Interview de Mme Sophie Cluzel, secrétaire d'Etat aux personnes handicapées à Radio Classique le 30 avril 2018, sur la simplification des démarches dans le cadre de la politique en faveur du handicap et les quota de 6% respectés par les embauches dans les entreprises. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Sophie Cluzel, secrétaire d'Etat aux personnes handicapées à Radio Classique le 30 avril 2018, sur la simplification des démarches dans le cadre de la politique en faveur du handicap et les quota de 6% respectés par les embauches dans les entreprises.

Personnalité, fonction : CLUZEL Sophie, BLANC Renaud .

FRANCE. Secrétaire d'Etat aux personnes handicapées;

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RENAUD BLANC
Mon invitée est Sophie CLUZEL, Secrétaire d'Etat chargée des personnes handicapées. Vous avez regardé peut-être, Sophie CLUZEL, « Le casse du siècle » hier chez nos confrères de BFM. Le titre ne plaît pas vraiment aux proches de MACRON. Et vous ?

SOPHIE CLUZEL
Je ne me suis pas tellement retrouvée dans ce titre, non, parce que ce n'est pas du tout ce que j'ai vécu quand justement j'ai été à la fin de la campagne, puisqu'à ce moment-là je faisais mon lobbying en tant que militante auprès des différents candidats. Ce n'est pas du tout ce que j'ai ressenti, ce n'était pas cela. C'était une empathie, une vraie attente des Français. Toute cette partie-là a été complètement oubliée dans ce documentaire, ce qui est dommage parce que c'est aussi une des explications majeures de la réussite d'Emmanuel MACRON : c'est l'attente des Français pour autre chose et c'est cette autre chose qu'il incarnait.

RENAUD BLANC
Guillaume TABARD a parlé de deux facteurs pour expliquer la victoire entre autres d'Emmanuel MACRON : l'intuition et un coup de chance. C'est aussi votre sentiment ou pas ?

SOPHIE CLUZEL
Bien sûr, des coups de chance il y en a et heureusement, parce que c'est la vie en général ; l'intuition aussi. C'est quelqu'un de très intuitif, même génialement intuitif, je peux dire. Mais c'est surtout aussi qu'il répondait à une attente des Français et ça, on ne le voit pas du tout. Un besoin de changement, une façon, une envie de faire différemment, c'est-à-dire un besoin de transformation et de sortir de la vieille politique qui ne répondait plus du tout aux attentes des Français. C'est aussi ça, sa victoire.

RENAUD BLANC
Vous ne venez pas du monde politique, vous venez du monde associatif. Vous avez travaillé pour différentes associations de personnes handicapées. Comment s'est passé justement le premier contact avec le chef de l'Etat ?

SOPHIE CLUZEL
C'est ça, c'est lors de ma tournée des candidats pour porter nos propositions autour de l'amélioration de la vie des personnes handicapées que j'ai eu le meilleur « fit », la meilleure empathie sur la vision que je portais d'une France différente, d'une société inclusive qui faisait toute sa place aux personnes handicapées et c'était le projet d'Emmanuel MACRON et de son équipe. J'ai donc travaillé un peu plus en profondeur sur ses propositions et après, il m'a appelé pour rejoindre le gouvernement. Ce qui était très important, c'est qu'il nous a entendus en plaçant le secrétariat d'Etat auprès du Premier ministre et ça, ça change tout. On sort de l'angle santé et on peut faire de l'interministérialité. Ça, c'est très, très important.

RENAUD BLANC
Mais Sophie CLUZEL, est-ce que le nerf de la guerre ce n'est pas l'argent ? Est-ce que vous avez les moyens aujourd'hui sur un tel secrétariat d'Etat de pouvoir aller jusqu'au bout de vos idées ?

SOPHIE CLUZEL
Je pense qu'on n'a pas à rougir de notre politique financière du handicap. Près de quarante-six milliards sont consacrés aux personnes handicapées dans toute leur dimension.

RENAUD BLANC
Oui.

SOPHIE CLUZEL
En revanche ce qu'il nous faut, c'est l'efficience de la politique publique et c'est bien ce à quoi je m'attelle, c'est-à-dire pouvoir avoir un ressenti de cette politique très différente pour les personnes handicapées.

RENAUD BLANC
Justement, le bilan du Duo Day qui s'est déroulé la semaine dernière. On rappelle ce qu'était le Duo Day ?

SOPHIE CLUZEL
Le Duo Day est une initiative européenne qui a démarré chez nos amis irlandais et belges pour une journée de rencontre, donner de la visibilité aux personnes handicapées, à leurs talents, leurs compétences en travaillant une journée avec qui un chef d'entreprise, quelqu'un des médias, quelqu'un des grandes entreprises, des petites entreprises. C'est cette rencontre pour pouvoir, faire tomber des préjugés, déclencher une rencontre qui après peut déboucher sur un emploi. C'est ce qui a été le cas sur déjà certains territoires. Ça a été un bilan magnifique, c'est-à-dire qu'au-delà de la journée qu'ont pu passer presque tous les ministre, le président de la République, le Premier ministre, au-delà de cela, plus de quatre mille cinq cents chefs d'entreprises, TPE jusqu'au CAC 40, ont ouvert leurs portes à des personnes handicapées et cette rencontre a eu lieu. Et là, je dois dire que je tiens à féliciter vraiment et à remercier les médias parce que le coup de projecteur qu'on a pu donner sur cette journée fait que l'on arrive à changer le regard sur le handicap. C'était notre objectif majeur.

RENAUD BLANC
Oui. Mais il y a quand même certaines personnes, dont des personnes handicapées, qui ont parlé de gadget, d'une opération qui s'adressait en priorité aux valides en fait en disant : « Vous n'insistez pas assez sur la discrimination dont nous sommes victimes. »

SOPHIE CLUZEL
C'est justement pour faire tomber cette discrimination. Ce n'est pas du tout un gadget. C'est un symbole puisque même le président du Sénat, même le président de l'Assemblée nationale, ont pu toute la journée faire visiter ces lieux de pouvoir qui sont importants, emblématiques. Donc nous sommes dans le symbole, il faut des symboles forts. Au-delà de ça, cette rencontre a eu lieu et nous allons pouvoir poursuivre sur des embauches, puisque c'est bien ça le but. C'est de faire tomber les préjugés et dire : « C'est possible. Je suis handicapé et alors ? J'ai mes envies, j'ai mes attentes, j'ai mes compétences. Je suis parfois autrement capable. Pour autant, je veux vivre de mon travail et je veux apporter ma pierre à l'édifice de la société. »

RENAUD BLANC
Mais Sophie CLUZEL, il y a des entreprises qui ont participé au Duo Day mais qui ne respectent pas forcément le quota des 6 % de personnes handicapées dans leur société.

SOPHIE CLUZEL
Bien sûr.

RENAUD BLANC
Qu'est-ce que vous dites ?

SOPHIE CLUZEL
Trente ans après la loi de 85 qui a instauré ce quota de 6 %, on est à trois et demi dans le privé, un peu dans le public. On voit bien que ce n'est pas assez. C'est pour ça qu'il faut pouvoir faire de la pédagogie positive. Pour autant, il faut aussi aller de l'avant et c'est pour ça que je porte avec Muriel PENICAUD, dans la loi de sécurisation et liberté de choisir son parcours professionnel, cette qualité majeure qui est la simplification. Simplification de déclaration pour les entreprises…

RENAUD BLANC
Aujourd'hui, c'est très, très compliqué.

SOPHIE CLUZEL
C'est très compliqué. Quand vous embauchez une personne handicapée pour déclarer le fait que vous l'avez embauchée, puisqu'il y a un quota donc il faut bien pouvoir le dire, il faut remplir une instruction qui a plus de quatre-vingt-cinq items. Il faut parfois quatre mois de temps comptable pour arriver à remplir son obligation d'emploi, donc ça nous allons le simplifier massivement.

RENAUD BLANC
Quand ?

SOPHIE CLUZEL
C'est en cours puisque c'est dans le projet de loi que Muriel PENICAUD a présenté au Conseil des ministres donc ça va passer. Cette simplification est inscrite déjà. Derrière, qu'est-ce qu'il faut faire ? Il faut rendre visible cette politique. Vous avez une multiplicité d'opérateurs qui s'occupent de l'emploi et de l'accompagnement des personnes handicapées. Les chefs d'entreprise me disent : « On n'y comprend rien. On ne sait pas à qui s'adresser. On n'arrive pas à avoir les éléments qu'on voudrait avoir pour avoir de la compensation, c'est-à-dire si doit adapter un poste de travail, si on doit avoir de l'aide humaine pour améliorer la qualité de la vie de la personne handicapée. » On remet ça à plat et je travaille donc en concertation avec les organisations syndicales et patronales pour améliorer. Et je dois dire que là, j'ai des propositions très intéressantes aussi bien des organisations syndicales que patronales, aussi bien des associations qui portent les personnes handicapées. On voit bien qu'il y a une vraie volonté d'améliorer les choses et on va y arriver.

RENAUD BLANC
Mais sur ces 6 %, d'abord est-ce que vous estimez que c'est suffisant 6 % ou pas ?

SOPHIE CLUZEL
C'est à peu près ce que représentent les personnes handicapées dans la population active, de personnes en vue de travailler. Là, il y a un consensus sur le 6 % qui est général donc on le maintient.

RENAUD BLANC
Et qu'est-ce qu'on fait pour les entreprises, les grosses entreprises qui ne jouent pas le jeu et qui sont en dessous des 6 % ?

SOPHIE CLUZEL
Petites ou grosses entreprises au-dessus de vingt salariés.

RENAUD BLANC
Oui, au-dessus de vingt salariés. En dessous de vingt salariés, on n'est pas obligé de respecter ce quota.

SOPHIE CLUZEL
On n'est pas obligé de respecter ce quota mais, si vous voulez, on va déclarer toute entreprise. Tous concernés, tous mobilisés. Même les entreprises vont pouvoir déclarer. Ça va être très simple, il suffira de cocher une case. En revanche, on sera amené à payer une contribution si on n'atteint pas ces 6 % au-delà de vingt salariés. Donc je veux rassurer les petites entreprises : il n'y aura pas de charges supplémentaires. Mais déjà les toutes petites entreprises embauchent plus de quatre-vingt mille travailleurs handicapés et on ne sait pas où elles sont. Si je veux faire une politique efficiente pour pouvoir rendre service, il faut que je sache où sont les personnes handicapées, de quoi elles ont besoin et de quoi ont besoin les employeurs.

RENAUD BLANC
Il y a toujours une appréhension à engager une personne handicapée aujourd'hui ?

SOPHIE CLUZEL
Bien sûr, bien sûr. On est encore dans le préjugé. Ça ne changera que quand on aura complètement normalisé le rythme des personnes handicapées depuis l'école jusqu'à l'entreprise.

RENAUD BLANC
C'est la clef pour vous, l'école.

SOPHIE CLUZEL
C'est la clef. Changer le regard, ça commence même avant. Dès la crèche.

RENAUD BLANC
Là encore, ce sont des moyens, Sophie CLUZEL.

SOPHIE CLUZEL
Ce n'est pas des moyens, c'est différent. C'est des moyens différemment mis. Ce que je veux, c'est déplacer le centre de gravité de tous les moyens du médico-social où il y a des moyens importants, avec des professionnels remarquables, au sein de l'école, au sein de l'entreprise. C'est une société totalement différente. C'est une société comme l'ont déjà fait des pays scandinaves, comme on le fait déjà dans d'autres pays d'Europe, en Espagne, en Italie où je suis allée. C'est-à-dire que ce n'est plus la même école, c'est une école où les rééducateurs vont pouvoir rentrer. C'est une école où on n'obligera pas le parent à s'arrêter de travailler pour aller chercher son enfant, l'amener en rééducation.

RENAUD BLANC
Ce qui a été votre cas.

SOPHIE CLUZEL
Bien sûr, ce qui est le cas de presque tous les parents aujourd'hui.

RENAUD BLANC
Parce que vous avez eu une fille qui…

SOPHIE CLUZEL
J'ai une fille trisomique, oui, notre quatrième qui a vingt-deux ans maintenant. Mais si on veut vraiment que les enfants soient portés, c'est un parcours de combattant pour les parents. Et ça, ce n'est pas normal aujourd'hui en 2018 que les parents soient obligés de s'arrêter de bosser quand ils ont un enfant handicapé.

RENAUD BLANC
Les établissements adaptés au handicap lourd, vous avez envie que ces établissements soient finalement dans l'école également ou près de l'école ?

SOPHIE CLUZEL
Pourquoi pas. C'est exactement ce que j'ai demandé, c'est-à-dire que toute nouvelle construction soit faite adossée physiquement à une école. Il faut qu'on puisse voir les personnes handicapées, sinon on ne changera pas notre regard. On aura toujours cette appréhension, cette peur. C'est comme ça qu'on construit une société inclusive et ce qu'on fait pour le handicap sert à tous. Parce que quand on travaille à changer le regard sur une personne handicapée, on travaille aussi à changer le regard sur une personne différente quelle qu'elle soit. On change de regard aussi sur nos personnes âgées qui ont besoin d'adaptation, donc on voit bien que c'est un levier formidable pour travailler sur cette société inclusive, avec une vraie diversité qui est une richesse pour notre société.

RENAUD BLANC
Sophie CLUZEL, vous avez été très choquée il y a quelques semaines par l'agression d'une personne handicapée qui a trouvé la mort. Vous parlez d'ailleurs d'omerta en ce qui concerne la violence faite aux personnes handicapées.

SOPHIE CLUZEL
Oui. Alors il y a de la violence partout, dans les établissements médico-sociaux mais il y a aussi à domicile. On voit bien que c'est un sujet encore totalement tabou. D'abord parce que la personne handicapée, et souvent des personnes avec des handicaps mentaux ou psychiques qui ont donc une parole qui est déjà entravée, n'arrivent pas à porter plainte, par exemple parce qu'il nous faut former tous les personnels de justice, il nous faut former les personnels policiers et c'est-ce qu'on s'emploie à faire avec le ministre de l'Intérieur et la ministre de la Justice. C'est pour ça que je redis que mon rattachement auprès du Premier ministre est capital. Parce que j'irrigue toutes les politiques publiques de droit commun pour changer le regard, faire de la formation partout là où il faut, donc c'est ça qu'il nous faut développer. Après, il faut aussi pouvoir sanctionner vraiment, donc ça veut dire comment on recueille la parole d'une personne handicapée mentale qui est encore plus dans la stupéfaction quand il lui arrive quelque chose ; comment on remet la parole de la famille aussi au coeur du problème. On ne s'appuie pas assez sur l'expertise parentale, l'expertise des familles.

RENAUD BLANC
Vous parlez de prédateurs autour de ces personnes qui sont faibles.

SOPHIE CLUZEL
Oui, bien sûr.

RENAUD BLANC
Et d'une augmentation de cette violence faite aux personnes handicapées.

SOPHIE CLUZEL
Ce sont des proies de choix. Elles sont incapables parfois de se défendre elles-mêmes, donc il faut être encore plus vigilants, redoubler de vigilance. Donc formation et puis je dirais tolérance zéro, donc il faut vraiment se donner les moyens de pouvoir réussir cette libération de la parole et cet accompagnement.

RENAUD BLANC
Je le disais, vous venez du monde associatif. Vous êtes très en pointe forcément sur ces questions. Lorsque vous n'étiez pas encore ministre justement et que vous regardiez les anciens ministres qui se sont succédés, qu'est-ce que vous leur reprochiez finalement ? Qu'est-ce que vous reprochiez aux différents gouvernements ? Un manque de moyens, un manque d'envie ?

SOPHIE CLUZEL
Sur la politique du handicap ?

RENAUD BLANC
Oui.

SOPHIE CLUZEL
Je pense qu'elle était très centrée puisqu'elle était rattachée au Ministère de la Santé. Là, c'est totalement différent. Là, on parle des besoins de la personne handicapée dans toutes ses dimensions : accès à la culture, au sport. Voilà, c'est la grande différence. Après, je ne vous cacherai pas que mon impatience est intacte et elle est aussi celle des personnes handicapées.

RENAUD BLANC
Ça ne va pas assez vite pour vous.

SOPHIE CLUZEL
Bien sûr que non, ça ne va pas assez vite. Pourquoi ? Tout simplement parce que la politique du handicap, elle dépend aussi des départements. Donc il y a toute cette problématique d'embarquer des conseils départementaux sur une différente politique du handicap, sur le fait que ces fameuses maisons des personnes handicapées qui sont des guichets administratifs très lourds, il faut qu'on les simplifie et c'est le maître-mot : la simplification. Et c'est le plus compliqué, la simplification ; on ne va pas se cacher. J'attends beaucoup d'un rapport que le Premier ministre et moi-même avons commandé au député TAQUET et à Jean-François SERRES sur les propositions sur la simplification. Mais je ne me fais pas d'illusion, c'est le plus dur la simplification.

RENAUD BLANC
Le plan autisme, un mot. Il nous reste quelques secondes. L'un des objectifs, c'est que 100 % des enfants autistes aillent à l'école. Aujourd'hui, on est à 30 %. C'est ça ou pas ?

SOPHIE CLUZEL
Oui, on n'est pas bon du tout. On n'est pas bon du tout. On n'est pas bon dans l'intervention précoce, on n'est pas du tout bon dans la prise en charge justement financière aussi pour les familles. Notre stratégie, parce que je parle de stratégie parce que justement c'est une stratégie totalement interministérielle, où on a pu impliquer le Ministère de la Recherche, le Ministère de l'Education nationale, l'accès aux soins. Là c'est très différent, on double les crédits. Vous me parliez tout à l'heure de moyens financiers…

RENAUD BLANC
Trois cent quarante millions, c'est ça ?

SOPHIE CLUZEL
Trois cent quarante millions plus une cinquantaine de millions qui n'étaient pas encore développés. Donc une vraie réponse, je pense, à la hauteur des besoins et maintenant il nous faut exécuter. Maître-mot.

RENAUD BLANC
Merci beaucoup, Sophie CLUZEL, d'avoir répondu à mes questions. Secrétaire d'Etat chargée des personnes handicapées, très bonne journée à vous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 3 mai 2018

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