Interview de M. Bruno Lemaire, ministre de l'économie et des finances, avec France Inter le 12 décembre 2017, sur la finance au service de la lutte contre le réchauffement climatique, la fixation du prix du carbone, l'engagement d'EDF dans les énergies renouvelables et sur le retrait de la vente de lait infantile contaminé par des salmonelles. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Bruno Lemaire, ministre de l'économie et des finances, avec France Inter le 12 décembre 2017, sur la finance au service de la lutte contre le réchauffement climatique, la fixation du prix du carbone, l'engagement d'EDF dans les énergies renouvelables et sur le retrait de la vente de lait infantile contaminé par des salmonelles.

Personnalité, fonction : LE MAIRE Bruno, DEMORAND Nicolas.

FRANCE. Ministre de l'économie et des finances;

ti :


NICOLAS DEMORAND
Le ministre de l'Economie et des finances est l'invité de France Inter jusqu'à neuf heures. Bonjour Bruno LE MAIRE.

BRUNO LE MAIRE
Bonjour Nicolas DEMORAND.

NICOLAS DEMORAND
2012-2017 sont les cinq années les plus chaudes jamais enregistrées sur Terre ; voilà pour le cadre, le contexte de notre entretien. Serons-nous capables de tenir les engagements de la COP21 ? Beaucoup en doutent aujourd'hui, Bruno LE MAIRE. D'où cette question : le sommet climat de Paris est-il à la hauteur de cet enjeu vital ? Ou n'est-il qu'on bon coup de peinture verte sur l'économie ?

BRUNO LE MAIRE
Il doit être à la hauteur, nous n'avons pas le choix. Je pense qu'il y a des choses nouvelles qui sont mises sur la table. Hier, nous avons eu la journée de la finance verte. La France est leader sur cette question de la finance verte. C'est un élément-clef pour faire bouger concrètement les choses sur le climat. De la transparence d'abord pour amener toutes les banques, toutes les institutions financières à dire pour qui elles investissent, où elles placent l'argent des particuliers. Parce que si vous placez l'argent sur des centrales à charbon, ça risque de ne pas être très rentable.

NICOLAS DEMORAND
Oui. On ne sait toujours pas où va l'argent en 2017.

BRUNO LE MAIRE
On ne le sait pas et on va aller vers plus de transparence, plus d'information et des particuliers et de la part des banques et des institutions financières. Deuxième chose, l'Etat français s'engage. Nous avons été le premier Etat au monde à émettre des obligations du Trésor qui sont des obligations vertes. Huit milliards d'euros pour financer uniquement des projets verts. Nous venons d'émettre pour près de dix milliards d'euros de nouvelles obligations là encore pour financer la transition écologique. J'ai également fait signer une charte par l'ensemble des investisseurs publics. Nous l'avons signée avec Nicolas HULOT et avec Jean-Yves LE DRIAN pour que tous les investisseurs publics – la Banque publique d'investissement, la Caisse des dépôts et consignations – s'engagent à financer en priorité des investissements verts. Enfin, troisième proposition très concrète que nous avons mise sur la table : nous souhaitons que tous les citoyens puissent, avec leur épargne, financer des projets verts. Dans vos contrats d'assurance-vie désormais, vous pourrez demander à avoir une partie de vos contrats d'assurance-vie fléchée exclusivement prioritairement vers des projets verts. Le Livret de développement durable, qui de vous à moi ne porte pas très bien son nom jusqu'à présent parce qu'il finance beaucoup de choses qui malheureusement ne sont pas forcément des projets verts, désormais chaque euro…

NICOLAS DEMORAND
Dix milliards de projets verts sur cent milliards, c'est ça ?

BRUNO LE MAIRE
Voilà. On peut faire beaucoup mieux. Non seulement on peut faire beaucoup mieux mais on va, Nicolas DEMORAND, faire beaucoup mieux.

NICOLAS DEMORAND
C'est totalement délirant, excusez-moi.

BRUNO LE MAIRE
Nous donnons la garantie désormais à tous les Français que chaque euro qu'ils placeront sur un Livret de développement durable servira bien à financer le développement durable et la transition écologique. Ce sera sous contrôle de la Caisse des dépôts et consignations parce que c'est toujours mieux de contrôler les choses.

NICOLAS DEMORAND
Est-ce que le Livret de développement durable pouvait éventuellement servir à financer de la centrale à charbon ou pas dans les 90 % qui restaient ?

BRUNO LE MAIRE
Non. Une grande partie était consacrée au logement mais pas forcément, effectivement, à des projets verts. Cette fois-ci, ce sera des projets verts.

NICOLAS DEMORAND
Est-ce que vous comprenez le scepticisme ?

BRUNO LE MAIRE
Bien sûr.

NICOLAS DEMORAND
Parce qu'on entend depuis tellement longtemps, depuis tellement d'années qu'il faut changer nos modes de vie, changer le financement de l'économie, changer les façons de faire, changer les mentalités. On l'entend, on le réentend, on le ré-réentend, à chaque fois on fait des interviews et on en est au même point.

BRUNO LE MAIRE
Bien sûr que je comprends le scepticisme et le doute.

NICOLAS DEMORAND
Quel est le levier de transformation, les obligations vertes sincèrement ?

BRUNO LE MAIRE
Je crois que la finance est un des éléments de transformation important. Je parle de ce qui est dans ma compétence. A partir du moment où l'ensemble du secteur financier s'engage, avec toute la puissance qu'il représente, pour la transition écologique, je pense que c'est un élément absolument majeur. A un moment donné, votre centrale à charbon il faut bien la faire tourner, il faut bien faire des investissements. Si vous n'avez plus l'argent nécessaire, si on sait que vous allez mettre l'argent des particuliers sur des projets qui sont sans avenir parce qu'ils émettent trop de CO2, ça vous coupe les financements, ça vous coupe les investissements et ça vous fait renoncer à des investissements qui ne sont pas bons pour la planète. Je pense donc que la finance peut être un levier très efficace de soutien au développement durable.

NICOLAS DEMORAND
Est-ce que vous pouvez dire ce matin : « Plus un euro d'argent pour les énergies fossiles productrices de carbone » ? Est-ce qu'au moins on pourrait partir de là.

BRUNO LE MAIRE
Non, ce serait malhonnête de dire ça. Ce serait malhonnête parce que toutes les centrales au charbon vont fermer d'ici 2022.

NICOLAS DEMORAND
Donc il faut continuer à investir dedans.

BRUNO LE MAIRE
D'ici 2022, si on est très honnête, il y aura bien un ou deux euros qui serviront à faire tourner ces centrales. En revanche, l'engagement que nous prenons, c'est que pour tous les nouveaux projets, la priorité absolue ira vers la transition écologique, le soutien au climat. La priorité que nous plaçons sur la finance verte fait de la France le leader dans ce domaine. Non seulement pour financer les entreprises, financer les projets, mais également pour faire de la recherche. Le fonds sur l'innovation ou de rupture, dix milliards d'euros, qui va être mis en place à partir de janvier, il aura lui aussi une priorité sur le verdissement de notre économie et notamment la recherche sur les batteries, sur le stockage de l'énergie renouvelable. On sait bien que la question du stockage de l'énergie renouvelable va être demain une question-clef. Nous allons investir massivement dessus.

NICOLAS DEMORAND
Trois questions rapides encore sur ce sujet. La fixation d'un prix du carbone reste à faire.

BRUNO LE MAIRE
Il est trop bas.

NICOLAS DEMORAND
Et donc ? Quand et combien ?

BRUNO LE MAIRE
Il est trop bas. Aujourd'hui, on est entre cinq et dix euros la tonne ; il faudrait qu'on atteigne environ trente euros la tonne. C'est un prix indicatif que je donne mais il est trop bas, donc il n'est pas assez dissuasif. Là aussi, ça rejoint la réflexion que je fais : la finance est un levier très puissant pour réorienter les investissements et améliorer la situation du climat dans le monde.

NICOLAS DEMORAND
Trente euros la tonne à quel horizon ?

BRUNO LE MAIRE
Le plus tôt sera le mieux.

NICOLAS DEMORAND
Le plus tôt sera le mieux. Hausse des prix des carburants à la pompe au 1er janvier. Combien ? Ça aussi, c'est un levier.

BRUNO LE MAIRE
On fait la convergence entre le diesel et l'essence. On a aujourd'hui un peu plus de douze centimes d'euro d'écart. Il n'y a rien qui justifie que le diesel soit moins cher que l'essence. Nous le faisons progressivement parce que, pour tous ceux qui ont des véhicules diesel, il est bien entendu que c'est dur d'avoir à payer plus cher son litre de diesel à la pompe. Mais nous faisons la convergence pour réorienter la consommation des particuliers et qu'on abandonne progressivement le diesel. J'ajoute un point très important.

NICOLAS DEMORAND
Excusez-moi, Bruno LE MAIRE : combien ?

BRUNO LE MAIRE
Douze centimes d'euro qui seront rattrapés en trois tranches.

NICOLAS DEMORAND
Ce qui veut dire au 1er janvier, excusez-moi ?

BRUNO LE MAIRE
Ce qui veut dire au 1er janvier quatre à cinq centimes d'euro de plus par litre de diesel pour les particuliers.

NICOLAS DEMORAND
Et pour l'essence ?

BRUNO LE MAIRE
L'essence, le niveau de taxes reste exactement le même puisque c'est une convergence du diesel vers l'essence. En revanche, ce dont il faut avoir bien conscience, c'est que ç'a un impact sur la filière diesel qui est extraordinairement lourd. Le diesel, c'était il y a quelques années 75 % de nos achats de véhicules. C'est tombé à un peu plus de 50 %. On va arriver très rapidement à 25 %. Il y a des milliers d'emplois qui sont concernés. Je pense par exemple à l'usine BOSCH à Rodez : mille six cents emplois. J'ai reçu le directeur de cette usine BOSCH ; j'ai reçu le président de BOSCH pour en discuter avec lui ; j'ai reçu l'ensemble des acteurs de l'industrie automobile et du diesel. On regarde donc avec eux comment on accompagne cette transition. Parce que non seulement il faut faire la transition écologique, mais il faut aussi accompagner les transformations d'emplois et ne laisser personne de côté. Moi, je pense aux ouvriers de cette usine de Rodez qui font aujourd'hui des injecteurs pour des moteurs diesel, qui se demandent de quoi leur avenir va être fait. Il faut les accompagner, leur donner de nouvelles formations et trouver de nouvelles activités pour cette usine.

NICOLAS DEMORAND
EDF, l'Etat est chez lui à EDF. C'est en 2017 qu'EDF annonce vingt-cinq milliards d'euros pour le solaire. Trente gigawatts dans le solaire à terme ; aujourd'hui c'est 0.2 point nous dit Les Echos. Je le redis, l'Etat est chez lui et on en est encore là en 2017, à découvrir l'énergie solaire.

BRUNO LE MAIRE
On ne la découvre pas, on la développe. Vous devriez, Nicolas DEMORAND, vous réjouir comme je me réjouis ce matin de voir les investissements massifs…

NICOLAS DEMORAND
Vu le retard, on a l'impression qu'EDF découvre un continent et l'existence d'une planète qui s'appelle le soleil. C'est hallucinant, non ?

BRUNO LE MAIRE
Non. EDF s'engage totalement dans les énergies renouvelables à la demande du gouvernement. Il le fait dans le solaire, il annonce le déploiement massif. Ensuite, ça va être très concret. Non seulement EDF fait ses investissements mais après, il va falloir dégager des lieux pour installer ces panneaux solaires. Il va falloir réaliser ces installations.

NICOLAS DEMORAND
Autour des centrales nucléaires disent les mauvaises langues. Des panneaux solaires autour des centrales.

BRUNO LE MAIRE
L'important, c'est qu'ils soient développés. C'est qu'EDF continue à s'engager massivement pour les énergies renouvelables. Moi, je salue cette décision d'EDF parce que c'est bien la preuve que ce grand électricien qui fait la fierté de notre pays a parfaitement pris le tournant des énergies renouvelables. Ensuite, vous parlez du nucléaire : mais c'est une transition qu'il faut opérer. Cette transition doit se faire progressivement. Il ne faut pas abandonner d'un autre côté l'atout considérable que représente le fait d'avoir une énergie sûre avec de la sécurité d'approvisionnement et un prix bas pour les particuliers comme pour les entreprises que représente le nucléaire. La transition doit se faire progressivement.

NICOLAS DEMORAND
Deux entreprises, LACTALIS pour commencer. Des parents qui ont acheté et donné à leur nourrisson du lait LACTALIS contaminé par des salmonelles s'organisent pour saisir la justice. Vous avez décidé de retirer douze puis finalement ce week-end six cents références de lait infantile. Que dites-vous ce matin ? LACTALIS n'a pas fait le nécessaire pour stopper cette contamination ? Qu'est-ce qui s'est passé ?

BRUNO LE MAIRE
LACTALIS ne nous a pas donné les garanties suffisantes. J'ai été trois ans ministre de l'Agriculture et j'adopte exactement la même ligne que celle que j'avais quand j'étais ministre de l'Agriculture. La sécurité sanitaire des Français passe avant toute considération. Toute considération. Même économique, même d'emploi avant toute considération, surtout quand il s'agit de lait pour des bébés et pour des enfants. Nous n'avions pas toutes les garanties nécessaires et nous avons donc demandé à LACTALIS de retirer six cents lots – cela représente sept mille tonnes de lait infantile - pour garantir la sécurité sanitaire aux Français.

NICOLAS DEMORAND
Mais les procédures de vérification n'étaient pas à la hauteur chez LACTALIS ?

BRUNO LE MAIRE
LACTALIS ne nous a pas donné, une fois encore, les garanties suffisantes. Nous avons une direction qui s'appelle la Direction générale de la consommation et de la répression des fraudes qui a fait un travail formidable. Je tiens à saluer le travail des agents de la DGCCRF. Ils se sont rendus sur place. Nous n'avons pas eu de garanties suffisantes pour autoriser la mise en consommation de certains lots. Nous avons donc pris cette décision qui est une décision lourde. Nous avons parfaitement conscience de retrait de sept mille tonnes de lait infantile mais la sécurité sanitaire des Français, notamment des enfants français, est à ce prix. J'assume totalement cette décision.

NICOLAS DEMORAND
On en reste là pour l'instant. On vous retrouve après la revue de presse avec Léa SALAME pour la suite de cet entretien.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 13 décembre 2017

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