Interview de Mme Elisabeth Borne, ministre des transports, à France Inter le 15 mai 2018, sur l'état de la mobilisation des cheminots en grève de la SNCF et le rétablissement des sanctions par les États-Unis à l'encontre de l'Iran. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Elisabeth Borne, ministre des transports, à France Inter le 15 mai 2018, sur l'état de la mobilisation des cheminots en grève de la SNCF et le rétablissement des sanctions par les États-Unis à l'encontre de l'Iran.

Personnalité, fonction : BORNE Elisabeth, DEMORAND Nicolas.

FRANCE. Ministre des transports;

ti : NICOLAS DEMORAND
L'invitée du Grand entretien du 7/9 est ce matin la ministre chargée des Transports. Les questions de Léa SALAME dans une dizaine de minutes, les vôtres, auditeurs d'Inter, au 01 45 24 7000, sur les réseaux sociaux et via l'application mobile France Inter. Bonjour Elisabeth BORNE.

ELISABETH BORNE
Bonjour.

NICOLAS DEMORAND
Et merci d'être au micro d'Inter ce matin au lendemain d'une nouvelle journée de grève à la SNCF. Les syndicats imaginaient une journée sans trains, ce ne fut pas le cas mais la remobilisation des grévistes est une réalité. 74,4 % de grévistes chez les conducteurs, plus vingt-et-un points par rapport à mercredi dernier. 74,3 chez les contrôleurs, plus 28,8 points, et 36,7 points chez les aiguilleurs, plus 15,8 points sur une semaine. Excusez les chiffres mais il faut les donner. Reconnaissez-vous, Madame la Ministre, que la grève reste puissante et qu'il y a visiblement des réserves de mobilisation ?

ELISABETH BORNE
Je pense d'abord aux usagers qui ont vécu une nouvelle journée de galère hier et puis aussi aux entreprises qui sont très pénalisées par ce mouvement. Les syndicats voulaient faire du 14 mai une journée de remobilisation. Est-ce que la mobilisation a été plus forte ? Oui. Est-ce qu'on a eu une journée sans cheminots et sans trains ? Non. On a eu quasiment trois quarts des cheminots qui étaient au travail hier, trois mille trains qui ont circulé. Je voudrais aussi rendre hommage aux cheminots qui étaient à leur poste hier parce que ce n'était pas simple sur le terrain. Il y a eu des blocages, il y a eu un certain nombre de destructions de l'outil de travail et ça, c'est inadmissible.

NICOLAS DEMORAND
Je comprends parfaitement le sens de votre réponse, mais est-ce que vous reconnaissez tout de même que tant de semaines après le début de ce conflit, il reste si puissant ?

ELISABETH BORNE
Je note qu'effectivement la mobilisation était plus forte hier.

NICOLAS DEMORAND
Vous l'analysez comment ?

ELISABETH BORNE
Qu'il y ait des questions parmi les cheminots, que certains cheminots puissent avoir des inquiétudes, j'en suis parfaitement consciente et donc il faut répondre à ces questions, il faut dialoguer et c'est bien le sens de la proposition que j'ai faite aux organisations syndicales. J'ai vu l'UNSA et la CFDT vendredi dernier, je les verrai à nouveau aujourd'hui. Je pense qu'il y a des questions, il faut y répondre par le dialogue.

NICOLAS DEMORAND
La SNCF, vous le disiez, a porté plainte pour une cinquantaine d'actes de malveillance hier. La grève est dure. Est-ce que vous redoutez désormais qu'elle dérape ?

ELISABETH BORNE
Je pense que chacun doit prendre ses responsabilités. Effectivement, défendre le service public ne peut pas passer par sectionner des caténaires. Que des cheminots soient en grève, c'est une chose et c'est un droit. Par contre, détruire l'outil de travail, l'outil du service public, ça n'est pas acceptable.

NICOLAS DEMORAND
Pour vous, il n'y a pas de doutes. Ce sont des cheminots qui sont à l'origine de ces malveillances.

ELISABETH BORNE
La justice le dira mais je pense qu'effectivement, dans un certain nombre de cas, sectionner des caténaires, mettre des troncs sur les voies, bloquer des passages à niveau, je le redis : ça n'est pas admissible.

NICOLAS DEMORAND
Est-ce qu'on peut faire, Elisabeth BORNE, une bonne réforme contre les salariés ou une grosse partie des salariés d'une entreprise ?

ELISABETH BORNE
Il ne s'agit pas de faire une réforme contre la SNCF ou contre les cheminots. Qu'il y ait besoin d'expliquer – c'est certainement le cas – mais cette réforme, on la fait d'abord pour les Français qui veulent un meilleur service. Nous, on veut moins de trains en retard et c'est pour ça qu'on va investir plus que jamais dans le réseau. On veut plus de trains, des trains moins chers. Ça, c'est l'ouverture à la concurrence. On veut aussi un service public qui fonctionne mieux et c'est la nouvelle organisation de la SNCF. C'est donc une réforme pour les Français mais qui doit se faire avec la SNCF et les cheminots.

NICOLAS DEMORAND
Vous pensez pouvoir convaincre encore les cheminots ?

ELISABETH BORNE
On est dans le dialogue. Vous savez, il y a encore des étapes importantes. On a dit qu'il y a des principes qui ont été votés, je le redis : l'ouverture à la concurrence, la nouvelle organisation de la SNCF, la modernisation sociale du secteur avec l'arrêt du recrutement au statut. Mais il reste des champs de discussion, notamment sur le projet de loi et c'est bien de ça dont je parle avec un certain nombre d'organisations syndicales, l'UNSA et la CFDT. Il y a en plus un enjeu très important, c'est des négociations qui doivent s'accélérer dans la branche. Ça définira le cadre social qui s'appliquera à tous les cheminots de toutes les entreprises. Ces éléments-là seront aussi pour rassurer les cheminots.

NICOLAS DEMORAND
Le Parisien, Madame la ministre, a publié dimanche un document de travail qui peut faire penser qu'il y aurait une brèche dans la réforme ouvrant potentiellement la voie à des privatisations au niveau des filiales. Allez-vous inscrire dans la loi le caractère incessible, l'incessibilité de tout et des parties de la SNCF ?

ELISABETH BORNE
Moi, je vois bien que, là encore, certains essayent d'entretenir la confusion, d'agiter des peurs : on fait ce qu'on, dit on dit ce qu'on fait. La SNCF et 100 % publique, SNCF MOBILITES est 100 % publique, SNCF Réseau aussi et c'est inscrit dans la loi. Ce n'est pas une promesse que je suis en train de faire, une promesse en l'air, c'est inscrit dans la loi. On a dit : « L'Etat détient intégralement la SNCF qui détient intégralement SNCF MOBILITES et SNCF RESEAU. »

NICOLAS DEMORAND
Alors est-ce que vous allez rajouter le mot « incessibilité » ou pas ?

ELISABETH BORNE
Ce qu'on a écrit, c'est plus fort. Mais moi, si ça doit servir à entretenir de la confusion de ne pas l'avoir écrit, si ça peut inquiéter certains, je vous le dis clairement : au Sénat, je proposerai de rajouter ce terme « incessible ». On dira deux fois la même chose, si c'est la façon de se faire comprendre, pas de problème, on le mettra.

NICOLAS DEMORAND
La pédagogie, c'est la répétition.

ELISABETH BORNE
Absolument. On peut le mettre dans la loi.

NICOLAS DEMORAND
L'incessibilité permettra-t-elle, puisqu'elle va être dans la loi, de faire ce qui existe aujourd'hui, à savoir des prises de participations croisées dans des filiales ? Il y a mille filiales environ à la SNCF. Est-ce qu'il y aura encore cette souplesse si l'ensemble est incessible ?

ELISABETH BORNE
Je pense que c'est ça qu'il faut trouver. Vous le dites vous-même, la SNCF a beaucoup de filiales aujourd'hui, par exemple THALYS. THALYS est une filiale que la SNCF détient à 60 %. EUROSTAR, la SNCF détient 55 % du capital d'EUROSTAR. Il faut donc effectivement rassurer tout le monde. La SNCF, SNCF MOBILITES, SNCF RESEAU, c'est 100 % public. Et puis, comme aujourd'hui, il faut bien que la SNCF puisse nouer des alliances. Par exemple, je vous parle de THALYS avec les chemins de fer belges, c'est normal…

NICOLAS DEMORAND
Ou ailleurs dans le monde d'ailleurs.

ELISABETH BORNE
Ou ailleurs. Mais en tout cas, vous voyez…

NICOLAS DEMORAND
Ça, ça restera possible en dépit du caractère incessible de l'ensemble.

ELISABETH BORNE
La SNCF MOBILITES et RESEAU sont incessibles et la SNCF doit pouvoir garder des filiales comme THALYS et EUROSTAR.

NICOLAS DEMORAND
C'était tout de même - comment dire - une mauvaise nouvelle, non, pour le gouvernement que la publication de cette note ? C'est une réunion qui a eu lieu avec les membres de votre cabinet, parce que ça accrédite l'idée d'un agenda caché du gouvernement. Est-ce que vous pouvez la démentir une fois pour toutes ?

ELISABETH BORNE
Mais attendez…

NICOLAS DEMORAND
Est-ce qu'il y a un agenda caché ?

ELISABETH BORNE
Je pense qu'on dit clairement ce qu'on fait. Quand on dit qu'on ouvre à la concurrence, on ne tourne pas autour du pot, on dit : « On ouvre à la concurrence. » Quand on dit qu'on veut une nouvelle organisation de la SNCF, un changement de statut, on le dit. Quand on dit qu'on arrête le recrutement au statut… Vous savez, certains nous disent : « Vous n'auriez pas dû le dire aussi clairement, vous auriez pu le faire sans le dire. » Non, on dit ce qu'on fait, on le dit clairement, donc au moins qu'on ne nous fasse pas le procès d'avoir un agenda caché.

NICOLAS DEMORAND
Alors Elisabeth BORNE, vous en disiez un mot : le dialogue a repris effectivement avec la CFDT et l'UNSA. La CFDT a mis quarante-deux amendements sur la table. Lesquels allez-vous reprendre ?

ELISABETH BORNE
Je les vois tout à l'heure.

NICOLAS DEMORAND
Vous avez une petite idée, j'imagine. La réunion a été préparée.

ELISABETH BORNE
Je pense que ce dialogue, il est très important. Les syndicats portent des sujets importants sur l'organisation sociale de la SNCF : comment on va organiser le dialogue social, comment on va gérer demain l'action sociale et culturelle. C'est des sujets très concrets sur lesquels l'UNSA et la CFDT ont attiré mon attention. On mettra les dispositions qui correspondent dans la loi et elles sont vraiment dans leur rôle en portant des sujets qui intéressent les cheminots, en nous donnant l'occasion de donner des précisions dans la loi. Je pense donc que ce dialogue est très important.

NICOLAS DEMORAND
En tout cas, vous allez bouger. Vous allez bouger.

ELISABETH BORNE
Mais bien sûr, bien sûr.

NICOLAS DEMORAND
Pour améliorer le texte.

ELISABETH BORNE
Absolument. Pour apporter les garanties qui sont demandées, pour faire les précisions qui sont nécessaires. On a dit qu'on est très ferme sur les grands principes de la réforme mais il y a des choses qui peuvent être précisées, il y a des choses qui peuvent être complétées et moi je le fais grâce à ce dialogue avec les organisations syndicales.

NICOLAS DEMORAND
Pour les cheminots, par exemple, transférés à la concurrence, est-ce qu'ils auront une possibilité de retour ?

ELISABETH BORNE
Vous savez qu'on a inscrit dans la loi ce qu'on appelle la portabilité des droits.

NICOLAS DEMORAND
C'est-à-dire ?

ELISABETH BORNE
Les cheminots qui seront transférés, ils conservent l'essentiel des éléments du statut donc la garantie de l'emploi, le régime de retraite, la rémunération. Il faut peut-être apporter quelques précisions sur ce point et donc on le fera si nécessaire dans la loi. Ensuite, on a inscrit le fait qu'ils peuvent bouger, revenir à la SNCF. On pourra aussi discuter avec les organisations syndicales des conditions dans lesquelles ils peuvent le faire.

NICOLAS DEMORAND
On va revenir évidemment à la SNCF avec les auditeurs de France Inter. Deux questions sur des aspects de géopolitique très tendue en ce moment. Les Etats-Unis sont sortis de l'accord sur le nucléaire iranien dont l'un des volets principaux était évidemment commercial. Est-ce que la société AIRBUS va pouvoir honorer son contrat de vingt milliards de dollars avec l'Iran pour cent six avions ?

ELISABETH BORNE
Vous savez qu'il y a une réunion ce matin à Bercy justement pour regarder avec les entreprises françaises qui sont engagées en Iran la façon dont on peut les rassurer sur la poursuite de leur activité en Iran. Je pense que c'est important que ce ne soit pas finalement les Etats-Unis qui dictent leurs règles à l'ensemble de la planète, et que les entreprises puissent continuer en toute sécurité et sans mettre en cause les marchés qu'elles peuvent avoir ailleurs à travailler en Iran.

NICOLAS DEMORAND
Il y a insécurité juridique de fait aujourd'hui.

ELISABETH BORNE
Il faut les rassurer. Vous voyez comme moi que les Etats-Unis dénoncent de tous les accords multilatéraux, veulent imposer un droit supranational, donc il faut que l'Europe réponde et qu'on puisse rassurer les entreprises.

NICOLAS DEMORAND
Est-ce que la France peut les rassurer ou c'est l'Europe qui doit le faire ?

ELISABETH BORNE
Je pense que c'est vraiment l'Europe.

NICOLAS DEMORAND
Et si oui comment ?

ELISABETH BORNE
Qui doit se positionner, donner des garanties, échapper aux sanctions que les Etats-Unis peuvent vouloir porter sur nos entreprises, donc c'est tout le sens de la réunion qui se tient aujourd'hui à Bercy.

NICOLAS DEMORAND
Voilà. Et vous dites donc à AIRBUS : « Attendez avant de prendre une décision. »

ELISABETH BORNE
Absolument.

NICOLAS DEMORAND
Il est 08 heures 32. Elisabeth BORNE, Ministre chargée des Transports, est l'invitée de France Inter.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 17 mai 2018

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