Entretien de Mme Florence Parly, ministre des armées, dans "Libération du 14 janvier 2018, sur les forces armées, la lutte contre le groupe terroriste Daech, le sort des djihadistes français, la coopération militaire face au terrorisme au Sahel et sur les ventes d'armes de la France. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de Mme Florence Parly, ministre des armées, dans "Libération du 14 janvier 2018, sur les forces armées, la lutte contre le groupe terroriste Daech, le sort des djihadistes français, la coopération militaire face au terrorisme au Sahel et sur les ventes d'armes de la France.

Personnalité, fonction : PARLY Florence .

FRANCE. Ministre des armées

ti :

Q - Dans quel état avez-vous trouvé les forces armées lorsque vous avez pris vos fonctions il y a sept mois ?

R - Ce ministère a subi deux séries de contraintes ces dernières années. Tout d'abord, le nombre croissant d'engagements sur les théâtres d'opérations comme le Sahel et le Levant, mais aussi en France avec l'opération Sentinelle. L'autre tendance, amorcée il y a plus longtemps, est la transformation du ministère, avec la fin de la conscription et les contraintes budgétaires, qui ont entraîné 60 000 suppressions d'emplois entre 2008 et 2016. Cet effet de tenaille a des conséquences très graves: nécessité de régénérer l'équipement mais aussi le personnel. La régénération et la modernisation seront par conséquent deux défis majeurs dans le prochain projet de loi sur les prévisions militaires, sur lequel nous travaillons. Mais ce qui m'a le plus frappé, c'est le fort engagement du personnel de service. Il y a deux catégories de personnes dans le monde: celles qui sont prêtes à donner leur vie pour défendre leur pays et tout le monde. Cet engagement volontaire et raisonné nous impose un devoir.

Q - L'armée connaît-elle un épuisement professionnel ?

R - Rien ne me laisse penser que le ministère traverse une telle crise. Cependant, le déclenchement de Sentinelle en 2015 a créé une pression supplémentaire, rendant nécessaire une réorganisation complète des missions. Aujourd'hui, il [Sentinelle] est planifié de la même manière que les autres missions. Le personnel de service ne reste pas inactif, mais les périodes d'entraînement, de repos et d'opérations à l'étranger et en France suivent un cycle normal.

Q - Le président a déclaré que la guerre contre Daech (soi-disant ISIL) en Syrie serait gagnée fin février. Qu'est-ce qui va marquer cette victoire ?

R - Après des années de combats, ce sera un jalon. Cela ne signifie pas que Daesh aura disparu. Le pseudo-califat n'a plus aucune emprise territoriale, mais le mouvement terroriste est tenu de poursuivre son action clandestinement. Le ministère des forces armées va donc développer ses dispositions. En Syrie et au Levant, la France intervient dans le cadre d'une coalition qui se développera elle-même. À la fin de 2017, nous avons ramené deux Rafales dans notre pays depuis notre base en Jordanie. Quatre avions sont partis, soutenus par deux avions stationnés aux Emirats Arabes Unis. Il y aura d'autres ajustements en 2018, l'objectif étant une révision à la baisse de notre disposition, qui prévoit le déploiement de 1 200 hommes et femmes dans le cadre de l'opération Chammal. Nous sommes à la disposition des autorités irakiennes pour continuer et même élargir la formation que nous leur offrons. Nous aimerions passer d'une approche d'intervention militaire à un objectif de stabilisation politique.

Q - Qu'est-ce qui nous permettra de dire que cette guerre est finie ?

R - Ce qui est important, d'abord pour les dirigeants irakiens, c'est que les victoires militaires ouvrent la voie à une phase de stabilisation politique, avec une élection générale en mai comme une étape importante. Il ne s'agit pas seulement de mettre fin aux combats: la paix doit être gagnée.

Q - Les ennemis de la France incluent des Français. Croyez-vous, comme l'a dit le porte-parole du gouvernement, que les institutions judiciaires kurdes syriennes "sont en mesure d'assurer un procès équitable" ?

R - Nous avons été accusés de mener des actions spécifiques contre les djihadistes de nationalité française. Je réfute entièrement cela. La victoire à Raqqa avait une valeur symbolique car les personnes qui avaient ordonné les attentats à Paris et à Saint-Denis étaient là, mais leur nationalité n'a pas beaucoup d'importance. Quant aux Français arrêtés au Levant, je vous rappelle que ces personnes sont parties de leur propre initiative pour rejoindre une organisation terroriste qui mène des combats dans la région et qui cherche toujours à commettre des attentats en France. La question du rapatriement de ces personnes - qui, après avoir rejoint Daech, sont actuellement détenues par les autorités et les forces militaires qui ont libéré les territoires où elles se sont développées - ne devrait pas détourner l'attention de la situation de guerre dans la région. En ce qui concerne la Syrie, la situation est complexe car nous n'avons pas de relations diplomatiques avec ce pays qui, de plus, ne contrôle pas le territoire où les djihadistes sont capturés. Dans la partie tenue par les Kurdes, les autorités locales décideront de la responsabilité éventuelle des ressortissants français concernant les crimes ou délits commis sur ce territoire, compte tenu de leur appartenance à une organisation terroriste. En Irak, la situation est plus simple: c'est un Etat qui a des institutions et avec lequel nous entretenons des relations étroites.

Q - Les djihadistes qui tombent entre les mains des forces irakiennes risquent la peine de mort ...

R - La France est opposée en principe à la peine de mort. Partout dans le monde, les ressortissants français qui ne sont pas des terroristes risquent la peine de mort s'ils commettent des crimes dans les pays qui l'appliquent. Le réseau diplomatique leur prête l'assistance due à tous les citoyens français, mais chaque pays a des règles.

Q - Vous n'exigerez pas l'extradition de ces djihadistes recherchés par les tribunaux en France ?

R - Nous verrons. Combien d'entre eux sont là ? Au Levant, il y a 500 à 600 personnes; Environ 300 sont morts. Ceux qui restent sont des combattants déterminés à se battre jusqu'à la mort, ce qui explique la faible proportion de retours en France: moins de 20 en 2017. Les retours ont eu lieu surtout en 2014 et 2015. Quant aux enfants, certaines femmes arrêtées leur ont demandé d'être rapatriées en France. Une cinquantaine d'enfants sont déjà revenus, dont la moitié a moins de cinq ans. Ils ont tous été pris en charge par le système judiciaire et placés dans des familles d'accueil ou avec des proches.

Q - Ne serait-ce pas une bonne démocratie de juger ces djihadistes en France, de connaître leurs motivations et leurs itinéraires ?

R - En examinant leur situation, l'avantage pour l'autorité judiciaire française est pris en compte. Mais beaucoup de personnes détenues dans ces théâtres continuent d'exprimer leur désir de revenir et de continuer le combat en France. Ainsi, le souhait légitime des autorités locales d'essayer les crimes commis sur leur territoire ne peut être négligé.

Q - Les djihadistes français en Syrie et en Irak se sont-ils tournés vers d'autres pays, l'Afghanistan en particulier ?

R - Nous ne voyons pas de grands nombres se tourner vers d'autres pays. Mais nous ne devons pas exclure les cas individuels de départ.

Q - IS a revendiqué la responsabilité de plusieurs attaques à Kaboul au cours des derniers mois. Avez-vous peur que l'Afghanistan redevienne le refuge d'avant 2001 ?

R - À la demande des États-Unis, l'OTAN s'est engagée à augmenter de 3 000 le nombre de ses troupes en Afghanistan. La France, qui s'est retirée en 2012, n'y participe pas au-delà de notre contribution financière annuelle à l'OTAN, tout en soutenant bilatéralement l'Afghanistan, dans le cadre du traité de coopération bilatérale avec ce pays.
Sahel

Q - Au Mali, où la France intervient depuis 2013, la situation se détériore. Comment pouvons-nous faire face à la violence, qui augmente malgré les 4 000 soldats de l'opération Barkhane ?

R - Ces 4 000 soldats sont dispersés dans toute la région du Sahel - un territoire aussi vaste que l'Europe - et pas seulement au Mali. Et la réponse ne vient pas seulement de France. Avec d'autres pays, la France soutient la force interarmées du G5 Sahel. Il y a aussi la MINUSMA [mission] et la mission de formation de l'UE. Ces leviers combinés constituent une réponse à la situation, notamment au Mali. La réponse ne doit pas être seulement militaire, mais doit s'accompagner d'une présence croissante de l'Etat malien et de l'aide au développement de notre part.

Q - Des élections sont prévues pour avril et juillet, ce qui suppose de pouvoir rétablir la présence de l'Etat sur l'ensemble du Mali. Barkhane n'est-il pas de plus en plus considéré comme une force d'occupation ?

LE MINISTRE - Non! Une fois de plus, la solution réside dans le G5 Sahel [Joint Force], qui va devenir plus puissant. Le but de Barkhane est de trouver où le bâton peut être transmis. Les Africains le disent eux-mêmes: le problème de la sécurité est le leur tout d'abord. Barkhane peut soutenir et former la force interarmées, ce qu'elle fait et continuera de faire. Il devrait être opérationnel en 2018.

Q - Alors la France se retire ?

R - La priorité est la force interarmées et les résultats qu'elle pourra obtenir. Nous faisons beaucoup avec d'autres pays et avec l'UE pour trouver des financements et équiper la force. La zone est vaste, les pays concernés sont pauvres et leurs armées limitées en nombre de troupes. Les dons ont atteint 250 millions d'euros aujourd'hui. Nous voulons également finaliser une feuille de route opérationnelle, que je vais faire cette semaine avec les ministres de la Défense du G5.

Q - La France a-t-elle demandé au Royaume-Uni de s'engager militairement dans le Sahel ?

R - Le Royaume-Uni est l'un des principaux partenaires militaires de la France. J'accompagnerai le président à Sandhurst jeudi pour le sommet franco-britannique; c'est certainement un sujet que nous aborderons.

Q - Avez-vous la confirmation que le leader djihadiste Mokhtar Belmokhtar a été tué dans un raid de la France en Libye à la fin de l'année 2016 ?

R - Je n'ai pas de commentaire à faire à ce sujet.

Q - L'Egypte va-t-elle devenir un acheteur majeur des armes françaises, même si c'est une dictature ?

R - L'Egypte, comme la France, a été sévèrement touchée par le terrorisme ces dernières années. Mais cet engagement à lutter contre le terrorisme ne doit pas être uniquement militaire. Il doit être mené dans le respect de la primauté du droit, et le président français en a parlé au président al-Sisi. De plus, la France exporte des armes selon des procédures rigoureuses, quel que soit le pays.

Q - La France fournit également des armes à l'Arabie Saoudite et aux Emirats, qui bombardent le Yémen. Un conflit qui a tué 10 000 civils ...

R - Je vous renvoie à ma réponse précédente. De plus, la France se mobilise pour essayer de trouver une solution à ce conflit, qui est aujourd'hui dans une impasse et qui a débouché sur une situation humanitaire inacceptable. Nous exhortons les Emirats et l'Arabie Saoudite à ouvrir l'accès aux organisations humanitaires.


Source https://nz.ambafrance.org, le 31 janvier 2018

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