Interview de Mme Muriel Pénicaud, ministre du travail à CNews le 22 février 2018, sur la finalisation de l'accord avec les partenaires sociaux sur la formation professionnelle, l'apprentissage et l'assurance chômage. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de Mme Muriel Pénicaud, ministre du travail à CNews le 22 février 2018, sur la finalisation de l'accord avec les partenaires sociaux sur la formation professionnelle, l'apprentissage et l'assurance chômage.

Personnalité, fonction : PENICAUD Muriel, ELKABBACH Jean-Pierre.

FRANCE. Ministre du travail;

ti :


ROMAIN DESARBRES
A la une ce matin, cet accord sur la formation professionnelle finalisé par les syndicats et le patronat cette nuit à quatre heures du matin aujourd'hui. Ils vont s'atteler à la réforme de l'indemnisation chômage. On en parle tout de suite avec la ministre du Travail Muriel PENICAUD qui est l'invitée de Jean-Pierre ELKABBACH tout de suite.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
En effet, à quatre heures ce matin le patronat et les syndicats se sont mis d'accord sur la formation continue professionnelle et c'est un acte important. Merci d'être là pour votre première réaction, Muriel PENICAUD. Bonjour.

MURIEL PENICAUD
Bonjour.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Est-ce que cet accord vous convient ?

MURIEL PENICAUD
L'accord qu'ont finalisé cette nuit les partenaires sociaux, pour moi j'ai un avis contrasté parce qu'il y a un côté qui est un vrai progrès pour les droits des salariés : le droit à la formation, et puis il y a un côté où il y a un sujet qu'ils n'ont pas traité : c'est tout le système, tout le big bang que j'estime nécessaire sur le système. Sur le premier point, ils ont vraiment avancé, ils ont fait un progrès considérable puisque maintenant chaque salarié – enfin, ça va se construire dans le temps – aura droit, si on suit leur accord, à quatre cents heures de formation.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Les partenaires sociaux ont négocié pendant trois mois, douze rendez-vous, il y en aura un treizième tout à l'heure à treize heures trente pour relire le texte. Déjà, ils respectent les délais.

MURIEL PENICAUD
Ils respectent les délais qui vont permettre au gouvernement de proposer au Parlement au printemps comme prévu un grand projet de loi sur comment choisir son avenir professionnel et qui comportera à la fois l'apprentissage, la formation professionnelle et l'assurance chômage.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
C'est un accord ou un compromis ?

MURIEL PENICAUD
Ça, c'est eux qui le qualifieront mais pour moi, le plus important, c'est est-ce qu'il répond à l'ambition du pays ? Est-ce qu'il répond à l'ambition des salariés et des entreprises ?

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Et vous dites ?

MURIEL PENICAUD
Je dis oui sur ce qu'il y a dedans pour les salariés. Encore une fois, quatre cents heures, je ne sais pas si vous vous rendez compte, mais ça veut dire que c'est douze semaines et on peut faire une formation de développeur web, on peut faire cuisine mode d'emploi chez Thierry MARX et avec ça, ça veut dire qu'on peut changer de métier. On peut être promu, on peut vraiment accélérer. Mais ils n'ont pas traité un sujet qui, pour moi, est tout le système et la complexité du système qui aujourd'hui…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
C'est-à-dire que vous allez prendre toutes les dispositions ou une partie des dispositions et l'Etat, vous, vous complèterez pour ce qui manque.

MURIEL PENICAUD
Pour ce qui manque. J'annoncerai mardi sur l'ensemble du projet de loi le volet formation professionnelle, tout ce qu'on prend et aussi ce qu'on ajoute parce que, encore une fois, il y a un sujet qui n'est pas traité à côté d'un sujet qui est traité.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais alors ce matin vous êtes mécontente ou vous êtes plutôt satisfaite ?

MURIEL PENICAUD
Moi, je suis satisfaite quand on est à la hauteur de l'ambition et quand le droit formel devient le droit réel. Je m'explique. Si chacun a plus de droit, c'est mieux, parce qu'on est dans un monde en mutation et je crois qu'une grande partie de nos concitoyens se rendent compte que c'est la formation qui va leur permettre de se protéger du chômage, de changer de métier, de changer de carrière, d'être promu. Et aujourd'hui, c'est très important de le faire parce qu'il y a seulement un ouvrier sur trois qui a l'accès à la formation, deux cadres sur trois, et quand on est dans une petite entreprise, on a deux fois de chance d'accéder à la formation, donc on n'est pas à la hauteur aujourd'hui.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
J'ai vu, 36 % au global, c'est insuffisant. On est à 80 % quand on est dans une entreprise du CAC 40 et à 10 % à peine quand on est dans une toute petite. C'est insuffisant.

MURIEL PENICAUD
On n'est pas à la hauteur des enjeux pour chacun. Mais pour que ça marche, il ne faut pas simplement créer le droit, il faut aussi le rendre effectif. Pour ça, il faut que ce soit plus simple. Vous savez que vous avez un compte personnalisé de formation ?

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Oui. Je sais, oui.

MURIEL PENICAUD
Vous avez déjà essayé d'aller dessus ?

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Oui, pour comprendre un peu mieux l'intelligence artificielle.

MURIEL PENICAUD
Bon. Le parcours du combattant pour trouver la formation, pour trouver celle qui vous convient, savoir si elle est bonne, comment on la finance, c'est un parcours du combattant. Et ça, c'est sous le capot, ça veut dire que le système est beaucoup trop compliqué.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Et c'est à eux et à vous de le simplifier.

MURIEL PENICAUD
C'est effectivement à nous de le simplifier avec eux.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Est-ce qu'on peut dire que vous êtes satisfaite et en même temps insatisfaite ? Pour comprendre.

MURIEL PENICAUD
Je considère que par rapport aux besoins des mutations de demain, franchement 50 % des emplois vont se transformer et chacun en est bien conscient, chacun veut se former. Oui, je suis satisfaite sur le droit qui est crée, qui est supplémentaire, qui va permettre à beaucoup plus de gens d'avoir des formations plus longues. Ça, c'est très positif. Mais il faut traiter le système, l'architecture du système et ça c'est le big bang dont le pays a besoin.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Muriel PENICAUD, on va voir mais il faut rappeler peut-être l'enjeu. La formation professionnelle continue, c'est trente-deux milliards dont treize milliards pour les salariés à utiliser pour former, y compris les chômeurs.

MURIEL PENICAUD
Non, les chômeurs c'est en plus mais les jeunes.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Les chômeurs, c'est ce que vous appelez le Plan Compétences.

MURIEL PENICAUD
Oui, le Plan d'Investissement Compétences, il y a une petite partie dans les treize milliards mais il y a tout l'apprentissage aussi dedans.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Oui. C'est pour faire face aux mutations énormes provoquées par l'intelligence artificielle et la révolution numérique. Si ça fonctionne, si je comprends bien, ça évitera aux Français d'être un jour sans travail et inutiles et peut-être ça évitera aussi d'être les sous-traitants des Américains et des Chinois.

MURIEL PENICAUD
Oui, vous avez raison. La différence, c'est est-ce qu'on va choisir ou subir en tant qu'entreprise, en tant que nation mais aussi en tant qu'individu. Et ça, c'est tout l'enjeu de la formation et de la compétence.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
C'est un texte qui a été finalisé toute la nuit. C'est extraordinaire d'ailleurs que vous soyez là et je vous en remercie.

MURIEL PENICAUD
Oui. Enfin, je n'y étais pas toute la nuit. Je salue quand même les partenaires sociaux qui ont négocié jusqu'à quatre heures. Moi, je dormais à cette heure-là.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Oui, oui, jusqu'au bout. Mais vous saviez qu'ils étaient en train de travailler le texte. Ils faisaient cinquante-deux pages, il va en faire cinquante. Je l'ai parcouru, c'est très technique. Il va être signé par les partenaires, il donne plus de mobilité, plus de liberté pour ceux salariés qui ont envie de changer de métier. C'est-à-dire que ce sont des armes pour la reconversion professionnelle.

MURIEL PENICAUD
Pour la reconversion ou la promotion ou l'émancipation sociale. La compétence, la formation c'est un ascenseur social aussi. Ça sert à tout ça, la formation.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Justement, ça passe par le compte personnel de formation dont vous avez parlé tout à l'heure : il est renforcé. J'ai vu qu'il existait d'ailleurs depuis janvier 2015 et il était à cent cinquante heures et maintenant il va passer ce matin…

MURIEL PENICAUD
Les partenaires sociaux proposent de le passer à quatre cents heures et même plus que ça pour ceux qui sont les moins qualifiés. Il pourra y avoir aussi un abondement pour que ce soit plus long pour des formations très longues. Ça, c'est la bonne direction. Mais pour que ça marche, il faut que le système soit beaucoup plus simple pour que chacun puisse y accéder.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Voyons toujours les moyens. Pour réussir ces opérations, quelles sont les sommes qui sont engagées chaque année ?

MURIEL PENICAUD
Aujourd'hui il y a, je disais, treize milliards dont huit milliards pour l'alternance, huit milliards mutualisés. Mais aujourd'hui, on n'a pas un problème d'argent, on a un problème de fluidité de l'argent. C'est-à-dire que comme il y a énormément d'organismes, que c'est très compliqué, tout l'argent n'est pas utilisé. Je le disais l'autre jour pour l'apprentissage, c'est vrai aussi pour la formation continue dans une moindre mesure et puis surtout pour trouver son chemin quand on est un salarié, c'est très difficile. Aujourd'hui, il n'y a pas de problème d'argent ; le jour où il y aura un problème d'argent, c'est qu'enfin on aura compris que c'est un investissement pour la nation, c'est un investissement pour les entreprises, un investissement pour les salariés.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Ce n'est pas de l'argent perdu. Plus on met de l'argent là et plus on donne des chances à la France, à l'économie et à chaque salarié et chaque citoyen.

MURIEL PENICAUD
Et à chaque salarié. Et donc quand on en sera là, ce sera bon signe mais pour ça, il faut d'abord simplifier.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
On n'en est pas là mais il y a au moins deux handicaps. Est-ce qu'un patron peut ne pas autoriser la formation de son salarié ?

MURIEL PENICAUD
Justement, dans le compte personnalisé de formation, il y a trois choses. 1 : Le patron a le plan de formation pour l'entreprise. Ce sont les besoins de l'entreprise. Le compte personnalisé de formation, c'est le droit de chacun. Puis après, ils peuvent se mettre d'accord en disant « Moi je veux me former. » Par exemple, voilà, vous voulez vous former à l'intelligence artificielle parce que dans votre métier de journaliste c'est important, et finalement votre employeur accepte de payer la moitié de la formation.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Entre parenthèses, dans tous les métiers ça va être important, dans tous les secteurs de l'économie la révolution numérique.

MURIEL PENICAUD
Exactement. Et ça, les partenaires sociaux l'ont prévu.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais on peut comprendre la difficulté à la fois pour un employeur et un salarié d'une TPE ou d'une PME d'aller demander à son employeur de payer sa formation et, dès qu'il est formé, d'avoir la possibilité de s'en aller, de quitter l'entreprise et d'aller peut-être former une entreprise concurrente.

MURIEL PENICAUD
Moi, je vais rentrer beaucoup plus dans le détail mardi quand j'annoncerai ce qu'on retient dans le projet de loi, les grandes lignes, mais je pense qu'il faut bien se dire qu'on est une société de mobilité et donc la mobilité ne peut pas être que dans un sens. Les entreprises ont besoin d'être agiles, c'est pour ça qu'on a fait les ordonnances sur le dialogue social pour qu'elles puissent capturer les opportunités de marché, créer des emplois. Mais aussi chacun, chaque salarié doit pouvoir être mobile et choisir aussi sa vie professionnelle. La société de mobilité elle est pour tous, pour que ce soit une chance pour tous.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Ce matin, Muriel PENICAUD, vous dites ça va aller mieux ou ça peut aller mieux, mais la révolution attendue n'est pas là. Qu'est-ce que c'est le big bang ? Qu'est-ce que vous mettez dans le big bang ?

MURIEL PENICAUD
Le big bang, c'est l'architecture du système.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Ça veut dire quoi ?

MURIEL PENICAUD
Ça veut dire qu'il y a énormément d'organismes, énormément de modes de gestion différents, énormément d'enveloppes différentes, ce qui fait que pour un salarié tout simplement faire exercer son droit à la formation est très compliqué. D'autre part, je pense qu'aujourd'hui on n'est pas bien organisé pour anticiper les besoins des mutations de demain parce que justement on travaille de façon très éclatée. Voilà, c'est tout ça dont on parlera mardi et je pense qu'il faut à la fois faire la révolution dans les droits individuels, c'est ce qu'il y a dans l'accord, et pour qu'ils se transforment en droits réels, il faut faire le big bang dans le système. Ça, ce sera la semaine prochaine.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
La formation, on l'a dit, ça ressemble  un magot. En tout cas, il y a beaucoup de fraudeurs, tricheurs et de faiseurs comme disait BALZAC qui en profitent. Il y avait eu des gaspillages, je suppose, et vous dites vous-même qu'il y en a trop. C'est vrai qu'il y en a soixante-dix mille sur le territoire français ?

MURIEL PENICAUD
Oui. Il y a soixante-dix mille organismes de formation mais là-dessus il y en a huit mille dont c'est l'activité vraiment principale.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Vous voulez le réduire de combien ? Entre nous.

MURIEL PENICAUD
Ce qui compte ce n'est pas le nombre, c'est la qualité. Par contre, il faut qu'on aille vers une certification des organismes pour avoir la qualité.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Combien à peu près ?

MURIEL PENICAUD
Travaillons sur la qualité. Vous allez voir, ça va tomber tout seul.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Les Allemands, c'était dix mille, ils sont arrivés à quatre mille.

MURIEL PENICAUD
A quatre mille. Mais vous savez, une fois que vous avez travaillé sur la qualité, ça se réduit tout seul.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Maintenant, la deuxième partie ou la troisième, c'est l'assurance chômage. Il y avait l'apprentissage, la formation donc ça avance.

MURIEL PENICAUD
Oui.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Et l'assurance chômage. Ils vont discuter aujourd'hui et peut-être qu'ils vont terminer cette nuit. Les pessimistes disent : « Ils vont capoter. » Vous, vous dites quoi ?

MURIEL PENICAUD
Moi, je dis que c'est la responsabilité des partenaires sociaux. Je ne fais pas de pronostics, je dis juste que par rapport à la demande qu'on leur a faite, ils traitent de plusieurs des sujets : des démissionnaires, des indépendants.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Qui est-ce qui va payer ?

MURIEL PENICAUD
J'attends qu'ils aient fini leur accord et je commenterai après.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Pour leur faire la bonne surprise, ce sera l'Etat ? C'est qui ?

MURIEL PENICAUD
Je ne commente pas maintenant, ils sont en pleines négociations. Je commente après les négociations mais pas pendant. Par contre, il y a un sujet sur lequel j'insiste, c'est que dans la demande qu'on leur a fait, dans le document d'orientation, j'avais dit clairement que nous souhaitions qu'ils travaillent sur la lutte contre la précarité. Donc j'espère que ça sera à la hauteur sur le sujet.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
La lutte contre la précarité dans certaines entreprises de certaines branches.

MURIEL PENICAUD
Certaines entreprises.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Il y a trop de contrats courts ?

MURIEL PENICAUD
Dans certaines entreprises, on en a fait plus qu'on en a besoin sur le plan économique. Il y a trop de contrats CDD-intérim par rapport à des CDI dans un certain nombre d'entreprises. Maintenant que la croissance est repartie, que c'est robuste, que l'emploi décroît, c'est le moment de faire confiance aussi aux salariés, de faire confiance aux entreprises, d'aller vers plus de contrats à durée indéterminée.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Donc ce matin, au moment où ils sont encore en train de négocier, vous leur recommandez qu'ils aient recours à des contrats longs. Et s'ils ne le font pas, qu'est-ce qu'il y a ?

MURIEL PENICAUD
J'attends leurs propositions et on verra si c'est à la hauteur.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais certains vous disent qu'il faut peut-être sanctionner ceux qui ne respectent pas.

MURIEL PENICAUD
L'intérêt commun, c'est… Enfin, de toute façon, s'ils ne font pas une proposition qui est à la hauteur sur ce sujet, sur ce sujet de la précarité nous irons plus loin.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
C'est-à-dire ?

MURIEL PENICAUD
J'attends de…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Non mais « nous irons plus loin », c'est quoi ?

MURIEL PENICAUD
C'est soit un système bonus-malus soit un autre, mais on fera quelque chose parce que je crois que quand la croissance repart, l'attente de tout le monde c'est que le train de la croissance soit un train où il y a un wagon dans lequel chacun peut entrer et pour ça aussi pas que du travail très court. Quand il y a du travail, il faut que tout le monde puisse y accéder.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Puisque vous parlez de la croissance et cætera, c'est vrai qu'il y a la reprise sur toute l'Europe, nous un peu moins, mais la croissance économique reprend. Est-ce que c'est un bon moment pour réclamer, revendiquer des augmentations de salaire comme on l'entend ici et là ?

MURIEL PENICAUD
Alors les partenaires sociaux dans chaque entreprise, c'est la saison, c'est au premier semestre.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Pour vous, c'est le moment ?

MURIEL PENICAUD
De toute façon, c'est le moment quand les partenaires sociaux…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Il y a croissance et c'est le moment de revendiquer pour les salaires.

MURIEL PENICAUD
Ce n'est pas ça le sujet. Les partenaires sociaux sont libres de faire l'arbitrage, les arbitrages qu'ils veulent. Dans les négociations de salaire, j'attire juste l'attention sur un point puisqu'on y reviendra dans quelques semaines : nous avons encore en France à travail égal 9 % d'écart de salaire entre les femmes et les hommes. Donc pour ceux qui font des augmentations, j'espère qu'ils pensent bien à mettre une enveloppe pour le rattrapage salarial des femmes. Nous en reparlerons dans quelques semaines.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais nous, on est aussi d'accord et on pousse. Aujourd'hui, j'ai envie de vous demander qui est le plus conservateur : Pierre GATTAZ ou Muriel PENICAUD ?

MURIEL PENICAUD
Ça veut dire quoi « conservateur » ? C'est dans l'ancien monde, ça.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Non, non, non. Qui veut le statu quo, qui veut lâcher le moins possible.

MURIEL PENICAUD
Je n'ai pas à donner des notes.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Non mais quand on vous écoute, vous dites : « Il n'y a pas de big bang, on peut aller plus loin. »

MURIEL PENICAUD
Oui, mais il y a des droits individuels vraiment beaucoup plus importants mais il n'y a pas de big bang du système donc c'est contrasté. Ce n'est pas l'accord sur lequel je dis : « Il y a une limite », c'est sur ce qu'il n'y a pas dans l'accord, ce qui manque.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Oui, oui, mais comment on l'ajoute ? C'est vous qui l'ajouterez. Pour qu'on comprenne, c'est vous qui l'ajouterez, vous l'Etat.

MURIEL PENICAUD
En plus de l'accord, on ajoutera quelque chose sur le système, oui.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Donc il faut la liberté plus…

MURIEL PENICAUD
La responsabilité.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Oui, oui. C'est de la langue de bois, ça. La liberté plus la contrainte. Je ne dis pas l'Etat fouettard.

MURIEL PENICAUD
Non, non.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais je dis les deux en même temps.

MURIEL PENICAUD
Notre responsabilité commune à l'Etat, au Parlement et aux partenaires sociaux, c'est d'être sûr qu'on prépare nos salariés et nos entreprises aux enjeux de demain, à la taille des enjeux. C'est le seul critère. Le reste, il faut qu'on en discute.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Qui est le réformiste : Philippe MARTINEZ ou Muriel PENICAUD ?

MURIEL PENICAUD
C'est vous qui vous… Franchement, ce n'est pas le sujet pour moi. Tous ceux qui ont une ambition…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Parce que vous dites qu'il faut aller plus loin. Vous, l'Etat, vous dites qu'il faut aller plus loin, réformer davantage, faire le big bang. Alors on se dit qu'il y a quelque chose qui est positif ou qui cloche. Ou ça cloche ou c'est positif.

MURIEL PENICAUD
Après, il faut être honnête. Ils ont négocié beaucoup sur les droits individuels, encore une fois c'est une bonne chose. Le système, c'est compliqué pour des partenaires qui sont eux-mêmes les gestionnaires de le faire.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Donc le paritarisme, ça peut marcher mais pas tout seul.

MURIEL PENICAUD
Ça marche.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Ça marche mais pas tout seul. Quand il y a l'Etat aussi.

MURIEL PENICAUD
De toute façon une Nation, il y a l'Etat et il y a le Parlement puisque c'est un projet de loi qu'on soumettra au Parlement.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
On va y arriver. A l'issue de toutes ces réformes, Muriel PENICAUD, le code du travail, l'apprentissage aujourd'hui la formation professionnelle continue, peut-être cette nuit l'assurance chômage, vous voulez que ça aille plus loin et cætera, qu'est-ce que devient le modèle social français, le fameux modèle social ? Est-ce qu'il est affaibli ? Est-ce qu'il est blessé ? Est-ce qu'il va durer ? Est-ce qu'il s'enrichit ? Est-ce qu'il s'adapte ? Quoi ?

MURIEL PENICAUD
Ma conviction profonde, c'est que la transformation du modèle social que nous sommes en train de faire - et nous l'assumons complètement - elle plonge ses racines dans l'histoire de la France, dans l'histoire sociale. Et donc, on mise énormément sur le dialogue social notamment dans l'entreprise mais aussi dans les branches, mais en même temps il faut s'adapter au monde. Tout le monde le comprendre. Et puis tous nos citoyens veulent des trucs simples. Quand on leur dit : « Vous y avez droit », ils veulent pouvoir y accéder. »

JEAN-PIERRE ELKABBACH
La révolution numérique, l'intelligence artificielle, on est envahi de ça. Il y a des entreprises qui disparaissent.

MURIEL PENICAUD
Le monde entier va changer.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Est-ce que d'ailleurs il est vrai que vous-même, ministre du Travail, vous redoutez l'année 2018 et les années qui viennent et déjà dès 2018 à cause des conséquences de la révolution numérique sur les emplois ?

MURIEL PENICAUD
Je ne redoute pas, j'appelle à la mobilisation générale. C'est comme pour l'apprentissage, la formation ça devient…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Alerte générale.

MURIEL PENICAUD
Alerte générale. Ça devient un actif stratégique pour le pays, pour les entreprises et pour chacun. C'est vital. La bataille des compétences, vous savez, les entreprises qui vont réussir et qui vont pouvoir continuer à créer de l'emploi, c'est celles qui auront les meilleures compétences parce que ça, c'est difficile à copier.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Le Nouveau monde à mettre dans la tête : compétences.

MURIEL PENICAUD
Compétences. C'est stratégique pour chacun, pour son avenir, pour choisir son avenir, pour ne pas subir et c'est décisif pour nos entreprises donc le pays.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
C'est-à-dire qu'il faut anticiper.

MURIEL PENICAUD
Anticiper, accompagner et c'est une question de rythme. Il faut aller vite, le monde change vite. Vite et fort.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais vous avez vu aussi qu'il y a des gens qui souffrent des conditions de travail, et cætera et l'absence au travail augmente. Il y a même des chiffres pour la Sécurité sociale et cætera justement à cause de ces évolutions peut-être un peu trop rapides et du stress dans le travail.

MURIEL PENICAUD
Le travail, c'est à la fois une dignité. Gagner sa vie, c'est autre chose que d'être assisté dans la vie. C'est une fierté, on veut être fier, que ça ait un sens, qu'on fasse du travail bien fait. Vous savez, une partie importante de la souffrance au travail, c'est quand c'est mal organisé et que, du coup, on a l'impression de faire un travail qui n'est pas de qualité. Tout le monde veut être fier de son travail pour soi et pour ses enfants. Et puis, c'est aussi un lien social. Donc le travail, c'est un vecteur essentiel et notre responsabilité dans le cadre de la croissance, c'est qu'on a libéré des énergies avec le code du travail. Maintenant, on est sur la stratégie compétences mais il faut aussi, et on est là-dedans, qu'on ait beaucoup de dispositifs et qu'on aide l'inclusion des plus vulnérables dans l'emploi. Tout le monde est employable mais il faut que tout le monde puisse entrer dans le train de la croissance et de l'emploi. Et ça vraiment c'est décisif pour la cohésion de notre société.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Quel calendrier ? Parce que d'abord vous dites : « Il y a beaucoup de réformes », c'est une loi unique ou trois lois ?

MURIEL PENICAUD
C'est une loi unique sur la liberté de choisir son avenir professionnel et qui comportera l'apprentissage, la formation professionnelle et l'assurance chômage. Elle sera au printemps au Parlement et je la présenterai au conseil des ministres mi-avril.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Oui, et la mise en route éventuelle à la rentrée ?

MURIEL PENICAUD
Et la mise en route, il y a des choses dès la rentrée et des choses plus structurelles qui seront un peu plus longues.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Vous avez dit la loi et s'il le faut des ordonnances ?

MURIEL PENICAUD
Non. Non, non. Il n'y aura pas d'ordonnances.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Et pour la réforme de la SNCF, il faut des ordonnances ? Une loi et sst-ce qu'il faut aussi des ordonnances ?

MURIEL PENICAUD
Le gouvernement ne s'est pas encore prononcé sur la technique, je dirais. L'important, c'est surtout qu'est-ce qu'on va faire sur le fond pour, j'allais dire, sauver la SNCF auquel les Français y sont attachés, les cheminots aussi, mais sur lequel si nous n'agissons pas, si on reste dans le statu quo, on va dans le mur.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Donc il faut aller vite et, s'il le faut la loi plus les ordonnances pour accélérer.

MURIEL PENICAUD
Le Premier ministre n'a pas encore annoncé la méthode.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais ce n'est pas exclu. Et si le gouvernement continue à réformer à ce rythme et si les réformes s'appliquent bientôt, est-ce que vous aurez encore des chantiers sociaux ou non ?

MURIEL PENICAUD
Vous savez, quand on a deux millions sept cent mille chômeurs, on ne pourra jamais être satisfait avec un taux de chômage comme ça et avec les plus vulnérables, je pense par exemple aux travailleurs handicapés, ils sont cinq cent mille à Pôle emploi. Vous savez, avant qu'on ait trouvé des leviers pour chacun, on a encore beaucoup de travail.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Rien ne s'achève jamais, donc ça continue et simplement vous avez parlé du chômage, on était à 8,6, 8,9 en tout cas moins de 9 en 2022, il y en aura combien ?

MURIEL PENICAUD
Je n'ai pas la boule de cristal.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Alors le candidat Emmanuel MACRON, le président Emmanuel MACRON lui a la boule de cristal puisqu'il avait dit 7 %.

MURIEL PENICAUD
Il n'a pas dit ça sera 7 %, il a dit notre ambition c'est d'aller à 7 %.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Et vous le répétez ce matin ?

MURIEL PENICAUD
Bien sûr.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Vous le répétez ?

MURIEL PENICAUD
Bien sûr. Mais le sujet, ce n'est pas, vous savez ce n'est pas l'Etat qui décide, ce n'est pas un chiffre, on ne le fait pas par décret le chômage.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
C'est l'entreprise.

MURIEL PENICAUD
C'est l'ensemble des acteurs économiques et sociaux, donc notre responsabilité, ce n'est pas de dire un chiffre à l'avance, on peut le dire mais ce n'est pas le plus important, c'est de mettre en route toutes les conditions de transformation ; pour les entreprises, pour les salariés, pour les demandeurs d'emploi pour qu'on puisse enfin, et on est en train, on a amorcé la décrue du chômage de masse. Mais quel travail il reste.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
C'est en tout cas la révolution, continuez, merci d'être venue nous parler et réagir à cet accord qui s'est conclu autour de 4h00 du matin et qui va être lu tout à l'heure à 13h00, merci Muriel PENICAUD.

MURIEL PENICAUD
Merci beaucoup.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Bonne journée.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 26 février 2018

Rechercher