Interview de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, avec France Inter le 23 mai 2018, sur l'abandon par les Etats-Unis de l'accord relatif au nucléaire iranien, la situation en Syrie, les relations franco-russes et sur un nouveau gouvernement en Italie. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, avec France Inter le 23 mai 2018, sur l'abandon par les Etats-Unis de l'accord relatif au nucléaire iranien, la situation en Syrie, les relations franco-russes et sur un nouveau gouvernement en Italie.

Personnalité, fonction : LE DRIAN Jean-Yves, SALAME Léa.

FRANCE. Ministre de l'Europe et des affaires étrangères;

ti :
NICOLAS DEMORAND
Léa SALAME, votre invité ce matin est le ministre de l'Europe et des Affaires étrangères.

LEA SALAME
Bonjour Jean-Yves LE DRIAN…

JEAN-YVES LE DRIAN
Bonjour.

LEA SALAME
Merci d'être avec nous ce matin sur France Inter. Votre homologue américain, le secrétaire d'Etat Mike POMPEO, dans un discours très dur a promis d'imposer à l'Iran, je cite : « les sanctions les plus dures de son histoire si Téhéran ne se pliait pas à 12 conditions draconiennes », cette menace est-elle acceptable ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Nous avons avec Mike POMPEO des préoccupations communes à l'égard des risques que fait courir l'Iran sur l'ensemble de la région, devant cette préoccupation commune, devant leur frénésie missilière qui consiste à se doter de manière intense de moyens d'intervention par la balistique sur des pays voisins, sur des territoires proches et, ça, c'est condamnable.

LEA SALAME
D'accord, mais…

JEAN-YVES LE DRIAN
Nous avons aussi un autre désaccord c'est le fait que l'Iran a une tentation hégémonique sur l'ensemble de la région et, ça, ce n'est pas acceptable. Mais nous avons avec Mike POMPEO un désaccord de fond et un désaccord de méthode, nous avons un désaccord de fond parce que nous estimons que l'acquit qui a été produit par l'Accord de Vienne qui empêche réellement l'Iran d'accéder à l'arme nucléaire est un acquit considérable parce que le danger le plus grave pour la sécurité de la planète – singulièrement la sécurité de la zone du Proche et Moyen Orient – c'est le fait qu'un pays puisse avoir l'arme nucléaire et s'en servir, ça…

LEA SALAME
Cet accord n'est pas mort ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Cet accord n'est pas mort.

LEA SALAME
Vous le redites ce matin ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Je le dis avec beaucoup de clarté, cet accord n'est pas mort, il y avait plusieurs signataires dans l'accord, les Etats-Unis s'en sont retirés, la France et la Grande Bretagne, l'Allemagne, la Chine, la Russie en font toujours partie. Nous avons donc ce désaccord de fond, parce que cette avancée-là vers la non prolifération est une avancée tout à fait considérable qu'il faut respecter, c'est un acquit qu'il faut tenir ; Et puis nous avons un désaccord sur la méthode, parce que nous considérons que cet ensemble de sanctions qui va être organisé contre l'Iran ne va pas favoriser le dialogue, au contraire ça va favoriser en Iran la présence et la puissance des conservateurs, ça va affaiblir le président ROHANI qui voulait négocier et qui a abouti à ce résultat et, finalement, cette posture risque de mettre davantage en danger la région que cela n'est aujourd'hui , donc nous avons ce désaccord ; Et puis nous avons aussi un autre problème, qui vient d'être évoqué, qui est celui de la sécurité de nos entreprises et des capacités pour l'ensemble des activités économiques de donner à l'Iran les compensations qu'il peut attendre, que ce pays peut attendre du fait qu'il ait renoncé à l'arme nucléaire, c'était les enjeux des Accords de Vienne.

LEA SALAME
Monsieur le Ministre, sur les entreprises, après TOTAL c'est ENGIE qui annonce arrêter ses activités en Iran par crainte des sanctions américaines, est-ce que vous comprenez ces décisions ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Elles anticipent sur ce qu'elles pensent être la réalité de demain, nous – quand je dis nous, ce sont les Européens – nous sommes tout à fait opposés à ces mesures, ce sont des mesures que l'on appelle extraterritoriales et qui ont…

LEA SALAME
Mais alors pourquoi on se plie, pourquoi on se plie à ces diktats américains ?

JEAN-YVES LE DRIAN
On ne se plie pas. Il y a eu il y a quelques jours une réunion des Européens, puis une réunion à Sofia des chefs d'Etat et de Gouvernement de l'Union européenne qui a manifesté sa volonté, sa détermination à faire en sorte qu'il y ait une sécurisation autant que possible des entreprises qui travaillent avec l'Iran parce que nous n'avons pas quitté l'accord et nous voulons le respecter et, à cet égard…

LEA SALAME
La réaction n'est pas trop faible ? C'est très bien de dire : « on proteste, on condamne », François HOLLANDE…

JEAN-YVES LE DRIAN
Non, non, on ne fait pas que ça, on ne fait pas que…

LEA SALAME
François HOLLANDE dit hier : « si les Etats-Unis sanctionnent nos entreprises européennes il faudrait que l'Europe ait le courage de la réciprocité, que nous on sanctionne leurs entreprises américaines », ce n'est pas faisable ça ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Nous ne faisons pas que protester, nous avons d'abord demandé – là c'est une demande de respect du droit – à ce que les entreprises qui ont investi en Iran depuis l'Accord de Vienne en toute légalité puissent continuer leurs investissements et qu'ils soient respectés - ce qu'on appelle en termes communs « la clause grand-père » - et puis nous avons décidé de mettre en oeuvre un dispositif qui permet de garantir les entreprises européennes qui interviendront en Iran par un mécanisme financier qui permette d'immuniser les investissements et ne pas être dépendant du dollar ou ne pas être dépendant des mesures ou des sanctions prises par les Etats-Unis.

LEA SALAME
Ça veut dire quoi ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Ça veut dire très concrètement…

LEA SALAME
Ça veut dire qu'on pourra, si j'ai une entreprise française, je pourrais faire du business en euro avec l'Iran oui ou non ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Ça veut dire que nous allons mettre en place un dispositif qui le permettra et qui permettra d'être exclu des sanctions américaines qui sont inacceptables, on ne peut pas nous reconnaître légitime une intervention américaine qui consiste à dire : « vous êtes une entreprise qui n'est pas une entreprise américaine, qui intervenez en Iran, mais, nous, nous ne voulons pas que vous interveniez en Iran, donc on va vous sanctionnez même si vous n'êtes pas américaine parce que vous faites du commerce en dollar », ce n'est pas acceptable et il faut une position ferme de l'Union européenne, c'est le cas.

LEA SALAME
Quand on voit comment le ton monte entre les Etats-Unis et l'Iran, est-ce qu'il y a des risques sérieux de guerre au Proche Orient, Monsieur le Ministre ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Oui, je pense que nous assistons à une situation où les tensions sont graves, l'instabilité est majeure, et ce qui est nouveau c'est depuis quelque temps, depuis quelques semaines, c'est le fait que l'enjeu syrien et l'enjeu iranien sont en train de fusionner et qu'il y a des risques de déflagration régionale, on l'a vu récemment parce que par exemple des armes iraniennes basées en Syrie - pas en Iran mais en Syrie – ont frappé Israël et Israël a riposté en Syrie, donc il y a des…

LEA SALAME
Donc, vous êtes inquiet ce matin ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Toutes les conditions sont réunies pour que si d'aventure un acte était commun, peut-être pas volontairement ou peut-être volontairement, il peut y avoir l'embrasement, donc dans une situation de graves tensions internationales il faut garder son sang-froid, il faut parler à tout le monde et il faut essayer d'engager des processus de paix sur l'ensemble des théâtres concernés, c'est ce que nous faisons.

LEA SALAME
Parler à tout le monde, demain à Saint-Pétersbourg Emmanuel MACRON évoquera évidemment la Syrie avec Vladimir POUTINE, l'émissaire de Vladimir POUTINE au Proche Orient a fait une déclaration passée un peu inaperçue il y a quelques jours, la Russie demande à ce que tous les contingents étrangers – c'est-à-dire les Américains, les Turcs, le Hezbollah – quittent la Syrie, est-ce que vous diriez que c'est un premier pas encourageant cette déclaration russe ?

JEAN-YVES LE DRIAN
On va le vérifier, la déclaration est suffisamment vague pour demander des explications. Parce qu'il se trouve qu'en Syrie il y a beaucoup de forces étrangères, il y a c'est vrai des forces de la coalition, des forces américaines, il y a des forces turques, il y a des forces iraniennes, il y a des forces russes, bref, si on dit – et il y a très peu de forces françaises…

LEA SALAME
Il y a très peu de forces françaises, mais il y en a ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Très, très peu, la vigilance tout simplement, et, si c'est cela, oui pourquoi pas, mais ça signifie qu'il faut concernant la Syrie engager un processus de paix, aujourd'hui le processus de paix est bloqué.

LEA SALAME
Est-ce que la Russie vous semble mûre aujourd'hui…

JEAN-YVES LE DRIAN
La Russie n'a pas intérêt à ce que la situation en Syrie s'envenime, d'abord que ça lui cause beaucoup de déboires au niveau de son image internationale, mais aussi parce qu'elle a ses risques terroristes propres – ce qui d'ailleurs fait un point commun de nos intérêts communs, il y a une convergence d'intérêts entre la Russie et la France, et l'Europe sur la lutte contre le terrorisme – et donc elle n'a pas intérêt au maintien d'une situation dont elle voit bien qu'aujourd'hui l'ensemble des canaux de négociation qu'elle a essayé elle-même de mettre en oeuvre est bloqué, donc il faut rétablir le lien entre toutes les puissances qui sont concernées par l'avenir de la Syrie et faire en sorte qu'il y ait un agenda sous la houlettes des Nations unies qui puisse se mettre en oeuvre - c'est ce que demande le président MACRON – et, aujourd'hui, je constate qu'il n'y a sur la table qu'une seule proposition pour sortir de la crise syrienne c'est celle que fait le président MACRON demandant à ceux qui se retrouvent autour de la Russie et à ceux qui se retrouvent autour de la coalition de se mettre ensemble pour définir un agenda de sortie de crise qui permettra d‘abord de régler la question humanitaire mais aussi la question politique.

LEA SALAME
Monsieur le Ministre, Teresa MAY a annoncé que son gouvernement boycotterait la Coupe du monde de football qui commence le 14 juin en Russie, Emmanuel MACRON y sera-t-il ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Je ne sais pas quel est l'agenda d'Emmanuel MACRON, même si je sais qu'il aime beaucoup le football, la question sur la Russie est simple…

LEA SALAME
Doit –il y être ?

JEAN-YVES LE DRIAN
La question ne se pose pas comme cela ! Est-ce que la Russie est favorable à ce que l'on entre dans un processus de négociation sur les grandes crises du moment ? ? Nous avons avec a Russie beaucoup de désaccords et je pense qu'ils seront amenés l'un et l'autre, le président POUTINE et le président MACRON, à en parler demain et après-demain : nous avons un désaccord sur l'Ukraine, sur les procédures d'intimidation, sur les procédures d'ingérence ; nous avons un désaccord sur le chimique, bref il faut avoir avec la Russie un dialogue franc mais un dialogue exigeant. Mais nous avons aussi des intérêts, la Russie est un grand pays, la Russie est un grand pays de notre environnement, la Russie peut être un partenaire, il faut amener dans la discussion à ce que nous puissions avoir sur un certain nombre de sujets des positions communes sans pour autant cacher les désaccords importants que nous avons pu constater.

LEA SALAME
Oui, vous ne répondez pas à ma question sur le foot…

JEAN-YVES LE DRIAN
Le problème c'est de savoir si on va pour cela à la Coupe du monde ou non, c'est relativement secondaire.

LEA SALAME
Parce que ce serait un geste symbolique.

JEAN-YVES LE DRIAN
Oui, mais il faut avant qu'il y ait des discussions qui le permettent.

LEA SALAME
Donc, la décision n'est pas prise ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Absolument.

LEA SALAME
L'Italie, pays fondateur de l'Europe, après tout le traité de l'Union européenne s'appelle le Traité de Rome, l'Italie s'apprête à nommer un gouvernement populiste anti-européen et anti-migrant, craignez-vous que ce nouveau gouvernement fragilise l'Union européenne ?

JEAN-YVES LE DRIAN
D'abord c'est le choix des Italiens, il doit être respecté. L'Italie est une démocratie, elle a fait un choix particulier, il y a un gouvernement aussi très particulier puisque c'est une espèce de conjonction des extrêmes qui va tenter de gérer – alors que je remarque quand même que le président de la République monsieur MACARELLA n'a pas donné son accord encore à la composition de ce gouvernement…

LEA SALAME
Il prend 24 heures de plus.

JEAN-YVES LE DRIAN
Bref, il faut respecter le choix italien et travailler avec ce nouveau gouvernement, même si nous pouvons être préoccupés d'un certain nombre d'annonces. Il faudra travailler avec ce gouvernement en toute clarté, avec aussi les exigences que constituent le fait que l'Italie soit dans la zone euro et j'ai remarqué d'ailleurs que les deux leaders à la fois de la Ligue du nord et du Mouvement 5 Etoiles n'avaient pas renoncé à la présence de l'Italie dans la zone euro, ça suppose des règles - il faudra travailler avec les Italiens pour voir comment on peut les mettre en oeuvre - respecter le choix…

LEA SALAME
Vous êtes inquiet, Monsieur le Ministre des Affaires étrangères ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Ah ! Je suis inquiet globalement.

LEA SALAME
Pour l'Italie ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Je suis inquiet pour l'ensemble des crises qui s'accumulent dans le monde, à la fois la crise transatlantique qui a été évoquée tout à l'heure, à la fois la crise au Moyen Orient et au Proche Orient + la crise européenne, tout cela fait une situation où il faut garder son sang-froid.

LEA SALAME
Merci Monsieur le Ministre des Affaires étrangères d'avoir été avec nous ce matin et belle journée à vous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 25 mai 2018

Rechercher