuf heures, le ministre de l'Education nationale ; Jean-Michel BLANQUER, bonjour.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Bonjour.

NICOLAS DEMORAND
Le président de la République a indiqué samedi à l'occasion de la journée contre les violences faites aux femmes que l'école serait en première ligne de ce combat. Vous-même avez dit que vous souhaitiez être offensif et non plus défensif sur le sujet. Ça veut dire quoi exactement ? Est-ce que vous préparez de nouveaux programmes, des modules, des mallettes pédagogiques, que sais-je ? Qu'est-ce que vous allez proposer dans le cadre de cette lutte ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Beaucoup de choses et peut-être le temps nous manquerait pour dire tout ce qu'il a à faire mais je dirais deux grandes catégories de choses. La première d'abord, c'est tout ce qu'on a en jeu au titre du respect d'autrui. Vous savez que ce terme, je l'utilise en permanence. Je dis toujours que l'école primaire doit apprendre à lire, écrire, compter et respecter autrui. A partir du moment où on respecte autrui, bien entendu on respecte les femmes dans le rapport homme-femme et avec tout ce que cela signifie.

NICOLAS DEMORAND
Voilà pour le principe général. Comment on fait après pour l'appliquer ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Quand on va faire des choses au titre du respect d'autrui, cela va avoir des conséquences directes. C'est des choses qui se disent au quotidien à l'école sur le respect des autres, et bien entendu qu'au quotidien on a à dire des choses sur la relation garçon-fille, surtout à partir de ce que vivent les enfants à l'école primaire. Ensuite, d'un point de vue plus ciblé, c'est la deuxième catégorie. On a évidemment là aussi une sensibilisation à faire. Peut-être la mesure la plus importante à signaler, c'est ce qu'on fera au titre de ce qu'on appelle la mallette des parents. C'est-à-dire des réunions en début d'année, en petits groupes avec des parents, pour sensibiliser les parents sur l'ensemble des enjeux qu'il y a dans la relation homme-femme et dans le respect des femmes. J'insiste sur ce point parce que nous savons que nous sommes efficaces sur le plan moral, éthique, avec les enfants quand nous incluons les parents. Un des facteurs principaux de réussite des enfants à l'école, c'est la convergence des valeurs entre les parents et l'école. Et donc si on parle et aux parents et aux enfants d'un même élan, on peut être efficace et c'est ce que nous allons faire.

NICOLAS DEMORAND
Certains travaux indiquent que la cour de récréation elle-même, et j'imagine que vous avez dû lire a, la cour de récréation dans son organisation spatiale produit de l'inégalité. Le terrain de sport au milieu pour les petits gars qui jouent au foot et, sur les marges, les autres en périphérie, ceux qui n'aiment pas le sport, les fillettes. Et ça, ç'a été très bien documenté. Est-ce que vous allez par exemple revoir l'architecture même de cet espace où aussi s'inventent l'inégalité entre les sexes ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Il faut évidemment avoir une vision complète du sujet et ce que vous dites en fait partie, avec un phénomène qui est en réalité très… Ce que vous venez de décrire est très ancien, mais vient se surajouter là-dessus quelque chose de pire si je puis dire, c'est qu'en réalité plus personne… Enfin, je vais être caricatural mais beaucoup moins d'enfants font du sport, garçons-filles confondus. Parce qu'aujourd'hui, pendant les cours de récréation au collège, on va être quand c'est autorisé sur son Smartphone. Lequel Smartphone parfois comporte des images pornographiques. Et donc, on a tout un cercle vicieux de l'individualisme, du non-respect d'autrui qui s'installe contre lequel on doit combattre. C'est ce que j'appelle aller à l'offensive et donc ça passe aussi surtout par le fait qu'il faut faire beaucoup de sport et que les filles doivent en faire au moins autant que les garçons et c'est cette réflexion-là qu'on aura pour le sujet que vous évoquez. Mais c'est vrai que la réflexion doit porter sur ce qui se vit dans l'ensemble de l'établissement.

NICOLAS DEMORAND
Mais à vous entendre, j'ai l'impression que l'école ne sera pas profondément transformée par un désir de lutter contre cette forme-là d'inégalité. Tout le monde dit que c'est là que ça commence et que c'est là qu'il faut absolument inverser la donne. Je ne vois pas dans vos propos ce qui laisse penser que vous allez prendre le sujet à bras-le-corps.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Ce que je vous ai dit sur les parents est tout à fait nouveau et c'est la chose la plus efficace à faire. Il ne s'agit pas de faire des déclarations tonitruantes ou même faire des choses qui apparaissent comme révolutionnaires, il s'agit d'être efficace pour de vrai.

NICOLAS DEMORAND
Et donc, ça c'est aux parents à gérer essentiellement.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Non, ce n'est pas aux parents de gérer. C'est à l'école et à la famille ensemble d'avoir une stratégie sur ces questions. Vous savez, si vous dites des choses toute la journée à l'école, si vous énoncez des bons principes à l'école puis que derrière les enfants vivent tout à fait autre chose après 16 heures ou après 17 heures, tout ce que vous faites peut être en partie inutile. Donc ce que je vous ai dit sur le fait de prendre ce sujet via la communication avec les parents n'est pas le seul point mais, bien entendu, c'est un point très important.

NICOLAS DEMORAND
Est-ce que, par exemple, vous reprendrez ce qu'on a appelé les ABCD de l'égalité qui avaient semé la tempête lors du précédent quinquennat, qui avaient été retirés pour calmer ladite tempête, mais qui cherchaient précisément à prendre à bras-le-corps la construction même de l'inégalité entre les garçons et les filles à l'école ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
La réponse est dans votre question. En faisant la question, vous faites la réponse à votre question et même à la question précédente si je puis dire. Je ne vois pas pourquoi je créerais une tempête nouvelle. Est-ce que ç'a été efficace ? Est-ce que ç'a changé quoi que ce soit ? Non, bien entendu, au contraire, on a clivé davantage. Donc on voit bien qu'il faut faire autrement, bien sûr en y consacrant du temps, bien sûr en y consacrant des documents, mais en faisant différemment comme ce que je vous disais auparavant.

NICOLAS DEMORAND
Donc c'est la rue qui gouverne ? C'est la tempête qui gouverne l'éducation nationale ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Non, ce n'est pas la tempête qui gouverne. Il y avait des raisons à la tempête et donc on va faire évidemment différemment.

NICOLAS DEMORAND
On avait peur que, disait la Manifestation pour tous, qu'on fasse à l'école des petits filles des petits garçons, et des petits garçons des petites filles. C'était ça le coeur de la chose. Mais encore une fois, est-ce qu'il n'y a pas eu là, chez vos prédécesseurs du précédent quinquennat, une volonté de prendre le sujet à bras-le-corps, y compris s'il est douloureux ? Est-ce que le contexte n'a pas changé aujourd'hui et pourquoi vous n'allez pas vers là ? Vous avez peur qu'on vous critique dans la rue ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
C'est vraiment votre vision des choses.

NICOLAS DEMORAND
Non, je vous pose la question.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Non, non, mais encore une fois, s'il y avait eu une quelconque inefficacité de ce qui s'est passé auparavant en la matière, ça se saurait, donc il est évident qu'il faut faire autrement. Faire autrement, c'est bien entendu faire des campagnes et nous en ferons, c'est évident. D'ailleurs, nous avons commencé à bien des égards. C'est y penser de façon globale, ce qui n'a pas tellement été fait dans le passé. L'exemple que vous donniez tout à l'heure de la cour de récréation est édifiant.

NICOLAS DEMORAND
Les ABCD étaient expérimentaux.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Ce que nous allons faire en matière de formation des professeurs, c'est extrêmement important aussi. Et puis j'insiste : la question de la relation avec les parents est un point majeur sur un tel sujet, et donc c'est tout sauf un recul. Au contraire, nous allons aller plus loin.

NICOLAS DEMORAND
Vous êtes idéologiquement choqué par un dispositif comme les ABCD de l'égalité qui cherchaient à rééquilibrer l'égalité homme-femme ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Apparemment vous, ça vous intéresse beaucoup, mais honnêtement ça n'a pas…

NICOLAS DEMORAND
Oui, mais c'est le dernier dispositif en date.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Tel qu'il était fait, il n'était pas bon tout simplement. Il y a plein de raisons…

NICOLAS DEMORAND
Pourquoi ? Pourquoi ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
On ne va pas rentrer dans tous les détails.

NICOLAS DEMORAND
Mais si, si.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Mais à l'époque, quand vous braquez une bonne partie des familles avec ce que vous faites, vous ne faites pas quelque chose qui est utile pour l'objectif que vous visez, et ce n'est pas le seul sujet comme cela. L'enfer est pavé de bonnes intentions, comme on dit. Quand vous vous y prenez mal, vous êtes contre-productif. Donc à nous d'emmener les familles, et nous savons très bien qu'il y a de la diversité de points de vue sur ces sujets, d'emmener les familles vers ce qui est fondamental. C'est-à-dire le respect d'autrui et, bien entendu, l'égalité garçon-fille, plutôt que de faire des choses qui braquent la société et qui, à la fin, ne permettent pas d'atteindre l'objectif.

NICOLAS DEMORAND
Il ne faut pas avoir le courage parfois de le faire ? Il y a des combats qui méritent peut-être…

JEAN-MICHEL BLANQUER
Non, non. Non, non. Le courage, c'est d'aller dans le sens du journaliste qui vous demande à tout prix de faire ainsi. Le courage, non, c'est justement de savoir discerner. Le courage, c'est de faire les choses dans un sens efficace. Je ne sais pas si on va pouvoir développer tous les sujets, puisqu'apparemment c'est les ABCD qui vous intéressent…

NICOLAS DEMORAND
Non, non, c'est comment lutter contre les inégalités à l'école entre les petits garçons et les petites filles. C'est ça ce qui m'intéresse.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Je peux vous dire, donnons-nous rendez-vous dans deux ou trois ans. On verra si on a fait progresser les choses plus que par le passé avec ce que nous avons fait.

NICOLAS DEMORAND
C'est ça, l'échelle de temps.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Mais bien entendu. Je peux vous dire que ça va être massif, le sujet. N'essayez pas de faire comme s'il ne s'était rien passé. Ce qui s'est passé samedi est unique. C'est la première fois qu'on dit que c'est la cause du quinquennat. C'est la première fois que vous avez à une secrétaire d'Etat chargée de l'Egalité homme-femme et le ministre de l'Education ensemble pour travailler sur un tel sujet et nous allons en faire beaucoup. La lutte contre la pornographie, très peu a été fait. On va aller vers les opérateurs. Donc je vous renvoie vers toutes les annonces que nous avons faites samedi, qui sont extrêmement importantes, plutôt que vers des mastodontes de la nostalgie de choses qui n'ont pas fonctionné.

NICOLAS DEMORAND
Ce n'est absolument pas de la nostalgie. C'est de voir si on ne peut pas tirer des leçons de politiques publiques passées.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui. Par les erreurs passées, on peut tirer beaucoup de leçons.

NICOLAS DEMORAND
Donc ces ABCD étaient une erreur, on l'a bien entendu. Même en cours de grammaire, monsieur le Ministre, est-ce que vous ne comprenez pas que des enseignants puissent avoir du mal à dire « le masculin l'emporte sur le féminin » ? Je dis bien même en cours de grammaire.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Je pense qu'il ne faut pas le dire ainsi.

NICOLAS DEMORAND
Il faudrait le dire comment à votre avis ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Au pluriel, cela s'accorde au masculin qui dans la langue française est la forme neutre. On n'est pas du tout obligé d'utiliser l'expression que vous venez d'utiliser. Ça, je l'entends très bien. Vous savez, je ne sombre pas dans les caricatures que l'on fait parfois de mes propos. J'entends très bien qu'il faut lutter à la racine contre les discriminations et contre les inégalités homme-femme. Je sais très bien le rôle que la langue peut avoir en la matière. Ce que j'ai voulu dire, c'est que la langue française en tant que telle ne saurait être accusée d'avoir produit un quelconque antiféminisme, sinon je ne vois pas pourquoi la France serait toujours à la pointe du féminisme. La langue française a apporté beaucoup de choses, c'est ce que j'ai voulu dire à l'Assemblée nationale. Nous sommes un pays qui valorise la femme, ne disons pas le contraire. Donc n'allons pas, là encore, de nouveau faire des faux combats qui sont réalité contre-productifs, alors même qu'il y a un énorme sujet sur l'égalité hommes-femmes à traiter et donc voilà. C'est tout ce que j'ai dit. Mais en matière de grammaire, l'exemple typique c'est, si vous voulez, le fait de mettre dans ce qu'on appelle l'écriture inclusive le point-e-point-s, vouloir en imposer l'usage.

NICOLAS DEMORAND
Mais je ne parlais pas de ça, je ne parlais pas de ça. Je parlais de ce qui dit Alain REY dans Le Monde. Vous avez peut-être lu cet entretien absolument passionnant. Voilà ce que dit ce grand linguiste : « Le fait que 99 femmes et un homme deviennent ‘ils' au pluriel, c'est évidemment scandaleux. Cette situation est aggravée par le fait que la langue française a la malchance de ne pas avoir de neutre. L'accord au masculin est clairement antiféministe. »

JEAN-MICHEL BLANQUER
Ecoutez, moi je parle espagnol par exemple et ça se passe de la même façon. Ça ne pose pas de problème particulier.

NICOLAS DEMORAND
Ce n'est pas n'importe qui Alain REY, quand même.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Non, non. Je ne dis pas qu'il ne doit pas y avoir des débats sur ces questions, mais quand on commence à vouloir imposer des nouvelles règles ou quand on commence à dire que chaque professeur fera ce qu'il a envie de faire, ce qu'on fait c'est qu'on la langue tout simplement. Or moi ma charge, ma mission, c'est de faire en sorte que tous les enfants de France sachent lire, écrire, compter, respecter autrui à la sortie de l'école primaire et je peux vous dire qu'il y a du travail. Et donc, tout ce qui introduit un peu de trouble aujourd'hui que dans la grammaire en particulier me paraît tout à fait superfétatoire. Donc c'est pour cela que je me suis insurgé contre ces initiatives. Je ne dis pas qu'il ne doit pas y avoir un débat intellectuel sur la question : je dis que je suis le gardien du fait qu'on doit avoir, par exemple, de la grammaire de phrases dans la pratique quotidienne des enfants à l'école primaire. C'est quelque chose qui parfois s'est édulcoré. On en paye les conséquences, y compris de façon indirecte sur le sujet qui nous occupe depuis tout à l'heure. Parce que quand vous ne savez pas bien lire, écrire, vous êtes plus violent et souvent c'est les garçons qui sont plus violents, et ils le sont surtout vis-à-vis des filles. Donc ayons conscience des racines des problèmes que nous avons et, au lieu d'être parfois dans des choses qui sont un peu superficielles ou contre-productives, allons à la racine des choses. C'est pour ça que je suis si attentif à la grammaire et au vocabulaire.

NICOLAS DEMORAND
Enormément de questions au standard de France Inter pour vous, monsieur le ministre de l'Education, Jean-Michel BLANQUER. On vous retrouve après la revue de presse de Claude ASKOLOVITCH.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 29 novembre 2017

Rechercher