Interview de Mme Muriel Pénicaud, ministre du travail à France-Inter le 27 avril 2018, sur la rénovation du modéle social prévu dans la réforme du Code du travail et la situation de l'emploi. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Muriel Pénicaud, ministre du travail à France-Inter le 27 avril 2018, sur la rénovation du modéle social prévu dans la réforme du Code du travail et la situation de l'emploi.

Personnalité, fonction : PENICAUD Muriel, DEMORAND Nicolas.

FRANCE. Ministre du travail;

ti :


NICOLAS DEMORAND
L'invitée du « Grand entretien » ce matin est donc la ministre du Travail. Bonjour Muriel PENICAUD.

MURIEL PENICAUD
Bonjour.

NICOLAS DEMORAND
Il y eu en début de quinquennat, il y a 1 an, la réforme du Code du travail, le deuxième volet arrive, formation, apprentissage, assurance chômage, le tout dans une loi sur la liberté de choisir son avenir professionnel. Réexpliquez-nous la logique qu'on la comprenne la bien, après la flexi, voici venu le temps des sécurités ?

MURIEL PENICAUD
Alors oui, c'est la saison 2, si j'ose dire, de la rénovation du modèle social, prévu et sur lequel s'était engagé le président de la République, et aujourd'hui ce volet est fondamental pour l'émancipation sociale. Ça veut dire quoi la liberté de choisir son avenir professionnel ? Pour un jeune c'est pouvoir choisir un métier par passion et pouvoir se réaliser dans l'apprentissage, dans une voie professionnelle qui fait sens pour lui, et qui lui donne envie de se lever le matin et de vivre quelque chose de passionnant. Pour un demandeur d'emploi c'est d'avoir une protection contre le chômage, et aujourd'hui, où la croissance repart, où il y a des entrepreneurs qui cherchent des compétences partout, la protection active, la meilleure des protections, c'est vraiment la compétence. Pour un salarié, c'est de pouvoir aussi avoir un espoir d'ascenseur social, de promotion sociale, ou de se prémunir aussi, avec les évolutions technologiques, les métiers qui vont changer, il y a des peurs aussi de dire… et ne pas subir, mais pouvoir choisir son avenir. Pour quelqu'un qui habite dans un quartier prioritaire de la ville, c'est, enfin, ne pas être un objet de discrimination, avoir accès à l'emploi. En zone rurale c'est pouvoir se former par internet, avoir un conseiller par internet, voire travailler en télétravail et espace partagé. Pour les femmes et les hommes c'est d'avoir le même salaire, parce que comment on peut être autonome, se projeter dans sa carrière, si on n'a pas le même salaire. Donc, en fait, pour chacun l'important c'est de pouvoir concrétiser, avec un droit très précis, en apprentissage, en formation, en assurance chômage, des droits nouveaux qui permettent une meilleure émancipation sociale, un meilleur ascenseur social.

NICOLAS DEMORAND
Pascal PAVAGEAU, on l'entendait dans le journal de 8h00, le nouveau patron de Force Ouvrière, critiquait dans ce texte une logique d'individualisation, vous venez de décrire un certain nombre de situations individuelles et la mise en concurrence de tout, et de tous, contre tous. Régions, disait-il, individus, entreprises, il n'y a plus de socle commun, il y a désormais des individus atomisés dont le but est de s'entrechoquer.

MURIEL PENICAUD
Je suis un peu étonnée, parce que la grande partie de ces droits ont été proposés par les partenaires sociaux, et Force Ouvrière faisait partie de ces partenaires sociaux…

NICOLAS DEMORAND
A l'époque.

MURIEL PENICAUD
Non, ils ont signé, Force Ouvrière, c'est le bureau confédéral qui a signé cet accord, avec les autres syndicats et le patronat, et je crois qu'il ne faut pas confondre la personne et l'individualisation. C'est-à-dire qu'il faut des garanties collectives, ça c'est bien des droits garantis collectivement, parce que pour pouvoir permettre que chacun puisse se former tout au long de sa vie, il faut une mobilisation collective, il faut des moyens collectifs, au service de chacun. Et donc, moi je trouve que c'est étrange de dire, par exemple à un travailleur handicapé, qu'il ne peut pas accéder à la formation aujourd'hui, ils sont 500.000 à Pôle emploi, que lui ça serait être individualiste qu'avoir droit à la formation, pour lui aussi accéder à l'emploi. Non, au contraire, ouvrir des droits à tous, mais garantis collectivement, je pense que c'est un vrai sujet d'émancipation sociale.

NICOLAS DEMORAND
D'après les dernières statistiques le nombre de chômeurs en formation a baissé, pourquoi, et est-ce qu'un texte comme celui que vous portez permettra désormais d'éviter cette double peine ?

MURIEL PENICAUD
Alors aujourd'hui la France a pris du retard, depuis des années, depuis une dizaine d'années on ne forme que 10 % des chômeurs chaque année, or, on voit bien, il y a de l'emploi, la croissance repart, mais pour pouvoir les prendre, eh bien il faut avoir les bonnes compétences, et donc c'est essentiel d'investir sur la formation. Pour ça on fait deux choses…

NICOLAS DEMORAND
Mais pourquoi ça baisse alors ?

MURIEL PENICAUD
C'est autour de 600.000, 800.000, en permanence, mais c'est pour ça qu'en plus de la loi, qui va ouvrir des droits, mais il faut le temps qu'ils se mettent en oeuvre, et qui permettra d'ailleurs à des demandeurs d'emploi, outre les formations financées par la région et Pôle emploi, de décider de ses propres formations, ce qui n'est pas possible aujourd'hui puisqu'ils n'ont pas les moyens de le faire, donc c'est donner les moyens à chacun. Mais, aussi, nous investissons tout de suite, pour les 5 ans qui viennent, dans le grand plan d'investissement dans les compétences, qui va permettre de former 1 million de jeunes, 1 million de demandeurs d'emploi, donc on est au contraire en plein développement. Il y a quelques jours, avec Mounir MAHJOUBI, on a lancé les 10.000 premières formations numériques, il va y en avoir dans le monde écologique, il y en aura dans l'inclusion sociale. Tous les mois on va lancer des nouvelles initiatives grâce à ce plan d'investissement compétences, qui va permettre à beaucoup plus de chômeurs de se former, ils ont raison, c'est un accès à l'emploi, c'est un passeport pour l'emploi.

NICOLAS DEMORAND
Pourquoi pas de bonus-malus vraiment sévères sur les contrats courts, Muriel PENICAUD, ça, ça serait une sécurité au moment où d'autres choses sont flexibilisées ?

MURIEL PENICAUD
Alors, vous avez raison, il y a la quantité d'emplois, que beaucoup de gens accèdent à l'emploi, et puis il y a la qualité de l'emploi. La qualité de l'emploi c'est les CDI, c'est plus de CDI et moins de CDD et d'intérim. Pour la première fois depuis le dernier trimestre 2017 le nombre de CDI augmente, néanmoins nous considérons effectivement qu'il y a un recours excessif à l'emploi précaire, donc CDD/ intérim, et c'est vrai que c'est difficile quand on est en CDD ou en intérim, d'emprunter, d'avoir un logement, d'être autonome. Pour ça on a demandé aux partenaires sociaux de réfléchir sur le bonus-malus, ils nous ont dit laissez-nous jusqu'à la fin de l'année pour qu'on trouve des solutions dans les branches les plus concernées, donc on a dit oui, jusqu'à la fin de l'année, par contre le projet de loi prévoit que s'ils n'aboutissent pas en fin d'année, à ce moment-là le gouvernement pourra prendre des mesures de type bonus-malus.

NICOLAS DEMORAND
On l'entendait dans l'édito éco de Dominique SEUX, les chiffres de la croissance sont plus faibles que prévu, un certain nombre d'indicateurs indiquent que ça commence un peu à se tasser, même s'il reste de la croissance. Est-ce que ça vous inquiète déjà, cet élément de conjoncture économique ?

MURIEL PENICAUD
Moi ce qui m'inquiète le plus c'est qu'on n'arrive pas à profiter de la croissance qui est quand même là, parce que 2 % de croissance on n'a pas connu ça depuis très longtemps, on a créé plus d'emplois l'année dernière qu'avant la crise, donc on a quand même une tendance forte, mais il y a beaucoup de marchés qui ne sont pas pris, faute de compétences. Donc, la double peine ça serait une croissance qui se ralentit parce qu'on ne sait pas transformer la croissance en emplois, et donc en société inclusive. Donc, c'est pour ça que le sujet des compétences il est complètement stratégique, pour que les entreprises puissent croître et créer des emplois il leur faut les compétences. Mais il faut aussi pour chacun, parce que, pour un salarié qui voit les évolutions qui arrivent, pour un demandeur d'emploi qui se dit le train de la croissance repart, mais moi là-dedans est-ce que je peux en bénéficier, donc c'est pour ça que ce sujet est aussi stratégique aujourd'hui.

NICOLAS DEMORAND
Mais vous êtes certaine que si cette croissance, qui repart, ne crée pas d'emplois, ou crée des emplois de mauvaise qualité, c'est uniquement lié à des enjeux de formation, ce n'est pas un type de croissance improductive en termes d'emplois ? Ça existe.

MURIEL PENICAUD
D'abord, l'année dernière on a créé 268.000 emplois, moi j'attends les chiffres de l'INSEE, trimestriels, je les commenterai le 12 juin, dans les Rendez-Vous de Grenelle, comme tous les trimestres, je prends une référence et on garde la même, parce que pour comparer la tendance il faut garder la même. Mais je pense qu'il y a des sujets de mobilité, il y a des sujets de discrimination, qui sont des freins à l'emploi…

NICOLAS DEMORAND
Mais de type de croissance aussi peut-être, une croissance qui ne produit pas l'emploi ou le plein emploi.

MURIEL PENICAUD
Eh bien ce n'est pas ce que montre l'année 2017, ce n'est pas ce qui est montré aujourd'hui, mais on part de très loin, on a 20 ans de chômage de masse, donc on a encore 2,7 millions personnes au chômage, donc on est au début de l'inversion de la courbe. Donc, il faut se mobiliser à fond, en particulier sur les compétences.

NICOLAS DEMORAND
Le plan Borloo, vous en disiez un mot, a été remis hier au Premier ministre. Dans le quotidien Le Monde Jean-Louis BORLOO déclare que seulement 12 % des entreprises de plus de 250 salariés respectent l'obligation d'avoir 5 % d'apprentis. Il y a quelques chiffres, mais on voit bien quelle est la logique. Voilà ce que dit Jean-Louis BORLOO : je propose de mettre en place de vraies sanctions, d'une extrême violence, si ces entreprises ne s'y conforment pas, donc à leurs obligations, dans les 2 ans. Allez-vous le suivre sur ce point, Muriel PENICAUD, et mettre en place des sanctions d'une extrême violence ?

MURIEL PENICAUD
Alors, il y a deux sujets qui concernent l'apprentissage dans les quartiers prioritaires de la ville. D'abord il y a un scandale, c'est que les jeunes, qui sont en quartiers prioritaires de la ville, qui en moyenne ont été moins longtemps à l'école, donc sont pénalisés par rapport à l'emploi, eh bien ils ont moins accès à l'apprentissage que les autres, et ça c'est quelque chose, dans le projet de loi, avec les régions, avec les partenaires sociaux, avec les centres de formation d'apprentis, sur lequel on va s'investir à fond, parce qu'il faut que tout jeune puisse choisir un métier de passion. Hier j'étais à Dijon, à l'Ecole des métiers, il y a 1200 jeunes qui ont les yeux qui brillent, et après il y a le sujet des grandes entreprises.

NICOLAS DEMORAND
Revenons-en aux sanctions.

MURIEL PENICAUD
Après, dans le projet de loi on prévoit toute une série de mesures pour que les petites et moyennes entreprises puissent investir plus sur l'apprentissage, c'est elles qui créent des emplois, et puis les grandes entreprises, ce qu'on leur demande, c'est ne pas simplement prendre des apprentis pour eux, mais aussi de former. Ils pourront créer des centres de formation pour former aussi les jeunes qui travaillent chez leurs fournisseurs, dans leur écosystème. Donc, la responsabilité des entreprises, oui, elle va grandir, mais ce n'est pas que pour former en interne, c'est aussi développer. Donc ça on va le regarder, on a les propositions depuis hier, et on verra si dans le cadre du projet de loi…

NICOLAS DEMORAND
Mais est-ce que les grandes entreprises ont besoin de mesures d'extrême violence pour qu'elles aient, non pas un comportement vertueux, mais un comportement normal ?

MURIEL PENICAUD
D'abord moi je suis non violente, je crois à l'exigence, pas à la violence, c'est juste une question de vocabulaire, mais je trouve qu'on a assez de violence dans cette société, ce n'est pas la peine d'en rajouter. En revanche, je pense que, oui, la responsabilisation des grandes entreprises… vous savez, on vante toujours l'Allemagne ou la Suisse pour l'apprentissage, mais les entreprises elles trouvent ça normal de former des jeunes, elles savent que c'est l'avenir du pays et l'avenir de leurs compétences. Donc tout ça, ça va faire partie des débats à l'Assemblée nationale sur comment toutes les entreprises se mobilisent pour les jeunes. On ne peut pas, dans ce pays, continuer à avoir plus d'1 million de jeunes qui ne se projettent pas dans l'avenir, qui ne sont pas en emploi, pas en formation, c'est dramatique, et là il faut vraiment se mobiliser là-dessus, tout le monde, y compris les grandes.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 2 mai 2018

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