Déclaration de M. François Hollande, Président de la République, sur le sculpteur Auguste Rodin, à Paris le 23 mars 2017. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. François Hollande, Président de la République, sur le sculpteur Auguste Rodin, à Paris le 23 mars 2017.

Personnalité, fonction : HOLLANDE François.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Inauguration de l'exposition Rodin au Grand palais, à Paris le 20 mars 2017

ti :
Monsieur le président du Conseil constitutionnel,
Mesdames les ministres,
Madame la présidente de la RMN-Grand Palais,
Madame la directrice du musée Rodin,
Mesdames, Messieurs,


D'abord, je veux féliciter tous ceux qui ont permis de l'organisation de cette exposition exceptionnelle, celle du centenaire. Il y a un siècle, disparaissait Auguste Rodin ; il était, alors, l'artiste français le plus célèbre ; il avait, pourtant, connu des périodes très difficiles mais au moment de disparaître, il était au sommet de sa gloire.

L'exposition que nous inaugurons est l'éclatant témoignage de sa vitalité créatrice mais aussi de son sens de l'histoire ou, plus exactement, de la transmission, parce qu'Auguste Rodin, avant de mourir, fit en 1916 une donation et son oeuvre fut donc accueillie à l'Hôtel Biron, rue de Varenne et à Meudon qui était le lieu secret de sa vie intime et grâce aux collections qui ont pu être également rassemblées, nous avons ici l'une des plus belles expositions qu'il soit possible d'organiser autour de Rodin.

Vous avez pu rassembler tous les talents et tous les supports, puisqu'il y a des documentaires, des ouvrages scientifiques, des bandes dessinées ; un timbre qui sera édité par La Poste pour l'événement et une pièce de monnaie sera frappée. Et puis, en même temps, que cette exposition, il y a la sortie du film de Jacques DOILLON. Je sais parce qu'il me l'a écrit, l'attachement de Vincent LINDON à ce projet, à ce rôle qui raconte les sept années de création de la sculpture de Balzac, cette oeuvre monumentale qui signa le début de l'art moderne, sept années de passion amoureuse, dévastatrice avec Camille Claudel. Le film comme d'ailleurs l'exposition, c'est une immersion dans le travail de Rodin, dans sa tête, dans ses yeux mais également sur ses mains ; il révèle la concentration, le labeur et également la fièvre artistique qui le saisit, le doute aussi, la solitude et le désir irrépressible qu'il a. Tout cela, ce sont les traits communs de tous les créateurs.

S'exposer, c'était la volonté de Rodin ; il avait donné pour mission à son musée de poursuivre ses éditions originales de bronze ; il avait lui-même organisé ce qu'allait être le rayonnement du musée. De grandes collections se sont, ainsi, constituées dans les musées du monde ; de New-York à Philadelphie, de Mexico à Tokyo ainsi qu'à Shizuoka dont salue la présence, parmi nous, des directeurs.

Les oeuvres ne connaissent pas de frontières et celles de Rodin ont été exposées dans toutes les capitales européennes dès la fin du XIXe siècle ; peu d'époques comme celle du début du XXe apparaissent comme une préfiguration de ce que serait l'idée européenne ; c'était la circulation des idées et des hommes et des arts. Tout ce que l'Europe comptait de jeunes talents, de jeunes sculpteurs en quête de renouveau, affluait vers Paris et passait un jour ou l'autre par l'atelier du maître à Meudon. De grands artistes, de Matisse à Brancusi, ont fait le pèlerinage. Cette renommée, Auguste Rodin l'a espérée, l'a attendue.

Il avait laborieusement gagné sa vie jusqu'à l'âge de 40 ans et il fallut les commandes de l'Etat à cette époque pour que sa réputation s'affirme notamment grâce à la célèbre Porte de l'enfer présente dans l'exposition. C'est d'elle que sont nés Le baiser et Le penseur, ses oeuvres qui lui ont assuré une reconnaissance internationale. Pourtant, Le penseur, qui est devant moi, ne fit pas toujours l'unanimité – j'ai un dialogue singulier avec lui parce que par définition il ne parle pas, il réfléchit, il se demande ce qui va se produire et ce qu'il doit faire – c'est une question qui est aussi intime à tout moment de la vie.

Alors, cette sculpture ne faisait pas l'unanimité parce qu'elle fut installée devant le Panthéon et elle fut accueillie, comme souvent pour les oeuvres nouvelles, par des tombereaux d'injures. Depuis Le penseur est devenu une icône officielle ; il s'est imposé sur la place Tiananmen à Pékin en 1993, devant la porte de Brandebourg à Berlin en 2003 à l'occasion du 40e anniversaire du traité de l'Elysée d'amitié entre la France et l'Allemagne ou encore à Rome en 2007 pour célébrer le 50e anniversaire du traité ; dans quelques jours, nous allons fêter le 60e.

Pourquoi je reviens sur ce qu'a été Le penseur dans tous les grands événements ? Parce que c'est un lanceur d'alerte, Le penseur de Rodin ; il nous dit qu'à chaque moment, nous sommes maîtres de notre destin ; nous décidons par nous-mêmes. Et pour l'Europe, il faut à tout moment savoir que c'est fragile et que la responsabilité nous est commune. C'est la force de Rodin de laisser un testament artistique légué aux générations qui lui ont succédé et si l'on voulait résumer ce qu'est ce legs, il tiendrait en trois mots : humanité, vérité et liberté.

Humanité parce que de son art transparaît un profond attachement au corps, à son langage, à sa passion. Ce que fait Rodin, c'est qu'il modèle et assemble des figures, parfois les déforme, les ampute, mais il accumule des moulages de torses, de têtes de membres qui constituent un gisement de formes toujours prêtes à s'animer. D'une certaine façon, il illumine le corps humain.

Le second message, c'est la vérité, parce que Rodin traque le caractère. C'est-à-dire qu'il cherche, non pas forcément ce qui est visible tout de suite, il cherche la vérité intérieure, celle qui va transparaitre sous la forme. Cette vérité, c'est la beauté même. De ce point de vue, il démasque, il révèle et il saisit toutes les occasions où le génie humain peut apparaître.

Enfin, il y a la liberté, c'est celle qu'il a manifestée à l'égard de ses commanditaires, lorsque le grand Balzac, présent dans l'exposition, fut refusé par la Société des gens de lettres, parce qu'elle n'y reconnaissait pas l'écrivain, enveloppé dans son manteau ou plus exactement dans sa robe de chambre.

Alors Rodin refusa de le modifier et repris son plâtre et il s'adressa ainsi à tous les jeunes artistes : « N'hésitez jamais à exprimer ce que vous sentez. Même quand vous vous sentez précisément en opposition avec les idées reçues. »

Rodin vivait dans une société qui était bouleversée, comme la nôtre, par d'immenses changements et de grandes inventions. A son époque, c'était l'automobile, l'aviation, le téléphone, le cinéma. Le Grand Palais en a lui-même été le témoin de cette période. La fin du 19ème siècle, le début du 20ème, c'est un temps qui change le rapport à l'espace. Rodin participa avec son langage à cette grande mutation.

Toute mutation fait peur. Rodin a voulu marquer ce que pouvait être la force vitale, l'espoir, la volonté, mais également la raison. C'est lui qui a été à l'origine d'un changement de regard, qui, 100 ans après, n'en a pas terminé de nous renouveler le monde qui nous entoure.

Voilà pourquoi il était si important de commémorer Rodin, non pas pour en faire, seulement, un moment d'émerveillement mais pour insister sur la liberté qui s'attache à toute création et sur l'humanisme qui consiste à représenter l'émotion et la raison, le corps et l'esprit pour que soit toujours célébré le génie humain. Voilà le sens de cette exposition centenaire et j'en remercie toutes et tous qui l'avez organisée.

Nous sommes, aussi, réunis ce soir à l'occasion de cette inauguration, pour remettre les insignes d'Officier de la Légion d'Honneur à Madame Iris CANTOR.

C'est vrai que la France dispose d'un patrimoine exceptionnel et que nous veillons à protéger et à partager. C'est le rôle de l'Etat mais c'est aussi l'esprit des mécènes et, donc, le vôtre, Madame. La fondation qui porte votre nom et celui de votre défunt mari, Bernard Gerald CANTOR, est depuis de nombreuses années le partenaire du Musée Rodin. Lorsque nous évoquons la relation entre la famille CANTOR et le musée, c'est en fait toute l'histoire d'une amitié qui est née au début des années 50 entre monsieur CANTOR et le Musée Rodin.

Votre mari avait découvert l'oeuvre du sculpteur dans les musées américains. Il avait été fasciné par la Main de Dieu. Nous aussi. Sans doute est-ce la raison pour laquelle la première oeuvre de Rodin qu'il acheta, c'était une petite Main de Dieu en bronze. Tout au long de sa vie, il a acquis près de 750 oeuvres de Rodin, dont plus de la moitié ont été données à quelque 70 institutions telles que le Musée de Brooklyn. Dans les années 70, il développa avec l'historien de l'art Albert ELSEN des expositions consacrées à Rodin. Il créa aussi des bourses de recherche pour favoriser le travail scientifique autour de l'oeuvre de Rodin.

Votre mariage avec Monsieur CANTOR, en 1977, a vu votre commun attachement à Rodin s'amplifier encore. Lorsque vous vous êtes mariés, votre mari vous avait prévenue que vous auriez à composer avec une autre histoire d'amour. Il parlait, bien sûr, de Rodin. Vous avez accepté ce partage.

L'année suivante, vous avez donc créé la Fondation Iris et Bernard Gerald CANTOR. Lorsque la première fonte en bronze a été réalisée avec la technique de la cire – La Porte de l'Enfer était, ainsi, représentée – vous avez décidé de coproduire un documentaire pour en conserver le témoignage. Ce film, qui a été récompensé par de nombreux prix, a considérablement permis et contribué à la compréhension de l'oeuvre de Rodin et des techniques de sculpture. Grâce à vous, le grand public américain a redécouvert l'oeuvre de Rodin et les collectionneurs ont commencé à s'y intéresser.

A la disparition de Monsieur CANTOR, en 1996, vous avez fait le choix de poursuivre le travail de la Fondation. C'est ainsi qu'en 2014, vous avez répondu favorablement à la proposition du Musée Rodin qui vous proposait donc de soutenir la campagne de travaux qu'il s'apprêtait à engager. Vous avez alors déclaré : « Je me considère comme responsable du legs de mon époux. Pour notre amour commun de Rodin, j'assume de poursuivre son oeuvre dans le monde. » Votre générosité a permis la réhabilitation de l'Hôtel Biron.

Je pourrais, également, citer votre contribution à l'acquisition d'un terrain à Meudon, votre soutien à la publication d'ouvrages, votre aide à la conception d'expositions temporaires ou à la commande de nouveaux bronzes.

Vous avez eu raison de vous passionner pour Rodin. C'est un beau compagnon. Vous avez concouru au rayonnement de la France grâce à votre amour pour Rodin et, aussi, à celui de votre mari. Donc la France, aujourd'hui, parce que vous avez été capable de faire rayonner l'esprit français, voulait vous exprimer, en signe de gratitude, sa reconnaissance en vous remettant les insignes d'Officier de la Légion d'Honneur.


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