Interview de Mme Agnès Buzyn, ministre des solidarités et de la santé à Europe 1 le 1er juin 2018, sur le déremboursement des médicaments et l'accueil des personnes âgées dépendantes. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Agnès Buzyn, ministre des solidarités et de la santé à Europe 1 le 1er juin 2018, sur le déremboursement des médicaments et l'accueil des personnes âgées dépendantes.

Personnalité, fonction : BUZYN Agnès, COHEN Patrick.

FRANCE. Ministre des solidarités et de la santé;

ti :


JULIE LECLERC
Patrick COHEN, vous recevez maintenant la Ministre des Solidarités et de la Santé.

PATRICK COHEN
Bonjour Agnès BUZYN.

AGNES BUZYN
Bonjour.

PATRICK COHEN
Ministre aux cent dossiers : l'hôpital, la dépendance, Alzheimer, le tabac, les vaccins, les retraites, la bioéthique, la pauvreté, les aides sociales, et caetera. On va tenter d'aborder les plus brûlants de ces dossiers. D'abord cette décision qui suscite beaucoup d'incompréhension dans les familles concernées : le déremboursement des médicaments anti-Alzheimer. Ce sera effectif à partir du 1er août, arrêté paru ce matin au Journal Officiel. C'est une décision médicale ou une décision financière ?

AGNES BUZYN
Bien entendu c'est une décision purement médicale. Ces médicaments ont été évalués deux fois par la Haute autorité de santé…

PATRICK COHEN
Que vous présidiez, d'ailleurs, à ce moment-là. Avant votre entrée au gouvernement.

AGNES BUZYN
A l'époque, je la présidais. Pas la première fois où ils ont été évalués mais la deuxième fois et dans les deux cas, des experts ont conclu que ces médicaments étaient plus nocifs pour les patients que bénfiques et qu'il fallait ne plus les rembourser. Je suis donc un avis scientifique mais je ne veux pas que les gens pensent que c'est un sujet financier et tout l'argent qui va être économisé par ces médicaments sera intégralement réorienté vers l'accompagnement des personnes atteintes de la maladie d'Alzheimer, soit pour les centres mémoire soit pour le secteur médico-social qui les prend en charge. Il n'y aura aucune économie faite sur les malades mais ce qui compte, c'est que les malades soient bien accompagnés.

PATRICK COHEN
Donc l'Association France Alzheimer et les cinq sociétés savantes qui expliquent que ces médicaments ont prouvé leur efficacité, tous se trompent.

AGNES BUZYN
Ces médicaments ont été évalués par l'institution qui est en charge d'évaluer les médicaments en France, qui sont des experts indépendants. Je ne sais pas quel est le niveau d'indépendance des personnes qui parlent. En tous les cas, les experts de la Haute autorité de santé sont totalement indépendants de l'industrie et ils considèrent que ces médicaments sont toxiques pour les malades. Et d'ailleurs, je suis totalement suivie par un grand nombre d'associations notamment de médecins généralistes.

PATRICK COHEN
Tous les avis de la Haute autorité de santé ne sont pas suivis forcément par le Ministère. Vous avez d'autres médicaments dans le collimateur, Agnès BUZYN ?

AGNES BUZYN
Non. Je crois qu'il faut être rationnel. On ne peut pas demander à une autorité d'évaluer les médicaments et de décider de les rembourser quand ils sont efficaces, et ne pas suivre cette même autorité quand elle dit que les médicaments ne sont pas efficaces. Et donc, je suis logique avec moi-même, je suis des avis scientifiques de l'institution française qui est payée pour évaluer les médicaments.

PATRICK COHEN
« La France maltraite ses vieux », c'était la manchette du journal Le Monde, vous vous en souvenez, à partir d'un avis du comité national d'éthique qui parlait, entre autres, de ghettoïsation des personnes âgées dépendantes, d'exclusion collective. C'est un constat lucide à vos yeux ou exagéré, Agnès BUZYN ?

AGNES BUZYN
Je suis d'accord avec le constat que nous mettons aujourd'hui les personnes âgées à l'écart de la société, que ce soit dans les EHPAD ou simplement même quand ils sont à domicile. Quelque part, notre monde ne les accueille pas. Et donc le constat, je le partage. Je ne l'aurais pas dit de façon aussi brutale car je trouve ça un peu culpabilisant. Je ne pense pas que c'est fait sciemment. Je crois que notre société n'a juste pas réalisé que progressivement, elle n'était plus adaptée pour les personnes âgées et donc je crois qu'aujourd'hui, le défi pour nous tous collectivement, c'est de prendre conscience de cette mise à l'écart et de travailler pour faire en sorte que notre société, nos villes, nos maisons, nos rues, nos transports, acceptent la différence liée à l'âge, le fait que les gens marchent plus doucement, qu'il faille répéter plusieurs fois les mêmes choses. Il faut accepter la différence et c'est cette société bienveillante que nous allons essayer de construire avec tous les acteurs.

PATRICK COHEN
Vous venez d'annoncer un soutien financier immédiat pour les EHPAD qui ferait qu'aucun établissement ne sera perdant en 2018 et 2019. Il y aura des solutions ensuite ? Des solutions pour l'avenir qui viendront plus tard ? Vous les promettez pour, quoi, début 2019 ?

AGNES BUZYN
Aujourd'hui, j'ai répondu dans l'immédiat aux demandes du secteur médico-social qui demandait plus de médicalisation, plus de moyens, des mesures sur la qualité de vie des personnels qui y travaillent, des mesures sur les aidants. Et donc tout cela a été annoncé avant-hier mais je pense qu'il nous faut ouvrir collectivement une feuille de route pour savoir comment nous allons adapter la société au vieillissement, comment nous allons prendre en charge nos aînés. Aujourd'hui, le modèle des EHPAD me semble un peu dépassé. Les gens n'ont pas vraiment le choix et il faut qu'on donne le choix aux personnes qui vieillissent d'avoir des services. Des services à domicile et pas forcément une institutionnalisation. Donc nous allons réfléchir à la société de demain, au modèle de société pour accueillir les personnes âgées que nous serons tous. Donc c'est aussi pour nous que nous travaillons. Cette feuille de route, nous l'ouvrons et quand nous aurons en tête le modèle, nous travaillerons sur son financement car c'est aussi un sujet évidemment.

PATRICK COHEN
C'est un sujet puis c'est sans doute la partie la plus compliquée entre éventuellement une nouvelle branche de la Sécurité sociale, une journée supplémentaire fériée travaillée.

AGNES BUZYN
Il y a des dizaines de pistes pour financer la perte d'autonomie. Mais aujourd'hui, je souhaiterais qu'on commence par définir le modèle et qu'on réfléchisse aux moyens quand on saura où on veut aller.

PATRICK COHEN
Les soins dentaires, on en parlait dans les journaux. Où en êtes-vous de vos discussions avec les syndicats de dentistes pour un reste à charge zéro sur les soins dentaires, c'est-à-dire ce que les patients doivent payer en plus après la Sécu et la mutuelle ?

AGNES BUZYN
Donc vous vous souvenez que l'année dernière, j'avais mis fin au règlement arbitral qui avait été décidé pour apaiser la profession et je leur ai proposé qu'on travaille de concert à aboutir au reste à charge zéro pour les prothèses dentaires. Cette négociation a eu lieu toute l'année avec l'Assurance maladie. Un premier syndicat de dentistes, de chirurgiens-dentistes, a signé hier la convention. Un deuxième sera reçu aujourd'hui et j'espère qu'il signera aussi. Et si ce deuxième syndicat signe, et j'ai bon espoir, nous aurons atteint l'objectif du reste à charge zéro pour les soins dentaires. C'est une première étape, il me reste aussi à terminer la négociation avec les audio-prothésistes et avec la filière optique. Je pense que tout cela est bien engagé et que nous arriverons à tenir la promesse du président de la République qui est un reste à charge zéro d'ici la fin du quinquennat pour les trois types de prothèses.

PATRICK COHEN
La promesse, c'était pour toutes les prothèses. Ça ne sera pas le cas, Agnès BUZYN.

AGNES BUZYN
Non, non. La promesse était pour les soins dentaires, pour les lunettes.

PATRICK COHEN
Oui, mais pour tous les types de prothèses. Là, on est dans le détail de l'accord que vous êtes en train de conclure.

AGNES BUZYN
Non. Les prothèses que nous remboursons sont des prothèses de grande qualité. Ce sont des prothèses en céramique, on ne rembourse pas des dents en or. C'est vraiment des prothèses de qualité auxquelles on a tous accès d'habitude quand on ne paye. Donc là, ce sera remboursé à la fois par l'Assurance maladie et par les complémentaires santé. Ce n'est pas du tout du bas de gamme ; de la même façon que les lunettes sur lesquelles nous travaillons, ce ne sont pas ce qu'on appelait avant les lunettes Sécu. C'est vraiment de la qualité, des qualités de verre, et donc nous travaillons à un panier de soins de qualité totalement remboursé. Mais nous laissons aussi une partie de choix libre, car il faut aussi que les gens qui ont envie d'accéder à du superflu peut-être un puissent le faire. Donc nous gardons l'esprit de liberté quant à l'accès aux soins, mais nous rembourserons un panier de soins de très grande qualité. C'est absolument nécessaire pour les Français aujourd'hui et nous allons y arriver.

PATRICK COHEN
Et donc confirmation sans doute dans la journée avec la décision de la MSD, c'est ça ?

AGNES BUZYN
Absolument.

PATRICK COHEN
Quelques, Agnès BUZYN, sur la réforme du système de retraite. Une grande consultation citoyenne est lancée, elle va durer six mois ; on en parlait hier. Mais ensuite, unifier quarante régimes différents de retraite, ça vous semble facile, compliqué, titanesque ? Rayez les mentions inutiles.

AGNES BUZYN
On va commencer par rayer le facile. Ça n'est pas facile mais c'est un très beau projet de société. Là aussi aujourd'hui, vous interrogez les Français : les Français trouvent notre système de retraite illisible. Personne ne sait à quoi il aura droit. Les parcours de vie sont complexes. On est salarié, on peut être fonctionnaire, on peut être indépendant plusieurs fois dans sa vie. En tout cas, pas fonctionnaire, mais indépendant ou salarié plusieurs fois dans sa vie. On se rend compte que nous avons besoin de simplifier. L'autre sujet, c'est que les jeunes aujourd'hui pensent qu'ils n'auront pas le droit à la retraite, et nous devons aussi offrir une forme de réassurance intergénérationnelle pour dire : « Non, le système de retraite ce n'est pas uniquement pour les actifs d'aujourd'hui, c'est aussi pour les actifs de demain », et donc nous allons sécuriser le système. Nous travaillons sur un modèle universel simple à comprendre pour tout le monde, juste et solidaire. C'est ça l'objectif et nous demandons à tous les Français d'y participer. Nous avons ouvert une plateforme de contributions en ligne hier et il y a déjà huit mille contributions en ligne en vingt-quatre heures.

PATRICK COHEN
Et qu'est-ce que ça dit ? Vous avez regardé ? Vous avez commencé, non ?

AGNES BUZYN
Cette nuit, je n'ai pas lu les huit mille contributions mais je vais m'y plonger ce week-end, monsieur COHEN.

PATRICK COHEN
Vous nous le direz dès que possible, s'il-vous-plaît. Et l'âge légal, l'âge minimal de départ à la retraite restera bien soixante-deux ans ?

AGNES BUZYN
C'était la promesse du président de la République et il est très rare que le président de la République revienne sur ses promesses.

PATRICK COHEN
L'âge légal restera soixante-deux ans.

AGNES BUZYN
Absolument.

PATRICK COHEN
Question d'Eve ROGER, la cheffe du service société d'Europe 1.

EVE ROGER
Bonjour Agnès BUZYN. Vous avez eu de très bonnes nouvelles cette semaine sur le front du tabac puisqu'il y a un million de fumeurs en moins en France. Et dans ce million de fumeurs, vous comptabilisez ceux qui sont passés par la cigarette électronique, exclusivement la cigarette électronique. Beaucoup sont passés par là, à peu près un quart, plus en tout cas que les substituts nicotiniques. Alors ma question, c'est est-ce que vous, Ministre de la Santé, vous encouragez les fumeurs qui veulent arrêter à utiliser la cigarette électronique comme outil de sevrage tabagique puisque, on le voit dans les chiffres, ça marche ?

AGNES BUZYN
Alors, chacun de son bon outil de sevrage. En fait, il n'y a pas une recette unique. Certains ont besoin de patchs, d'autres de chewing-gum, d'autres s'arrêtent du jour au lendemain, d'autres ont besoin de la cigarette électronique parce qu'ils sont attachés aux gestes. Donc, nous promouvons tout ce qui peut aider à arrêter de fumer et, d'ailleurs, nous venons de rembourser cette semaine deux substituts nicotiniques qui vont être remboursés par la Sécurité sociale prescrits par des médecins. Donc, il n'y aura plus de frein financier pour accéder à ces substituts. La cigarette électronique, nous ne savons pas très bien sa toxicité à long terme, mais clairement c'est moins toxique que le tabac. Et donc ça, tous les experts sont d'accord : c'est mieux que le tabac. Et donc, s'il faut en passer par la cigarette électronique, nous ne sommes pas opposés bien entendu. Un des risques que nous remarquons avec la cigarette électronique, c'est que souvent les gens fument moins mais continuent à fumer un peu. Or, toutes les études montrent aujourd'hui que ce qui est le plus important dans les risques liés au tabac, c'est la durée du tabagisme, plus encore que le nombre de cigarettes fumées.

EVE ROGER
Est-ce qu'on peut imaginer qu'un jour, on pourrait rembourser la cigarette électronique comme on rembourse les substituts nicotiniques ?

AGNES BUZYN
Nous n'en sommes pas là. Vous savez, pour rembourser un produit par la Sécurité sociale, il faut prouver que c'est efficace et pas toxique, donc nous attendons les études.

PATRICK COHEN
Une dernière question, Agnès BUZYN, au médecin, au scientifique. Je rappelle que vous avez présidé l'Institut national du cancer et la Haute autorité de santé. Peut-être avez-vous lu la littérature scientifique sur les herbicides. Le glyphosate est-il réellement un produit dangereux pour l'homme ?

AGNES BUZYN
Alors les études montrent que c'est très probablement un produit dangereux puisque ça a été classifié comme un cancérogène probable.

PATRICK COHEN
Pas les études épidémiologiques.

AGNES BUZYN
En fait, les études ne sont pas toutes concordantes. Le Centre national de recherche sur le cancer qui dépend de l'Organisation mondiale de la santé, et dans lequel j'ai travaillé d'ailleurs, a publié un avis disant que le glyphosate était probablement cancérigène. Donc il le classe en 2A. C'est donc un risque qui n'est pas encore totalement prouvé mais qui est très probable. D'autres études américaines montreraient qu'il n'y a pas de toxicité. Moi, je crois que pour le principe de précaution, nous souhaitons sortir du glyphosate et puis, voilà, la recherche continue. Il faut qu'on sorte du glyphosate en étant certain que les alternatives ne sont pas aussi toxiques voire plus toxiques. Ça prend un peu de temps aussi.

PATRICK COHEN
Alors qu'on a du recul sur le glyphosate et on n'a pas de recul sur les alternatives.

AGNES BUZYN
Absolument. C'est pour ça qu'il faut toujours être prudent.

PATRICK COHEN
Merci Agnès BUZYN, Ministre des Solidarités et de la Santé, d'être venue ce matin en direct au micro d'Europe 1.


source : Service d'information du Gouvernement, le 5 juin 2018

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