Interview de M. Stéphane Travert, ministre de l'agriculture et de l'alimentation, avec France Inter le 24 janvier 2018, sur le plan social chez Carrefour, le prix des produits alimentaires, le lait infantile contaminé par les salmonelles et sur les taux de sucre dans l'alimentation. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de M. Stéphane Travert, ministre de l'agriculture et de l'alimentation, avec France Inter le 24 janvier 2018, sur le plan social chez Carrefour, le prix des produits alimentaires, le lait infantile contaminé par les salmonelles et sur les taux de sucre dans l'alimentation.

Personnalité, fonction : TRAVERT Stéphane, DEMORAND Nicolas.

FRANCE. Ministre de l'agriculture et de l'alimentation;

ti :
NICOLAS DEMORAND
Stéphane TRAVERT, bonjour.

STEPHANE TRAVERT
Bonjour.

NICOLAS DEMORAND
Alexandre BOMPARD, le PDG de CARREFOUR, sort de ce studio, il était l'invité de Léa SALAME il y a quelques minutes, comment avez-vous reçu le plan annoncé hier par CARREFOUR ? C'est un plan d'ampleur, tout de même.

STEPHANE TRAVERT
C'est un plan d'ampleur et moi je pense d'abord aux salariés, qui, demain, vont être en situation, je dirais difficile, parce qu'une partie du groupe va être cédée à un nouvel acquéreur, ou pas. Et je crois que nous devons être très vigilants quant à ce qui sera fait pour le reclassement de celles et ceux qui seront ainsi mis en difficulté. Et puis, en même temps, le groupe CARREFOUR avait un modèle économique qui ne correspondait plus à ce que les consommateurs attendent aujourd'hui.

NICOLAS DEMORAND
Dites-nous pourquoi, c'est important.

STEPHANE TRAVERT
Moi je crois que, aujourd'hui par exemple, CARREFOUR avait un modèle basé d'abord sur des très grands hyper, de la petite supérette aux très grands hyper, et aujourd'hui les consommateurs délaissent peu à peu les grands hyper, on ne va plus passer un samedi après-midi entier dans un hypermarché, ils vont plutôt dans les boutiques de proximité où ils vont trouver une alimentation de meilleure qualité, une alimentation où on va aller « sourcer » sur des produits locaux. Et, de ce que j'ai entendu sur le plan qui est mis en place, sur le bio, sur cette volonté d'améliorer la qualité. CARREFOUR, par exemple, a porté ce qu'on appelle les filières qualité, notamment sur la viande, ce sont des principes qui ont bien fonctionné. Mais aujourd'hui il s'agit à la fois de changer leur modèle économique, changer de modèle économique c'est bien, mais il faut aussi, en le changeant, être vigilant à la situation de celles et ceux qui ont beaucoup travaillé, beaucoup donné pour le groupe.

NICOLAS DEMORAND
Encore un mot sur les modèles économiques Stéphane TRAVERT. La grande distribution qui a été, qui reste puissante en France, et dans le monde de fait, est-elle fondamentalement en crise, et, je veux dire par là, en crise de modèle économique, en retard notamment sur la numérisation généralisée de tout le commerce ?

STEPHANE TRAVERT
Bien sûr, et on voit aujourd'hui…

NICOLAS DEMORAND
Il y a un retard français en la matière ?

STEPHANE TRAVERT
Je ne sais pas s'il y a un retard français, mais en tous les cas un certain nombre d'enseignes sont en train d'engager cette réforme autour de la digitalisation et du commerce numérique, du e-commerce. On le voit avec CARREFOUR qui souhaite le mettre en place, je sais que d'autres enseignes veulent le faire, d'autres s'y sont mis déjà depuis un bon moment, et aujourd'hui la grande distribution elle connaît une forme de crise de ses modèles économiques. Et un certain nombre d'entre elles, que je ne citerai pas, pour ne pas faire de publicité aux marques, ont complètement changé, à la fois leurs magasins, l'habillage, leurs sources d'approvisionnement, mais aussi l'image des produits qu'ils souhaitent vendre aux consommateurs en portant des partenariats avec des producteurs au niveau local, et je crois que c'est vers ce modèle que, aujourd'hui, en France en tous les cas, vers lequel nous devons travailler, sur lequel il faut tendre.

NICOLAS DEMORAND
Le coût social de cette numérisation, quand on voit ce qui se passe aux Etats-Unis par exemple, risque d'être terrible. Des robots vont faire un certain nombre de tâches, des métiers, des pans entiers risquent de disparaître.

STEPHANE TRAVERT
Alors, la digitalisation et la numérisation peut créer aussi de nouveaux métiers, de nouveaux métiers de service, il faudra regarder. C'est pourquoi il nous est important, ici, d'être vigilant sur le reclassement des salariés, il va falloir travailler sur la formation des salariés. Et, on le voit bien aujourd'hui, un bon nombre de salariés, dans la grande distribution, doit pouvoir se former à ces métiers de la digitalisation pour pouvoir être au rendez-vous de ces objectifs majeurs que les magasins souhaitent mettre en avant.

NICOLAS DEMORAND
Dernière question sur le sujet avant de donner la parole aux auditeurs de France Inter. Est-ce que vous craignez, ou savez-vous si d'autres enseignes, après CARREFOUR, risquent d'annoncer des plans de ce type avec suppressions d'emplois ?

STEPHANE TRAVERT
Je n'en n'ai pas l'information à ce jour, ce que je sais c'est que la grande distribution doit opérer un virage. Les consommateurs, qui sont finalement les seuls juges, qui choisissent aujourd'hui les produits qu'ils veulent acheter, là où ils veulent aller les acheter, eh bien doivent aujourd'hui faire en sorte d'être à l'écoute de ces consommateurs, et on le voit bien aujourd'hui sur la montée en gamme, sur cette élévation de la qualité qui est attendue par les consommateurs. Il y a eu une guerre des prix dans la grande distribution, qui a entraîné pendant longtemps cette course au prix le plus bas, qui a permis de perdre de la valeur, a entraîné une espèce de nourriture low cost, parfois, que l'on a pu condamner, et les choses sont en train de s'inverser et c'est tant mieux.

NICOLAS DEMORAND
Donc j'entends quand même un « oui » ou un « oui mais » à ma question. Il peut y avoir, considéra nt les bouleversements dans le secteur…

STEPHANE TRAVERT
Je n'ai pas d'information aujourd'hui…

NICOLAS DEMORAND
Vous n'avez pas d'information, mais vous dites que c'est peut-être possible.

STEPHANE TRAVERT
Nous sommes vigilants, mais la numérisation, la digitalisation, le e-commerce, va bouleverser bien évidemment tous les circuits de distribution.

NICOLAS DEMORAND
Sur la guerre des prix, vous en disiez un mot à l'instant, sur les promotions abusives, sur les ventes à perte, il y avait un code de bonne conduite sur lequel tout le monde s'était plus ou moins mis d'accord lors des Etats généraux de l'alimentation, visiblement ça ne suffit pas. Est-ce que vous avez augmenté les contrôles en la matière, quels sont les retours que vous avez du terrain ?

STEPHANE TRAVERT
Alors aujourd'hui une charte, qui a été signée le 14 novembre dernier, avec tous les acteurs. Une charte et une signature ça engage, ça a une valeur politique et une valeur morale, et donc nous l'avons rappelé lors du dernier comité d'évaluation, je l'ai rappelé tout à l'heure à monsieur BOMPARD sortant du studio, que c'était important de respecter l'engagement qui avait été pris dans la charte, c'est-à-dire de participer à des achats éthiques et responsables, pour faire en sorte que l'on redonne du revenu aux agriculteurs, parce que c'est bien cela le premier principe.

NICOLAS DEMORAND
Ah non, mais le principe est magnifique, est-il appliqué Monsieur le ministre ?

STEPHANE TRAVERT
Alors, aujourd'hui nous sommes, je dirais, en situation de le faire appliquer, à travers des contrôles renforcés pour vérifier s'il n'y a pas des prix abusivement trop bas, et c'est ce que nous allons faire dans le prochain projet de loi, sur les Etats généraux de l'alimentation, que je présenterai le 31 janvier prochain.

NICOLAS DEMORAND
Il va falloir passer par la loi…

STEPHANE TRAVERT
Il faudra passer par la loi…

NICOLAS DEMORAND
Parce que les chartes et les signatures, bon…

STEPHANE TRAVERT
Et lors de la prochaine négociation commerciale il y aura la loi, qui devra être respectée. Mais, en tous les cas, la charte elle a été signée, il y a eu 33 versions de cette charte avant d'arriver à un accord. Mais une signature, vous savez, c'est important, ça engage, comme je le disais, politiquement, et moralement, et les agriculteurs attendent beaucoup de cette charte.

NICOLAS DEMORAND
L'idée, Stéphane TRAVERT, c'est de mieux répartir la valeur dans la chaîne qui va des producteurs aux consommateurs en passant par les distributeurs. Est-ce qu'il y aura, in fine, des hausses de prix pour le consommateur, ou une meilleure répartition ?

STEPHANE TRAVERT
L'objectif c'est d'avoir une meilleure répartition. Meilleure répartition comment ? En assurant la diversité des produits, la montée en gamme généralisée, une meilleure segmentation des produits, et normalement on devrait avoir un lissage. Et puis il y aura d'autres produits, notamment les produits considérés comme issus de l'agriculture biologique, où les Françaises et les Français sont prêts à payer un peu plus cher parce qu'ils savent que ce produit répond à un cahier des charges qui donne du travail supplémentaire aux producteurs et aux agriculteurs. Et donc, aujourd'hui nous ne devrions pas avoir d'effets d'inflation importants parce que tout le monde tirera dans le même sens pour répondre, justement, à la demande des consommateurs.

NICOLAS DEMORAND
Est-ce qu'il y a encore, Monsieur le ministre, des enfants malades suite à l'affaire du lait contaminé produit par LACTALIS ?

STEPHANE TRAVERT
Il y avait 37 enfants malades, et à ce jour il n'y en n'a pas d'autres.

NICOLAS DEMORAND
Donc ils le restent encore, ils sont encore sous observation ? Vous n'êtes pas ministre de la Santé, mais j'imagine que vous le savez.

STEPHANE TRAVERT
Un certain nombre peuvent rester sous observation, il y avait 37 enfants malades, il n'y en n'a pas eu plus de déclarés aujourd'hui, il n'y a pas eu de nouveaux cas depuis le 12 décembre dernier, et j'espère que les enfants qui faisaient partie de ces 37 vont mieux aujourd'hui. En tous les cas, nous avons pris toutes les mesures nécessaires pour faire en sorte que nous puissions trouver, avec l'entreprise LACTALIS, les causes de la contamination, et de faire en sorte que cela ne puisse pas se reproduire. Et l'usine ne rouvrira pas tant que nous n'aurons pas trouvé à la fois les causes…

NICOLAS DEMORAND
Alors, on ne le sait toujours pas, ça, Stéphane TRAVERT, d'où ça vient, d'où vient la salmonelle à l'usine de Craon ?

STEPHANE TRAVERT
Alors, il y a une enquête judiciaire qui est en cours, il y a eu des perquisitions qui ont été effectuées dernièrement. Il y a un travail pour déterminer quelle est la cause de la contamination. Aujourd'hui nous cherchons, nous attendons les résultats de l'enquête, et ensuite il faudra travailler pour mettre en place les actions correctives. Alors, ça passera peut-être par des investissements, un certain nombre d'actions à mettre en oeuvre, par l'entreprise, parce que c'est à l'entreprise de prouver qu'elle met en oeuvre toutes les actions nécessaires pour livrer des produits sains. En tous les cas c'est l'Etat, ce sont les services vétérinaires, donc les services du ministère de l'Agriculture, qui délivrent l'autorisation de réouverture, et tant que nous n'aurons pas ces assurances, l'entreprise ne rouvrira pas. En attendant, les producteurs continuent à être collectés, et leur collecte part dans d'autres sites du groupe, et c'est heureux.

NICOLAS DEMORAND
Votre prédécesseur, Stéphane LE FOLL, n'avait pas le numéro de téléphone portable du patron de LACTALIS, est-ce que vous vous l'avez et est-ce que, aujourd'hui, c'est l'un de vos interlocuteurs, est-ce que la culture du secret a été dissipée ?

STEPHANE TRAVERT
Bien sûr que c'est un interlocuteur parce que le groupe LACTALIS c'est le numéro 1 mondial de la transformation laitière, c'est un fleuron industriel français, et aujourd'hui il traverse une crise…

NICOLAS DEMORAND
Vous vous parlez ?

STEPHANE TRAVERT
Oui, nous nous parlons. Quand j'ai été nommé à mon poste le 21 juin je l'ai reçu dans les 10 jours qui ont suivi, parce que c'est normal que l'on se parle, même si nous ne sommes pas d'accord sur un certain nombre de choses. Et nous nous sommes revus, il y a une dizaine de jours maintenant, parce que cette affaire défrayait la chronique, et chacun comprend pourquoi. Et nous devons avoir ces espaces de dialogue, comme je les ai avec d'autres dirigeants de groupes industriels, comme je les ai avec…

NICOLAS DEMORAND
En tout cas il y a un téléphone vert.

STEPHANE TRAVERT
En tous les cas il y a une ligne, et je sais où le trouver, et il sait où me trouver.

NICOLAS DEMORAND
Un documentaire sort aujourd'hui sur le sucre, sur les sucres, et notamment sur les sucres cachés. Marc FAUVELLE le disait dans le journal tout à l'heure, on avale, en moyenne, l'équivalent de 40 cuillères à café par jour de sucre, sous forme visible ou invisible. Pourquoi l'étiquetage nutritionnel Nutri-score, que vous avez lancé il y a quelques mois, est-il encore sur la base du volontariat et n'est-il pas obligatoire une fois pour toute en France ?

STEPHANE TRAVERT
Parce qu'il faut avancer petit à petit avec l'ensemble des fabricants, des industriels. Il faut trouver les moyens pour faire en sorte que… mais là aussi…

NICOLAS DEMORAND
Vous ne les avez pas trouvés !

STEPHANE TRAVERT
Non, mais ce sont des investissements qui sont importants et nous devons travailler. L'objectif c'est quoi ? C'est de faire en sorte que l'on puisse aussi diminuer, dans les recettes, les taux de sucre. On le voit bien, regardez ce qui se passe en Outre-mer, les taux de sucre sont beaucoup plus importants que sur le territoire métropolitain, nous devons lutter contre ça. Nous devons faire en sorte, dans le dialogue avec les industriels, faire en sorte que ces taux de sucre puissent baisser. Il y a eu la taxe sur le sucre, dans le projet de loi de Finances, qui permettait de taxer les boissons trop sucrées…

NICOLAS DEMORAND
Mais pourquoi cet outil simple n'est-il pas obligatoire en France, en plus il y a différentes étiquettes nutritionnelles, donc c'est quand même assez compliqué de s'y repérer, pourquoi, encore une fois, compter sur le volontariat quand on sait que l'industrie agroalimentaire, en tout cas une très grosse partie, voit ça d'un très très mauvais oeil ?

STEPHANE TRAVERT
Bien sûr, et nous avons un travail d'explications à faire avec eux, et nous avons besoin aussi d'une harmonisation européenne, et là nous devons aller chercher des alliés, parce que Nutri-score, en France, c'est très bien, mais Nutri-score au niveau européen, c'est encore mieux. Et c'est ce que nous devons, aujourd'hui, essayer de faire, faire en sorte que nous puissions avoir une harmonisation européenne là-dessus. Sur l'étiquetage, par exemple, mon prédécesseur, Stéphane LE FOLL, avait mis en place l'étiquetage sur l'origine du, sur les produits laitiers, eh bien un certain nombre de pays n'y sont pas favorables, l'Allemagne et la Belgique par exemple, eh bien moi je souhaite continuer, et je souhaite aller chercher des alliés, pour que nous puissions étendre et continuer cette expérimentation parce que les consommateurs doivent savoir ce qu'ils consomment.

NICOLAS DEMORAND
Allez, à tout de suite Stéphane TRAVERT, on vous retrouve après la revue de presse.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 24 janvier 2018

Rechercher