Interview de Mme Muriel Pénicaud, ministre du travail à Europe 1 le 23 avril 2018, sur la réforme de l'apprentissage et le rôle des lycées professionnels dans le dispositif. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de Mme Muriel Pénicaud, ministre du travail à Europe 1 le 23 avril 2018, sur la réforme de l'apprentissage et le rôle des lycées professionnels dans le dispositif.

Personnalité, fonction : PENICAUD Muriel, COHEN Patrick.

FRANCE. Ministre du travail;

ti :


PATRICK COHEN
Bonjour Muriel PENICAUD.

MURIEL PENICAUD
Bonjour.

PATRICK COHEN
Avant de parler d'apprentissage, je voudrais vous entendre parler quelques instants du climat social et de ces conflits qui n'ont jamais été aussi nombreux depuis le début du quinquennat MACRON, SNCF, AIR FRANCE, le secteur de la santé. C'est un pays qui résiste à vos réformes ?

MURIEL PENICAUD
Je ne crois pas que c'est le sujet. Le sujet c'est qu'il y a certains secteurs, dont pendant des années, voire des décennies, on ne s'est pas suffisamment occupés. Les hôpitaux, les EHPAD, oui il y a un vrai mal-être des soignants, parfois des patients, il y a des réformes de fond qui sont à faire, elles ne sont pas encore lancées, elles vont l'être bientôt. C'est le cas aussi pour d'autres secteurs. Donc, je ne pense pas que… c'est un refus des réformes, mais c'est aussi une impatience légitime que les services publics aillent mieux, pour le public, et aussi pour ses intéressés. Donc je crois qu'on est dans cette phase-là de transformation, qui amène des attentes, mais aussi des inquiétudes, et c'est normal.

PATRICK COHEN
Les Français ont d'abord besoin d'être réformés ou d'être écoutés ?

MURIEL PENICAUD
Alors je ne vois pas comment on peut opposer les deux, parce qu'on ne peut pas clairement…

PATRICK COHEN
Si, ceux qui s'opposent aux réformes actuelles vous reprochent de ne pas les écouter assez.

MURIEL PENICAUD
Là vous globalisez des tas de choses différentes, mais je crois que… Emmanuel MACRON il a été élu président de la République parce qu'il y avait une attente que ce pays aille mieux, sur le plan économique, sur le plan social, sur le plan du chômage, sur beaucoup de plans, donc on fait, on met en oeuvre ce qui a été l'engagement du président de la République. Maintenant, il y a des tas de discussions, il y a des tas de dialogues, évidemment on voit surtout quand ça tend, mais il y a aussi plein de dialogues qui se passent tous les jours, dans tous les domaines, et moi je suis confiance parce que, à la fin, tout le monde a quand même les mêmes intérêts, c'est que les entreprises marchent, que les services publics marchent, et que chacun y trouve sa place.

PATRICK COHEN
L'apprentissage, Muriel PENICAUD, c'est donc votre deuxième gros chantier social, après celui de la réécriture du Code du travail, vous voulez changer de logique, simplifier les règles, modifier la gestion. D'abord, qu'est-ce que ça va changer pour les jeunes ? L'an dernier on a compté 300.000 nouveaux apprentis, c'est à peine 6 % des jeunes de 16 à 25 ans, qu'est-ce qui pourrait les rendre plus nombreux ?

MURIEL PENICAUD
Alors, il y a 300.000 qui sont entrés, il y a 400.000 jeunes en apprentissage, c'est seulement 7 % des jeunes, et le premier sujet c'est que c'est une porte vers l'emploi, 7 sur 10 en emploi, et beaucoup de jeunes et de familles ne le savent pas, c'est une voie de réussite. La deuxième chose, c'est pour ça que la campagne que nous lançons aujourd'hui, « #demarretastory », c'est une campagne importante parce qu'il faut casser les codes, casser les idées reçues. Beaucoup de jeunes ne savent pas qu'on peut préparer les mêmes diplômes, du CAP, du bac pro, de l'ingénieur, on peut le passer par l'apprentissage en étant autonome, en ayant une rémunération, et finalement, étape par étape, gravir tous les échelons. Et puis, c'est des métiers de passion, et donc je pense que pour le jeune c'est important. Et, très concrètement, on va augmenter la rémunération des apprentis, donc ça veut dire qu'un jeune en bac pro, 18 ans, c'est 715 euros par mois pour se former, quand même, il est en formation en même temps, ils auront chacun 500 euros pour payer la moitié de leur permis et l'autre ils vont se le financer, on va négocier les prix globaux. Et puis, surtout, s'il y a quelque chose qui ne marche pas, qui… en cours d'année aujourd'hui, un jeune qui quitte parce qu'il ne s'est pas entendu avec son chef d'entreprise, parce que finalement ce n'est pas le métier qu'il croyait que c'était, eh bien aujourd'hui il se retrouve en décembre, en janvier, en février, sans rien, eh bien là on aura un système qui permet de ne pas perdre son année, car à 16 ans ou 20 ans, perdre son année, c'est juste délirant, et qui permettra d'entrer dans l'apprentissage tout au long de l'année, mais si on en sort aussi, d'avoir une solution pour continuer quand même sa formation. Donc, voilà, beaucoup de choses pour les jeunes…

PATRICK COHEN
On pourra être apprenti jusqu'à 30 ans aussi.

MURIEL PENICAUD
On pourra être apprenti jusqu'à 30 ans, parce qu'il y a beaucoup de jeunes… il y a de plus en plus, par exemple, de jeunes qui ont fait 1 an, 2 ans, 3 ans, à l'université, et puis la maturité, on ne sait pas forcément ce qu'on veut faire à 16 ou 18 ans, et puis il y en a aussi qui sur le coup des 25, 26 ans, ils se disent « ça y est, je sais ce que je veux faire, je veux faire un BTS informatique ou charpentier », par l'apprentissage il faut que ce soit possible.

PATRICK COHEN
Est-ce que vous vous fixez un objectif chiffré ?

MURIEL PENICAUD
Non, parce qu'on est plus ambitieux que ça. Non, parce que les objectifs chiffrés c'est comme si le gouvernement décidait. Non, ce qu'il faut c'est la mobilisation des jeunes, des entreprises, de l'Education nationale pour l'orientation, des régions, des partenaires sociaux, et là j'espère qu'on sera, voilà… ce qui est certain c'est le but, c'est que beaucoup plus de jeunes aient cette chance d'aller vers ces métiers de passion et d'excellence, alors qu'on a plus d'1 million de jeunes en France, aujourd'hui, et ça c'est dramatique, qui ne se projettent pas dans l'avenir parce qu'ils n'ont pas un emploi, pas une formation, et qu'ils sont chez eux et qui ne savent pas comment se projeter. Donc l'ambition est très grande.

PATRICK COHEN
Problème culturel aussi, on en parlait tout à l'heure, on valorise davantage les métiers intellectuels en France.

MURIEL PENICAUD
Oui, comme si… en France on croit toujours que la main et le cerveau ils ne fonctionnent pas ensemble, c'est contraire à toute la connaissance sur le sujet. L'intelligence de la main ça existe, et on peut se réaliser, être très heureux dans un métier où on combine les deux, plus que uniquement être dans la partie intellectuelle. C'est une autre forme pédagogique finalement, c'est d'abord faire pour apprendre, comme dit Thierry MARX, alors que dans d'autres systèmes on peut apprendre, puis un jour faire. Eh bien voilà, faire pour apprendre, quand on a envie de relier cette intelligence concrète et l'intelligence plus cérébrale, il faut faire l'apprentissage.

PATRICK COHEN
Alors, ça ce sont les grands principes, et c'est assez formidable et enthousiasmant, mais il y a des critiques à votre plan, Muriel PENICAUD, la question de la concurrence avec les lycées professionnels et le retrait des régions. D'abord, comment développer l'apprentissage alors que les lycées professionnels préparent aux mêmes diplômes et que l'Education nationale oriente les jeunes, souvent, après la 3e, vers les lycées pro plutôt que vers les centres de formation des apprentis ?

MURIEL PENICAUD
D'abord il y a un sujet dans l'orientation, et Jean-Michel BLANQUER, ministre de l'Education nationale, est en train de modifier ça, parce que, aujourd'hui, sur le logiciel Affelnet, qui est la sortie de la 3e, eh bien il y a encore pas mal d'endroits où on voit, c'est redoublement ou apprentissage, bonjour la vente. Alors que, derrière, il y a beaucoup de jeunes qui réussissent, il y en a qui croyaient qu'ils étaient de mauvais élèves, ils ont des succès formidables, je pense à Guillaume GOMEZ ou Thierry MARX, c'est devenu des stars et ils ont commencé… voilà. Donc on peut vraiment réussir à travers l'apprentissage. Et ça, l'orientation va changer, et les régions, avec les établissements scolaires, tous les collèges, et tous les lycées, il y aura une découverte des métiers, qu'il n'y a pas aujourd'hui, parce que la plupart des jeunes n'ont aucune idée des métiers réels, donc ça c'est le premier sujet. Deuxièmement, avec Jean-Michel BLANQUER on veut créer des passerelles…

PATRICK COHEN
Entre lycées pro et centres d'apprentis.

MURIEL PENICAUD
Entre lycées pro… ça veut dire, par exemple, je peux faire mon CAP en apprentissage, revenir faire le bac pro en statut scolaire, repartir faire mon BTS en apprentissage, ou l'inverse, et ça sur des campus comme Aérocampus, vous avez un reportage aujourd'hui sur Aérocampus…

PATRICK COHEN
Oui, tout à l'heure dans le journal de 8h00.

MURIEL PENICAUD
Et Aérocampus, eh bien on peut être étudiant sous toutes formes, y compris l'apprentissage, donc on va faire des passerelles, il faut arrêter cette querelle qui est stérile.

PATRICK COHEN
Ce n'est pas une querelle, mais il y a objectivement une concurrence.

MURIEL PENICAUD
Non, non, il n'y a pas de concurrence, il y a 1 million de jeunes qui ont, eux, pas de formation professionnelle, il faut mobiliser tous les lycées, tous les CFA, sur cette cause.

PATRICK COHEN
D'accord, mais en Allemagne, pays qui est souvent cité en exemple, il n'y a pas de lycées professionnels.

MURIEL PENICAUD
Oui, mais nous on a historiquement des lycées professionnels, et on va mobiliser les deux, ça veut dire que, y compris, par exemple, dans les quartiers prioritaires de la ville, eh bien le lycée professionnel va pouvoir ouvrir des sections d'apprentissage, donc le lycée professionnel va contribuer aussi à cette dynamique.

PATRICK COHEN
Alors, les lycées pros justement, vous l'avez dit, ce sont les régions, le milliard et demi qui était versé par les entreprises aux régions ira désormais aux branches professionnelles. Les régions hurlent, Hervé MORIN a dit qu'il ne voulait pas être le cornichon sur l'assiette de charcuterie. D'abord, pourquoi déposséder les régions ?

MURIEL PENICAUD
Alors, l'argent ne va pas aller de la région à la branche, mais il va aller aux entreprises et aux jeunes. Ça veut dire quoi ? Aujourd'hui tout l'argent de l'apprentissage ne va pas à l'apprentissage, demain…

PATRICK COHEN
Ce sont bien les branches qui vont gérer les centres de formation des apprentis ?

MURIEL PENICAUD
Elles vont appliquer la règle, la règle ça va être le coût contrat. C'est quoi ? Ça veut dire que, un cuisiner ça coûte par exemple 6000 euros…

PATRICK COHEN
Pardon, je suis noyé là Muriel PENICAUD, pourtant j'ai étudié le dossier.

MURIEL PENICAUD
Chaque fois qu'il y a un jeune et une entreprise qui signe un contrat, maintenant le financement sera garanti, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui, il y a plein de régions qui aujourd'hui, par le système de subvention, ou par leur décision propre, n'utilisent pas tout l'argent de l'apprentissage pour l'apprentissage. Demain, tout l'argent de l'apprentissage ira à l'apprentissage parce qu'il n'y aura personne qui pourra le bloquer, d'ailleurs, une branche ne pourra pas plus bloquer que la région. On pourra ouvrir des CFA, on pourra créer des sections, qu'il y ait des garanties de qualité, et à chaque fois le financement, à chaque fois qu'il y a un jeune, une entreprise, on aura le financement, parce qu'il y aura péréquation nationale.

PATRICK COHEN
Ça j'ai compris, il y aura un déverrouillage pour la création des CFA.

MURIEL PENICAUD
Et pour le financement il n'y a plus de limite. Donc, ça veut dire qu'à chaque fois qu'il y a un contrat, le financement pour la formation arrive.

PATRICK COHEN
Oui, mais ça repose aussi sur la capacité des branches professionnelles à gérer ce système-là, or on vous dit il y a 400 branches en France, est-ce que, par exemple la charcuterie, ou la boulangerie pâtisserie, sont suffisamment structurées pour chapeauter les CFA ?

MURIEL PENICAUD
Dans le cas précis de la charcuterie et de la boulangerie, je vous dis tout à fait oui, les métiers de bouche, aujourd'hui, sur les 400.000 apprentis, il y a 200.000 artisans, c'est plutôt là où c'est le mieux organisé, donc ce n'est pas une question de taille, c'est une question de mobilisation. Le nombre de branches va se réduire, c'est prévu, en ce moment il y a des fusions qui se préparent, et on a par exemple tout le tissu des chambres de métiers qui est là, enfin on a beaucoup de leviers pour le faire. Evidemment, ça repose sur un pari, c'est que les entreprises vont réembaucher plus des apprentis. Mais vous voyez, aujourd'hui on crée beaucoup d'emplois en France, elles cherchent des compétences, et ce qu'on discute avec les entreprises c'est, vous n'allez pas les trouver sur étagère, il faut les construire ensemble, ça s'appelle l'apprentissage. Donc moi j'ai fait un appel aussi à toutes les entreprises, industrielles, services, artisans, c'est le moment d'y aller, il y a plein de jeunes qui veulent se former, et vous êtes bien une relève.

PATRICK COHEN
Et la rébellion des régions, ce n'est pas grave ? Vous avez vu que la région PACA suspendait ses investissements pour les centres de formation des apprentis.

MURIEL PENICAUD
Si, si, un mot là-dessus. Il y a des régions qui investissent beaucoup sur l'apprentissage, c'est le cas des Hauts-de-France, et Xavier BERTRAND, d'ailleurs, soutient cette réforme, mais c'est le cas aussi en Ile-de-France, c'est le cas en Nouvelle Aquitaine, c'est le cas en Centre-Val de Loire, et puis une des régions qui investit le moins, il se trouve que c'est PACA et c'est lui dont le président s'exprime le plus pour dire qu'il est en désaccord, eh bien qu'il commence par faire, et puis après on discute.

PATRICK COHEN
D'accord, c'est envoyé à… qui dont d'ailleurs ? C'est MUSELIER maintenant…

HELENE JOUAN
Renaud MUSELIER maintenant.

PATRICK COHEN
Renaud MUSELIER maintenant, qui a pris la suite de Christian ESTROSI. Hélène JOUAN est avec nous pour une question.

HELENE JOUAN
Oui, Muriel PENICAUD, vous allez changer d'interlocuteurs parmi les partenaires sociaux, alors avant le MEDEF il y a d'abord Force Ouvrière qui change de tête, Jean-Claude MAILLY, 14 ans à la tête de FO, passe la main à Pascal PAVAGEAU. Il y a quelques jours Jean-Claude MAILLY vous rendait hommage en disant que même si on n'était pas d'accord avec vous, vous étiez une bonne ministre du Travail. Alors, est-ce que, un, vous allez, vous, regretter Jean-Claude MAILLY, et deux, est-ce que vous connaissez Pascal PAVAGEAU, qui lui a l'air de vouloir incarner un FO plus combatif, plus de résistance dit-il ?

MURIEL PENICAUD
Alors, d'abord Jean-Claude MAILLY, c'est un grand leader syndical, et il a marqué le champ social en France à la tête de FO depuis 14 ans, donc je crois que c'est… et je n'ai pas toujours été d'accord avec lui, il le dit, mais moi aussi, mais je pense qu'il y a…

HELENE JOUAN
Donc hommage partagé.

MURIEL PENICAUD
Hommage partagé, parce qu'il a marqué, et justement, Laurent BERGER à la tête de la CFDT, Jean-Claude MAILLY, ce sont des réformistes, ce sont des organisations réformistes exigeantes. Pour moi le syndicalisme c'est ça aussi, c'est la construction tout en… l'exigence, ils représentent les salariés, et on a besoin des syndicats. Après, Pascal PAVAGEAU, eh bien on va… il va marquer de son style, il vient plutôt du secteur public, qu'il connaît très bien, il va prendre ses marques, mais on attend de voir un peu les positions qu'il va prendre…

HELENE JOUAN
Vous l'avez déjà rencontré ?

MURIEL PENICAUD
On s'est déjà rencontré, mais il n'est pas encore secrétaire général, je ne l'ai pas rencontré comme secrétaire général, il le sera dans quelques jours.

PATRICK COHEN
Merci Muriel PENICAUD, ministre du Travail, d'être venue ce matin en direct sur Europe 1, lors de cette journée spéciale apprentissage, merci à vous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 25 avril 2018

Rechercher