Interview de Mme Agnès Buzyn, ministre des solidarités et de la santé à Europe 1 le 12 janvier 2018, sur le bilan de contamination détecté chez Lactalis et les épidémies. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de Mme Agnès Buzyn, ministre des solidarités et de la santé à Europe 1 le 12 janvier 2018, sur le bilan de contamination détecté chez Lactalis et les épidémies.

Personnalité, fonction : BUZYN Agnès, COHEN Patrick.

FRANCE. Ministre des solidarités et de la santé;

ti :


PATRICK COHEN
Bonjour Agnès BUZYN.

AGNES BUZYN
Bonjour.

PATRICK COHEN
Je vous présente un confrère, enfin il n'est pas ministre, mais il est docteur, c'est Gérald KIERZEK, qui viendra vous interpeller en cours d'entretien sur l'hôpital, qui est l'un de vos grands sujets cette année. LACTALIS d'abord, est-ce que vous pouvez nous dire quel est le bilan sanitaire, est-ce que d'autres cas de contamination à la salmonelle vous ont été signalés depuis décembre ?

AGNES BUZYN
Alors, il y a eu des cas déclarés d'infections gastro-intestinales, et à ce jour des salmonelles n'ont pas été retrouvées dans le tube digestif de ces enfants. Donc, à ma connaissance, aujourd'hui, les derniers cas signalés, vraiment liés à la contamination, datent de début décembre.

PATRICK COHEN
Mais les parents doivent être vigilants avec les produits qui sont stockés chez eux.

AGNES BUZYN
Absolument, et dès qu'un cas de gastroentérite survient, il faut aller voir son médecin, faire des prélèvements, et les souches, évidemment, si on retrouve bactérie, des souches sont examinées pour vérifier s'il s'agit de la fameuse salmonelle incriminée.

PATRICK COHEN
On a appris que les responsabilités ne sont pas seulement celles du fabricant et des grandes surfaces, on a appris que les pharmaciens et les hôpitaux, des pharmaciens, des hôpitaux, 2 hôpitaux, 44 pharmaciens, n'ont pas renvoyé les lots suspects malgré le rappel. Comment l'expliquez-vous ?

AGNES BUZYN
Alors, on est en train de faire une enquête, donc j'ai des remontées des agences régionales de santé concernant les hôpitaux incriminés. Alors, les raisons sont assez variées. Visiblement les circuits d'achats, dans certains hôpitaux, peuvent se faire soit par la cantine, soit par la pharmacie, donc… On est en train de faire un retour d'expérience, parce que c'est incompréhensible vue le nombre d'alertes qu'ont reçu les établissements de santé, le nombre d'alertes qu'ont reçu les pharmacies, à partir du Conseil national de l'Ordre des pharmaciens, plusieurs alertes ont été envoyées, sur les logiciels de métier des pharmaciens, donc c'est incompréhensible, et c'est totalement de la responsabilité, soit de ces établissements, soit des pharmaciens. Alors, je rappelle qu'il y a 20.000 pharmacies en France, et que, aujourd'hui, 44 pharmacies semblent avoir été défaillantes.

PATRICK COHEN
Ce n'est pas la qualité ou la lisibilité des alertes, elles sont parfaitement claires et elles doivent être lues et interprétées immédiatement, à la fois par les pharmaciens et puis aussi, dans les hôpitaux, par les pharmacies centrales ?

AGNES BUZYN
Ah oui, les alertes sont plus que claires, chaque lot est détaillé, c'est ce qu'on appelle « alertes de la DGS », ce sont des alertes sanitaires graves, et tout le monde les comprend. Quand on est un professionnel de santé, on ne peut pas se tromper sur la nature du risque.

PATRICK COHEN
Votre regard sur cette affaire comme responsable de santé publique, Agnès BUZYN. C'est une affaire grave ?

AGNES BUZYN
Alors, j'ai deux remarques. D'abord notre système d'alerte sanitaire a fonctionné, puisque nous avons été capables, sur les huit premiers cas d'enfants contaminés en France, de repérer qu'une salmonelle était en cause, de remonter le fil et de trouver la cause de la contamination…

PATRICK COHEN
A partir de l'alerte d'une cliente.

AGNES BUZYN
Donc c'est clairement un système de surveillance sanitaire qui fonctionne en France. par contre, là où on est extrêmement inquiet, c'est effectivement le fait que les gens ne prennent pas suffisamment conscience du risque sanitaire dans les retraits de lots, qui est totalement de la responsabilité de chacun, et les gens sont exposés à des peines graves, des peines pénales, des amendes, et donc je pense qu'il faudra faire un retour d'expérience sur cette partie-là de l'alerte, c'est-à-dire le retrait.

PATRICK COHEN
Donc il y aura des suites, on l'a rappelé, une enquête est ouverte.

AGNES BUZYN
Je crois qu'il y aura des suites, en enquête est ouverte et nous verrons les responsabilités de chacun, en tous les cas en termes d'alerte nous n'avons pas pu être plus clairs que ce que nous avons fait depuis le 2 décembre.

PATRICK COHEN
Mais votre conviction c'est qu'il y a une faute lourde du fabricant, de LACTALIS.

AGNES BUZYN
Je crains que nous trouvions des choses étonnantes chez LACTALIS parce que…

PATRICK COHEN
Etonnantes, c'est-à-dire ?

AGNES BUZYN
On sent… il y a une forme de résistance, nous le sentons dans les retraits de lots. Nous avons eu trois vagues de retraits de lots successives, ce qui a compliqué aussi le traitement de cette information par les distributeurs, c'est-à-dire qu'on a d'abord incriminé deux marques, puis plusieurs, plusieurs autres, et donc tout au long du mois de décembre il y a une sorte d'événement continu qui a compliqué, je pense, la tâche des distributeurs.

PATRICK COHEN
Avec une prise de parole de LACTALIS, qui est venue seulement hier soir.

AGNES BUZYN
Absolument, très récemment, donc nous verrons, il y a une enquête en cours, mais des services de l'Etat on fait leur travail.

PATRICK COHEN
Quelques mots, Agnès BUZYN, sur l'épidémie de grippe, qui a été précoce, qui a saturé les hôpitaux, et qui a fait cette année des victimes plus que d'habitude chez les jeunes.

AGNES BUZYN
Absolument, c'est une épidémie très sévère, notamment chez les jeunes, parce que c'est un virus qui avait déjà circulé il y a quelques années, et donc les personnes les plus âgées avaient été en contact avec ce virus, s'étaient immunisées, donc il y avait une forme de protection chez les gens les plus âgés. Les jeunes, par contre, qui ne sont pas amenés à se vacciner généralement, et qui n'ont jamais rencontré cette souche de virus, ont été très atteints. Et donc ça doit nous rappeler que le vaccin est quand même la meilleure arme aujourd'hui contre la grippe, qu'il existe un vaccin, qu'il est efficace contre la souche qui circule aujourd'hui, mais que, simplement, cette population, et la population française globalement, se vaccine peu, nous le savons, et donc ça doit être une alerte supplémentaire.

PATRICK COHEN
Les vaccins, puisque vous en parlez, vous avez gagné le combat, celui des 11 vaccins obligatoires, mais pas la bataille de l'opinion. Quand vous voyez, dans un sondage sur les théories du complot, qu'une majorité de Français pensent que vous avait partie liée avec l'industrie pharmaceutique pour masquer la nocivité des vaccins, qu'est-ce que vous vous dites Agnès BUZYN ?

AGNES BUZYN
Bon, d'abord c'est très triste, la théorie du complot elle est triste, je dirais pour mon ministère, elle est triste pour l'information...

PATRICK COHEN
C'est votre combat à vous.

AGNES BUZYN
C'est mon combat…

PATRICK COHEN
Pour la rationalité scientifique.

AGNES BUZYN
Voilà, le rationnel scientifique, les faits, lutter contre les fausses informations, mais je pense que c'est le combat du siècle, ce n'est pas justement mon combat à moi, c'est le combat du siècle, le président de la République l'a dit, de fausses informations circulent au moment des élections, et peuvent jouer sur une élection, on l'a vu aux Etats-Unis, on l'a vu pendant le Brexit, donc… Il y a un sujet, et je pense qu'il faut maintenant, à l'école, que nos jeunes connaissent la théorie du complot et soient capables de la critiquer, car l'enjeu c'est vraiment chez les moins de 25 ans.

PATRICK COHEN
Vous avez le sentiment que l'obscurantisme progresse dans nos sociétés ?

AGNES BUZYN
Oui, je ne suis pas la seule, mais en sciences, notamment, je pense que nous avons une faible culture scientifique, et nous ne sommes plus capables de reconnaître le sentiment, les impressions, d'un fait scientifique, et ça va être un combat pour les années à venir.

PATRICK COHEN
L'hôpital, de la situation de l'hôpital, la réforme du financement, c'est l'un de vos grands sujets cette année. Gérald KIERZEK est face à vous, c'est à vous Gérald.

GERALD KIERZEK
Madame la ministre, bonjour, chère consoeur devrais-je dire, puisque vous êtes médecin. Vous avez, ces derniers mois, posé le bon diagnostic, je crois qu'on est tous derrière vous et on avait besoin de ce bon diagnostic sur le système de santé qui est quand même extrêmement malade. Vous avez dit « stop à l'hôpital entreprise » notamment, je suis médecin hospitalier, et nous sommes soumis à des gestionnaires, que ce soit l'hôpital, que ce soit en médecine de ville, qui ne parlent que de rentabilité des soins, de soins à la chaîne, de chronométrage des déplacements des infirmières par exemple. Quand allez-vous stopper cela et redonner finalement aux soignants cette possibilité, cette liberté, de soigner sereinement, à l'hôpital, en ville, sans cette pression administrative qui est terrible, on l'a encore entendu dans le témoignage à 8h00 d'une jeune infirmière en Ardèche ?

AGNES BUZYN
Il est clair que, aujourd'hui, à cause des réformes successives qu'a subi l'hôpital depuis 15 ans, les soignants ont perdu le sens de leur mission, et sont soumis effectivement à des pressions budgétaires, sans qu'on leur explique, en fait, le sens de leur travail, et je crois que c'est très très démoralisant. Des annonces vont être faites, car je tiens absolument à ce que notre hôpital public retrouve sa place dans le système de santé français, c'est un merveilleux outil, avec des compétences, avec des gens extrêmement investis, des engagements, mais pour cela il faut qu'on arrive à transformer le modèle de financement de l'hôpital pour que ce ne soit pas uniquement un financement qui pousse à une activité démesurée….

PATRICK COHEN
Pour que ça ne fonctionne plus comme une entreprise, ce qui est le cas aujourd'hui.

AGNES BUZYN
Absolument, il faut qu'on valorise la compétence particulière des hôpitaux, l'enseignement, la recherche, la capacité à faire de la bonne médecine, la qualité des soins, et donc ça nécessite…

PATRICK COHEN
Quand et comment ?

AGNES BUZYN
Alors, des annonces vont être faites… c'est très compliqué techniquement, il ne faut pas sous-estimer la difficulté technique, parce que, quand je suis arrivée dans mon ministère, aucun modèle alternatif n'avait été travaillé, donc il n'y a dans les tiroirs, aujourd'hui, aucun modèle alternatif. Or, le système de financement actuel il a été construit sur plusieurs années, donc vous imaginez l'ampleur de la tâche, je vais avoir besoin d'équipes très structurées pour inventer un nouveau modèle de financement de l'hôpital.

GERALD KIERZEK
Il y a un rôle capital, si je puis me permettre, des professionnels de santé, parce que vous parlez de pertinence des soins, quel bon examen, quel scanner faire, etc., c'est capital, bien sûr, mais qui peut décider du bon examen, eh bien c'est le professionnel de santé. Or, on voit bien que la gouvernance actuellement, qui gouverne dans les hôpitaux, c'est plutôt des gens qui n'ont pas de compétences médicales, donc c'est remettre es professionnels de santé au coeur de la décision médicale.

AGNES BUZYN
Vous avez absolument raison, je pense que tout cela ne pourra pas se faire sans un investissement important des professionnels de santé, à mes côtés, pour transformer l'hôpital, et pour qualifier les bonnes pratiques, de façon à les valoriser.

PATRICK COHEN
Et ces professionnels de santé ne se sentent pas bien traités, on a entendu cette jeune infirmière tout à l'heure dans le journal de 8h00, on a aussi eu beaucoup d'appels. Vous le savez, Agnès BUZYN vous connaissez la réponse, vous savez combien d'années d'études permettent de former un orthophoniste et quel est son niveau de salaire à l'hôpital ?

AGNES BUZYN
Alors, aujourd'hui une réflexion est en cours sur les orthophonistes, j'ai été alertée, effectivement, à mon arrivée, il y a une réflexion de toute façon sur…

PATRICK COHEN
Je vais donner la réponse pour les auditeurs, c'est quatre années d'études, cinq bientôt puisque…à la prochaine promotion, et c'est, en gros, c'est le SMIC pour un débutant, 1350 euros nets, et après 25 ans de carrière c'est 2000 euros nets.

AGNES BUZYN
Nous sommes déjà en train de travailler sur la revalorisation des salaires, donc le travail est en cours, et je veux tout à fait rassurer les orthophonistes sur le fait que nous avons identifié ce problème, et, de toute façon, je crois qu'il faut revaloriser un certain nombre de professions au sein de l'hôpital public, donc tout cela fait partie de la réflexion générale.

PATRICK COHEN
Et en dehors des orthophonistes, les autres professions ?

AGNES BUZYN
Nous avons beaucoup de professionnels, nous avons beaucoup de professionnels également dans les EHPAD, des aides-soignantes qui font un travail remarquable, donc je crois qu'il faut qu'on arrive à redonner espoir à nos soignants, et ça va être le travail des années à venir, avec un budget qui est quand même contraint. Donc, les Français le savent, ce sont nos impôts qui payent ces salaires, dont nous devons trouver le bon équilibre pour redonner de l'espoir, redonner du sens, et revaloriser ce qui doit être revalorisé.

PATRICK COHEN
Oui, mais les besoins de santé, eux, ne diminuent pas et il manque des professionnels dans certains secteurs, c'est le cas des orthophonistes notamment, il faut des mois pour obtenir un rendez-vous. Vous avez vu resurgir ce débat sur le numerus clausus, ces milliers de recalés dès la première année de médecine, c'est 80 % de taux d'échec, qui provoque des milliers de jeunes étudiants qui partent à l'étranger faire leurs études de médecine. Est-ce qu'il faut remettre en cause ce système, ou mettre fin, carrément, au numerus clausus Agnès BUZYN ?

AGNES BUZYN
Alors, peut-être pour être très claire. Quand on parle du numerus clausus, aujourd'hui, on en parle quand on parle des déserts médicaux, en disant qu'il suffirait d'augmenter le nombre de médecins formés pour régler le problème des déserts médicaux. Malheureusement, ceci n'est pas vrai, c'est-à-dire que ce nombre de médecins formés a doublé entre les années 90 et maintenant, et donc aujourd'hui ces médecins vont sortir de la faculté de médecine en 2025, et nous allons retrouver un nombre important de médecins à partir de 2025. Donc, le travail sur l'ouverture du numerus clausus a déjà été fait il y a une dizaine d'années, et les fruits, et ça va porter ses fruits dans les années qui viennent. Par contre, il y a un enjeu qui est effectivement de mieux sélectionner nos médecins, de mieux les former, et donc ce travail sur la formation médicale et sur le concours d'entrée, doit être fait, et c'est quelque chose que j'annoncerai également dans l'année 2018.

PATRICK COHEN
Mais sur le numerus clausus lui-même vous considérez que le débat est clos.

AGNES BUZYN
Non, le débat n'est pas clos. Nous travaillons sur la formation médicale, et donc nous travaillons sur le concours d'entrée en médecine, il faut plus de passerelles, il faut des médecins qui viennent d'autres formations, qui ne soient pas uniquement formés par les maths et la physique, je crois qu'il faut d'autres choses pour être un médecin, et donc ce travail est en cours. Mais, je veux, en fait quelque part, dire, notamment aux élus, aux citoyens, la réforme du numerus clausus n'est pas la réponse aujourd'hui aux déserts médicaux, c'est un autre problème.

PATRICK COHEN
Le dernier mot au chroniqueur santé d'Europe 1 Gérald KIERZEK.

GERALD KIERZEK
Oui, sur le numérus clausus, l'idée ce n'est pas de descendre non plus en termes de qualité, de niveau qualitatif, et d'augmenter massivement en disant tout le monde peut faire médecine, et vous avez tout à fait raison de dire que l'entrée ça ne veut pas dire que, parce qu'on a plus de médecins qui arrivent, à la sortie ils ne s'installeront pas forcément dans ces déserts médicaux. Je crois que, au-delà de l'attractivité financière, ce qui est important c'est l'attractivité tout court, en termes de qualité, et redonner vraiment ce pouvoir de soigner, au-delà de l'argent.

PATRICK COHEN
Agnès BUZYN. Pas mieux ?

AGNES BUZYN
Pas mieux.

PATRICK COHEN
Merci Agnès BUZYN.

AGNES BUZYN
Merci beaucoup.

PATRICK COHEN
Ministre de la Santé, d'être venue ce matin en direct au micro d'Europe 1.


source : Service d'information du Gouvernement, le 15 janvier 2018

Rechercher