Interview de M. Nicolas Hulot, ministre de la transition écologique et solidaire, avec France Inter le 13 mars 2018, sur la prise en compte de la protection de l'environnement dans la réforme constitutionnelle, l'avenir de l'énergie nucléaire en France et sur l'Alliance solaire internationale. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Nicolas Hulot, ministre de la transition écologique et solidaire, avec France Inter le 13 mars 2018, sur la prise en compte de la protection de l'environnement dans la réforme constitutionnelle, l'avenir de l'énergie nucléaire en France et sur l'Alliance solaire internationale.

Personnalité, fonction : HULOT Nicolas, DEMORAND Nicolas.

FRANCE. Ministre de la transition écologique et solidaire;

ti :

NICOLAS DEMORAND
L'invité du Grand entretien d'Inter ce matin est le ministre de la Transition écologique et solidaire. Dans une dizaine de minutes, les questions de Léa SALAME, intervenez amis auditeurs au 01 45 24 7000, sur les réseaux sociaux et l'application France Inter. Nicolas HULOT, bonjour.

NICOLAS HULOT
Bonjour.

NICOLAS DEMORAND
La Constitution doit et va être réformée pour de nombreuses raisons - nombre des députés, statut de la Corse, j'en passe - mais aussi pour prendre en compte la lutte contre le réchauffement climatique. Article 34 ou frontispice de la Constitution, ce n'est pas la même chose, ça n'engage pas de la même manière. Où va votre préférence ?

NICOLAS HULOT
Ecoutez, le débat n'est pas tranché. Déjà, c'est aussi le climat et la biodiversité. Vous pouvez figurer d'une manière ou d'une autre dans la Constitution, déjà ce serait une avancée notable. On n'en fera jamais trop pour adapter le droit aux enjeux du vingt-et-unième siècle parce que tout ça, ça va, je dirais, dans le même esprit que la réflexion de la Commission qui a été animée par monsieur SENARD et madame Nicole NOTAT. Je pense qu'une société a tout à gagner à adapter son droit, à harmoniser son droit avec les réalités du temps présent. De la même manière que de remettre dans le code civil que l'objet d'une entreprise ce n'est pas simplement le profit mais que le profit n'est qu'un moyen, de mettre le climat qui est un enjeu non seulement qui va traverser le vingt-et-unième siècle mais probablement les siècles précédents et la biodiversité qui conditionne quelque part l'avenir de l'humanité, je pense que c'est simplement quelque chose de bon sens et j'espère qu'on mettra la barre le plus haut possible. Je plaiderai auprès du président. Après, c'est à Edouard PHILIPPE et à Emmanuel MACRON de trancher.

NICOLAS DEMORAND
Le philosophe Dominique BOURG propose une formulation. Je vous la lis. Elle est très large, beaucoup plus large que ce qu'on pourrait imaginer : « La République veille à un usage économe et équitable des ressources. Elle garantit aux générations présentes et futures un environnement sain et sûr en veillant au respect des limites planétaires, à savoir les grands équilibres interdépendants qui conditionnent l'habitabilité de la Terre. » On lira ça dans la Constitution ?

NICOLAS HULOT
Ecoutez, je n'en sais rien. C'est une proposition Dominique BOURG, vous savez c'est un de mes mentors, que j'aime beaucoup ce garçon. Je pense qu'à un moment ou à un autre, il faut qu'on accepte à la fois notre puissance mais notre vulnérabilité. On est dans ce paradoxe qu'au vingt-et-unième siècle, notre intelligence est mise en demeure de prendre les conséquences de son propre succès. Dit autrement, on est très puissant et très vulnérable à la fois et le petit dénominateur commun à toutes les crises que nous traversons, c'est la crise de l'excès. Notre incapacité, c'est ce qui fait notre charme mais ce qui fait aussi notre décadence, à prendre acte que nous avons des limites qui sont imposées par notre substrat et notre substrat, c'est la planète. On est rentré dans la période de la rareté et on est rentré dans la période de la vulnérabilité. Vulnérabilité parce que nous sommes fragiles et rareté parce que nous avons pensé longtemps que l'abondance était la norme, mais l'abondance c'est l'exception. La rareté, ça se pilote ; la pénurie ça se subit. Et donc, je pense que nous avons intérêt très rapidement à se mettre un bouclier juridique. C'est pour ça aussi que le pacte de l'environnement que propose Laurent FABIUS, je suis aussi un fervent défenseur que nos institutions, nos démocraties s'adaptent aux enjeux du vingt-et-unième siècle.

NICOLAS DEMORAND
On verra donc où dans la Constitution et sous quelle forme. Lundi prochain, le gouvernement lance un débat national de trois mois sur ce qu'on appelle la programmation pluriannuelle de l'énergie, la PPE. C'est la feuille de route pour parvenir aux objectifs climatiques de la France. Alors on va prendre les choses dans l'ordre puisqu'il s'agit d'une feuille de route et donc d'un calendrier. A quelle date, vous me voyez venir Nicolas HULOT la part de 50 % du nucléaire dans le mix énergétique, à quelle date cette part sera-t-elle fixée ?

NICOLAS HULOT
Imaginez que je vous fasse une réponse précise, ça voudrait dire que les dés sont pipés, que l'on met à l'appréciation, à la co-construction, pas simplement des experts mais des citoyens de toutes les parties prenantes, la programmation pluriannuelle de l'énergie, et qu'on a déjà choisi un scénario.

NICOLAS DEMORAND
Mais vous avez bien une petite idée ?

NICOLAS HULOT
Non. Non, non.

NICOLAS DEMORAND
Vous n'avez pas d'idée ?

NICOLAS HULOT
Non, non.

NICOLAS DEMORAND
Vingt-cinq ? Trente ? 2040 ? 2050 ?

NICOLAS HULOT
Non, non. On est en train de faire tourner tous les modèles et il y a des scénarios qui peuvent repousser cette échéance à un calendrier très lointain. Plus personne ne propose un scénario pour les 50 % à l'échelle de 2025, tout dépend l'utilisation qu'on va faire du biogaz, de l'hydrogène, du stockage et de notre capacité à changer d'échelle dans le développement des énergies renouvelables. C'est tout cela qu'on est en train de mettre sur la table. Donc très sincèrement, le plus tôt sera le mieux. Le plus tôt sera le mieux parce que 50 % de nucléaire dans la production d'électricité, ça veut dire 40 à 45 % d'énergies renouvelables dans la production d'électricité. Ce que je veux simplement dire, c'est que là on a un moment extraordinaire et j'aimerais bien que la programmation pluriannuelle ne soit pas un débat confisqué par les experts et que les Français se l'approprient et le co-construisent. Parce qu'on a une occasion là pour une fois - pardon de vous le dire, on est à quelques jours du printemps - de penser printemps, cette mutation de la transformation énergétique…

NICOLAS DEMORAND
Ce qui veut dire ?

NICOLAS HULOT
Ça veut dire qu'il faut qu'on se réjouisse de cette transformation-là parce qu'on va aller vers un modèle qui va être totalement différent. D'abord, on va permettre aux entreprises, on va permettre aux citoyens de réduire très rapidement et très largement leur consommation énergétique à confort ou à service égal. Deuxièmement, on va aller vers l'autoconsommation. Troisièmement, on va aller vers l'autonomie énergétique de la France et, je l'espère par voie de conséquence, des territoires et de l'ensemble des pays du monde. L'autonomie énergétique, c'est un facteur de paix et on est dans une révolution énergétique avec la combinaison du digital. J'ai encore vu hier un industriel qui m'a montré les nouveaux panneaux solaires qui deviennent très esthétiques. Je crois qu'on n'a pas imaginé à quoi va ressembler la production énergétique le demain.

NICOLAS DEMORAND
Le printemps, c'est pour quand alors ? 2030, 2035 ?

NICOLAS HULOT
Parce que vous le printemps, c'est simplement les 50 % du nucléaire.

NICOLAS DEMORAND
C'est déjà pas mal. C'est un effet de levier.

NICOLAS HULOT
Non mais c'est très important, mais pour pouvoir réussir les 50 % du nucléaire et voire plus parce qu'il ne faut rien s'interdire, parce que 50 % c'est un moment de vérité. Si on y arrive, on pourra peut-être aller plus loin. Si on n'y arrive pas, ça veut dire que peut-être il faudra regarder un peu plus longtemps la part du nucléaire. Personnellement, vous le savez, moi je préférerais qu'on aille plus vite et plus loin, mais pour ça il faut encore une fois lever les verrous qui freinent le développement des énergies renouvelables. Regarder ce qui se passe sur le stockage des énergies intermittentes, associer les smart grids et le digital mais surtout créer un désir commun. Pardon de vous dire, le mot est peut-être un peu hors-sol, mais il y a un moment ou un autre, si ce pays continue, est un peu opposé à toute forme de nouvelle énergie, on ne va pas y arriver, et ça c'est mon rôle…

NICOLAS DEMORAND
C'est le cas aujourd'hui ? Vous sentez ces blocages ?

NICOLAS HULOT
Oui mais parce qu'il n'y a pas eu de vision, parce qu'on n'a pas partagé justement une vision et c'est bien le rôle de la programmation pluriannuelle de l'énergie : c'est que les Français se l'approprient et pour qu'ils se l'approprient, il faut qu'ils en voient les vertus, les bénéfices et les avantages. Par exemple, quand il y a des résistances sur les éoliennes, dès lors qu'on associe les citoyens, qu'on leur donne même une participation, tous les verrous se lèvent.

NICOLAS DEMORAND
Nicolas HULOT, pourquoi n'étiez-vous pas en Inde avec le président de la République ?

NICOLAS HULOT
C'est marrant que cette question qui m'est effectivement revenue à mes oreilles, soit posée comme si derrière il y avait une sorte de mystère. Vous savez, j'ai deux secrétaires d'Etat qui heureusement me soulagent dans beaucoup de fonctions, parce que le périmètre de mon ministère est très large et il y a Sébastien LECORNU et Brune POIRSON…

NICOLAS DEMORAND
C'est la République, c'est la République qui se déplace. Vous n'êtes pas n'importe qui au gouvernement.

NICOLAS HULOT
Il y a Sébastien LECORNU et Brune POIRSON, qui est secrétaire d'Etat, qui avait fait le voyage préparatoire en Inde, qui a longtemps vécu en Inde, qui connaît bien le sujet, qui suit le développement de l'Alliance solaire internationale, était tout à fait légitime. Pardon de vous le dire mais on embrasse une somme d'activités visibles et parfois moins visibles qui nécessitent qu'on se partage la tâche.

NICOLAS DEMORAND
Parce qu'on a plus que Ségolène ROYAL que vous du coup.

NICOLAS HULOT
Parce qu'elle a une mission qui lui a été confiée par le président de la République, elle a une double mission. Une qui s'occupe des pôles et l'autre qui s'occupe de l'Alliance solaire internationale.

NICOLAS DEMORAND
Vous avez appris la diplomatie. Si vous aviez été en Inde, Nicolas HULOT, quelle aurait été votre position sur EDF qui espère installer six réacteurs EPR au bord de la mer d'Arabie ? Les opposants estiment que le site est propice aux tremblements de terre. Prendre un tel risque après Fukushima, n'est-ce pas tout simplement insensé ?

NICOLAS HULOT
Ecoutez, j'ai déjà pas mal de difficultés à imposer ma propre vision dans mon propre pays, je ne veux pas interférer dans les politiques énergétiques des autres pays. Mais enfin, je constate une chose…

NICOLAS DEMORAND
Mais si c'est sismique…

NICOLAS HULOT
L'Inde va développer beaucoup plus rapidement les énergies solaire et notamment avec l'Alliance solaire internationale que le nucléaire. Moi, je reste convaincu puisque vous voulez ma conviction que le nucléaire n'est plus une énergie d'avenir. Vous voulez mon sentiment, vous l'avez et maintenant je ne peux pas imposer ces convictions. Je veux faire la démonstration de ce que je pense. La meilleure démonstration, c'est de montrer que les énergies renouvelables associées à l'efficacité énergétique pourront rapidement et largement prendre la part du nucléaire.

NICOLAS DEMORAND
On est d'accord que s'il y a le moindre doute sur le caractère sismique de la zone, il faut tout arrêter. EDF ou pas, cocorico ou non.

NICOLAS HULOT
Mais écoutez, évidemment. Evidemment. Je pense qu'il faut faire preuve un peu d'humilité sur ce sujet-là. Je pense qu'on aurait fait un sondage au moment de Fuckushima – d'ailleurs au passage, l'ancien Premier ministre japonais est à Paris en ce moment – je pense qu'on aurait été beaucoup plus prudent sur cela. On ne sera jamais suffisamment prudent et précautionneux sur le nucléaire. Pardon de vous le dire, mais sur deux sujets je pense que les leçons sont démonstratives. D'abord il y a une constante, c'est la non maîtrise des coûts dans la filière nucléaire. La deuxième constante, c'est qu'on nous a expliqué pendant de nombreuses années qu'un certain nombre de scénarios étaient impossible. Malheureusement, l'Histoire nous a montré que ça n'est pas si garanti que cela.
NICOLAS DEMORAND

Deux questions personnelles pour finir. Un mois après la publication de l'article d'Ebdo sur des faits à caractère sexuel qui vous auraient concerné, quels enseignements avez-vous tiré de cette affaire ?

NICOLAS HULOT
Je m'attendais à ce que mon exposition soit brutale. Je ne suis pas d'une grande naïveté. Je ne pardonnerai jamais. Je ne pardonnerai jamais parce qu'on a touché à mon honneur, à ma famille. Ça n'est pas du journalisme et pour l'instant ma seule expression et ma seule réponse, elle sera judiciaire.

NICOLAS DEMORAND
Est-ce que cette affaire vous a fragilisé au sein du gouvernement ?

NICOLAS HULOT
Elle m'a profondément affecté, elle m'a évidemment perturbé dans l'exercice de mes fonctions parce que quand vous subissez de tels assauts, de telles insinuations, évidemment à moins d'être un monstre cynique, ça n'est pas favorable à l'attention et au temps que vous devez donner. Mais j'ai reçu de ce gouvernement à tous les niveaux une telle confiance, une telle sympathie que quelque part ça nous a rapprochés les uns et les autres.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 16 mars 2018

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